‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 19 sur 139 · LIVRE I®''. — l'homme · texte numérisé non relu

LIVRE I®''. — l'homme

marne se meut, au contraire, dans un cercle qu'elle ne peut franchir. Tandis qu'en raison d'un mystère de sa propre volonté, l'activité divine se pose en quelque sorte les limites à la rencontre desquelles elle doit revenir sur elle-même, l'activité humaine , à chacun de ses pas dans le monde, se heurte , elle aussi , à des limites semblables, mais posées en face d'elle par une main étrangère qui doit lui demeurer éternellement inconnue.

L'homme ne peut se mettre en contact avec le monde extérieur qu'au moyen de ses sens L'intelligence humaine est emprisonnée dans un organisme physique, et cet organisme est précisément cet ensemble de limites ou de points d'arrêt que nous signalions il n'y a qu'un instant. Si les limites où nous nous trouvons enfermés étaient autres , si nous étions appelés à manifester notre activité sous d'autres conditions , que deviendrait l'homme que nous connaissons ? En quoi se trouverait-il modifié dans ses pensées, dans ses facultés, dans ses actes? C'est ce que nous ne saurions dire. Ce que nous pouvons seulement pressentir , c'est qu'à la plac« de l'homme actuel surgirait une autre créature qu'il ne nous est même pes permis d'imaginer. Nous ne pouvons pas davantage nous rendre compte des moyens à l'aide desquels cette créature nouvelle rendrait sa pensée , car tous ceux que nous employons, depuis les plus grossiers jusqu'aux plus raffinés , depuis les plus vulgaires jusqu'aux plus sublimes , sont euxmêmes en rapport avec nos propres organes. Enfin nous ne pouvons non plus nous représenter ce que

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serait pour elle le monde extérieur. La notion de ce monde se produit sans doute de la même façon dans rintellîgence de toute créature raisonnable; mais ce que nous le croyons ea lui-môme, l'aspect qu'il nous présente , diffère suivant la nature de nos organes , c'est-à-dire des instruments avec lesquels nous entrons en rapport avec lui. Le paysage me pread-il pas la couleur du verre avec lequel nous le contemplons? Quand Dieu, du sein de sa nature infinie, aperçoit le monde, il le voit nécessairement autre qu'il ne nous apparaît à travers les voiles du fini. Toutefois, nous le répétons, quand nous arrivons à la conscience de nous-mêmes et du monde , en raison de notre ressemblance avec Dieu , c'est par le même procédé que Dieu lui-même.

De ce point de vue, nous pouvons encore noua faire une idée de cette double nature de l'homme , qui a tant occupé les philosophes. Un d'eux , et des plus célèbres, a dit le mot fameux : «c L'homme est une intelligence servie par des organes. » Pour donner à l'expression toute sa valeur philosophique, il faudrait dire : <f L'homme est une intelligence infinie servie par des organes finis. » Nous le répétons, illimitée dans son essence , l'intelligence humaine n'est appelée à se manifester que dans une sphère limitée. Tous deux infinis, l'homme et l'univers se touchent par une surface finie, qui n'est autre que notre (organisme physique , terme intermédiaire par lequel ils agissent et réagissent l'un sur l'autre. Cette opposition de l'infini et du fini, nous l'avons vue constiti^r la loi mên^ de l'intelligence divine; elle devait donc se retrouver

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dans rintelligence humaine, qui reproduit la première dans ses termes et ses procédés. Tout emprisonné qu'il soit dans les conditions du fini, l'homme y en effet , ne peut faire un pas sans se rencontrer avec l'infini ; il ne peut rentrer au dedans de lui sans le rencontrer encore. De là toutes les contradictions , toutes les grandeurs , toutes les petitesses de sa double nature; de là cet appel incessant à un autre ordre de choses , cette foi en une autre vie qu'il ne cesse de se promettre dans toutes les philosophies et dans toutes les religions : car il porte en lui , et il le comprend j tout un trésor de sentiments , d'idées , de facultés y qu'il n'est point appelé à manifester dans l'ordre actuel. Ce qu'il saisit de lui-même n'est jamais, pour rhomme, l'homme tout entier; dans son existence terrestre, il ne voit qu'un point de Torbe immense de sa destinée. C'est un fleuve qui a sa source dans l'éternité, qui se précipite vers Tétemilé, qui ne coule qu'un insaisissable instant dans le lit resserré de l'organisme physique, à travers le monde de la durée. C'est un océan qui vient effleurer de quelques vagues seulement le rivage du monde matériel. C'est un caillou qui, au choc du monde extérieur, laisse échapper quelques rares étincelles, mais qui continue de receler , sous son enveloppe opaque , une flamme immense, étemelle.

L'homme natt à la conscience de lui-même, à la vie intellectuelle , par suite de ses rapports, de ses points de contact avec le monde extérieur. Or la nécessité où il se trouve de pourvoir à ses besoins physiques est la principale cause qui multiplie ces rap-

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ports y ces points de contact. Supprimez les nécessités qui poussent l'homme à demander à la terre sa nourriture, à s'élever un abri, à se vêtir de la peau des animaux sauvages ; donnez-lui la vie rêvée par l'antiquité pour les ombres dont elle peuplait les champs Elysées ; éloignez de lui la faim, la soif, le froid, le chaud; écartez de sa voie les ronces qui font couler le sang de ses flancs déchirés ; faites que la bise glacée ne fasse plus grelotter ses membres transis, et la meilleure partie des facultéshumaines ne s'éveillera jamais. Au contraire, plus vous multiplierez les points de contact, les rudes froissements mêmes, entre la natureet l'humanité, plus vous contraindrez celle-ci à manifester au dehors sa puissance intérieure; plus l'homme sera douloureusement aiguillonné par le besoin, moins douce sera pour lui l'étreinte extérieure , et plus la réaction du d^ans deviendra énergique, plus il fera d'efforts pour s'y dérober. Dans cette lutte, la faim, la soif, la maladie , l'intempérie dçs saisons, sont les armes de la nature ; les arts industriels, nés de ses besoins, celles de l'humanité. A l'aide de ces arts incessamment multipliés et perfectionnés, l'homme se soumet de jour en jour une matière ennemie; il la ploie de plus en plus à son usage ; et, les efforts de chaque génération profitant aux générations qui viennent après , la puissance des derniers venus s'accrott indéfiniment. Remontonsnous à l'origine des âges, nous voyons l'homme soumis à la nature; il en est l'esclave et le jouet, il en subit tous les caprices, toutes les rigueurs ; il dépend du hasard pour ses aliments, pour son vêtement, pour l'abri qui doit le défendre contre la tempête.

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