‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 24 sur 139 · LIVRE i«'. — l'homme · texte numérisé non relu

LIVRE i«'. — l'homme

jambes ? Qu'est-ce que la faculté de voir pour Tayeugle ? Mais aussi , que serait l'organe sans la faculté ? A quoi serviraient deux jambes à celui qui , par une cause quelconque, se trouverait privé de ridée ou de la faculté qui met les jambes en mouve* ment ? D'un autre côté, il n'est pas moins nécessaire que le milieu où la faculté se manifeste au moyen de l'organe soit disposé de telle ou telle façon , qu'il soit propre, en un mot, à rendre possible l'action de l'être animé. En l'absence de tel ou tel rapport donné entre la faculté, l'organe et le milieu, tout moyen de manifestation extérieure serait enlevé à l'être vivant. Si l'oiseau se joue dans les airs, c'est que l'atmosphère est douée de ce degré précis de pesanteur qui lui permet de s'y élever et de s'y soutenir, c'est qu'il peut mouvoir ses ailes avec une force proportionnée à la résistance qu'elles doivent vaincre. Il en est de même du poisson dans l'océan. Donnez à l'atmosphère la densité de l'eau de mer, et l'oiseau est réduit à l'immobilité ; donnez à l'océan la légèreté de l'atmosphère, et le poisson s'agite au fond de l'abîme sans pouvoir le quitter. Ces rapports nécessaires, cette harmonie préétablie entre l'évolution de la vie et le monde extérieur , c'est la loi souveraine , la loi suprême du monde.

Nous avons dit comment les créations des êtres animés qui ont précédé la nôtre ont été en progrès l'une sur l'autre; nous avons dit encore comment, dans chacune de ces créations un progrès analogue existe entre les espèces qui la composent. Mais pourquoi ces espèces se trouvent-elles au rang qu'elles

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occupent dans cette hiérarchie ? Chacune d'elles a-telle occupé ce rang dès le mommt où elle a été appelée à la vie terrestre ? N'y esirelle parvenue qu'après avoir franchi tous les degrés inférieurs de l'animalité ? Dieu aurait-il, au contraire , créé toutes les espèces , dans cette quatrième création à laquelle nous appartenons , par un décret spécial et dét^miné ? Aurait-i] créé des crustacées, des poissons, des mollusques , etc. , en les séparant les uns des autres par des barrières infranchissables ? Lmn de là, les espèces supérieures seraient -elles sorties des inférieures , provoquées à cette évolution par les teansformations du milieu environnant? Dès lors le globe tout entier ne pourrait-il pas être considéré comme une immense matrice où se développerait la vie animale , ainsi qu'elle le fait dans le fœtus ordinaire ? Les différentes espèces ne présentent -elles qu'un seul être à des temps d'arrêt différents ? En d'autres termes, les espèces animales sont-elles fixées 7 ou bien ont-elles été séparées , se sont-elles jadis transformées j ou peuvent-elles encore se transformer les unes dans les autres ? Grande question qui divise les philosophes et les naturalistes.

La fixité des espèces , à la considérer d'un point de vue général , absolu , nous paraît contradictoire avec la conception de l'univers telle que nous l'avons exposée. Si les globes que nous apercevons dans l'espace , si notre globe lui-même , obéissent à un mouvement évolutif, c'est-à-dire subissent une série de transformations dépendantes l'une de l'autre, comment, pour tout ce qui a rapport à la vie animale,

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toutes choses se seraieal^lles isolées à chacun dee degrés de la hiérarchie? Comment, tout le long de cette chaîne des espèces , chaque anneau serait-il indépendant de celui qui précède et de celui qui suit? Cet isolement ne pouvait exister dans la pensée de Dieu, dans le monde idéal qui a précédé le monde réalisé , puisque Dieu avait coordonné toutes les choses selon un certain ordre successif. Or , pour que la réalité ne reproduisit pas cet ordre , il faudrait admettre que la matière a été rebelle à exprimer sa pensée, qu'elle a refusé de se laisser pétrir et façonner par sa main toute-puissante. Mais la matière ou le monde extérieur , n'est-ce pas seulement, comme nous l'avons dit, la pensée de Dieu devenue visible, la forme de son verbe? Le style biblique semble s'accorder merveilleusement avec cette idée ; il nous représente l'ensemble des choses naissant de la parole , engendré par la parole, non chacune d'elles se produisant à la suite d'actes déterminés. L'idée de Dieu s'agrandit , selon nous , quand nous considérons l'univers en tant que se développant d'après des lois générales, en tant qu'obéissant à une impulsion première une fois donnée , au lieu de n'exister qu'en vertu d'efforts séparés, distincts, sans cesse renouvelés. Sans doute Dieu aura enchaîné dans une union étemelle la vie et la matière ; il leur aura imprimé une impulsion évolutive , et, à partir de ce moment, elles auront parcouru les différents degrés de la vie organique, suivant les temps, les lieux , les circonstances. Les espèces animales aujourd'hui ne se transforment par les unes dans les autres. Elles paraissent

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fixées depuis quatre mille ans, époque au delà de laquelle on ne saurait faire remonter l'histoire positive. Depuis lors elles se montrent à nous comme séparées par des barrières infranchissables. Les animaux trouvés dans les nécropoles de l'Egypte ne se distinguent en rien de leurs analogues actuels. Nous savons que les espèces ne se mêlent qu'en très petit nombre dans un produit mixte. Nous n'apercevons aucune espèce intermédiaire encore existante au moyen de laquelle se serait opéré le passage de l'inférieure à la supérieure. Mais tous ces faits n'ont, à vrai dire, qu'une valeur purement négative. De ce que l'observation nous montre les espèces comme aujourd'hui fixées , s'ensuit-il nécessairement qu'elles l'aient toujours été ? L'état géologique et atmosphérique du globe nous apparaît stable aujourd'hui; qui nous dit qu'il a commencé par être tel dès l'origine de cette quatrième création à laquelle nous appartenons ? Tout porte à croire , au contraire , que dans cette dernière période du monde il a commencé par subir de nombreuses transformations. D'un autre côté , une des objections principales au système de la transformation , c'est l'infécondité du produit de certains accouplements. Mais les conséquences de l'observation paraissent avoir été fort exagérées. Bien plus, chez certains animaux, chez les oiseaux, par exemple , un grand nombre de faits ont déjà été recueillis en contradiction avec ce qui a lieu pour le mélange de l'âne et du cheval, le mulet (1). La sépa-

(1) Flourens.

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