LA SOCIÉTÉ
Nous avons déjà cité la grande parole biblique : « Faisons Thomme à notre image » ; nous avons dit en quoi consistait cette ressemblance de Thomme et de Dieu. Nous avons montré Tintelligence divine et Tintelligence humaine, identiques dans leur essence , se développant suivant des lois analogues , mais aussi sur des théâtres essentiellement différents. Dieu s'épanche, rayonne dans l'infini; il ne reçoit que de lui-même les limites qu'il impose à son activité. L'homme est placé , dès son apparition dans le temps , au centre d'un cercle qu'il ne lui est pas donné de franchir ; il touche , par tous les points de la circonférence de ce cercle , à un ordre de choses avec le-
quel il entre en action et réaction constantes. C'est le mystère à jamais impénétrable de la volonté divine que les limitations qu'elle impose à sa propre activité ; c'est aussi le mystère de la destinée de rhomme, que ces limites au dedans desquelles il est condamné à vivre et à se manifester. Le verbe ou la parole est la faculté pour Tètre intellectuel de tenir en contact , dans Tintimité de sa conscience , les deux termes de sa pensée ; il 661 le principe impulsif au moyen duquel se développent également l'activité divine et l'activité humaine : l'univers avec tout ce qu'il contient n'est qu'une des formes du langage de Dieu dans l'espace, qu'une de ses évolutions dans le temps; la parole ou le verbe de l'homme se réalise de la môme façon dans le monde extérieur pour créer en quelque sorte et sa propre personnalité et le théâtre où elle devra se produire. C'est ce que nous avons déjà longuement expliqué. Nous avons dit encore comment nos langues parlées , ces premières formes de la parole humaine , contiennent , recèlent en ellesmêmes toutes les autres.
Mais de quels germes ces langues sont-elles sorties ? Quelles lois ont-elles suivies dans leur développement? Essayons de nous en rendre compte, et dans ce but ayons d'abord recours à une image qui peut-être rendra la chose plus sensible. Dans la mélodie qui s'échappe d'une harpe exposée au souffle du vent nous pouvons disitinguer trois choses : le son produit , les cordes dont les vibra tiens produisent ce son , le vent qui fait vibrer les cordes. Le son se trouvait d'abord comme en
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puissafDce d'étfe dans les cordes; pour qu'il s'en dé* gageât tel que nous l'avons entendu , il était néoes* saire que ces cordes eussent telle longueur, telle épaisseur, qu'elles fussent composées de tdles ma* iières, qu'elles fussent tendues de tdle façon, etc.» etc. , pui^ que le souffle du vent vînt les caresser dans Me direction, avec t^ degré d'intensité. Alors seulement, c'est-à-dire lorsque les cordes de la harpe et le souffle du vent ont été ce qu'ils ont été ^ et se sont par conséquent trouvés dans tels rapports donnés, l'effet produit a pu étne aussi ce qu'il a été. Modifier Tune de ces choses, et la mélodie primitive sera modifiée d'une manière analogue. Or c'est l'image fidèle de ce qui «e passe dans l'émission des langues au contact de l'homme avec la nature extérieure. Si nos langues sont telles , en effet , que nous les entendons , c'est que notre ca^ganisation jÂysique, au moyen de laquelle nous entrons ea rapport avec le monde ext&îeur , est ce qu'elle est ; c'est que le monde extérieur est lui-même ce qu'il est; c'est quils sont par conséquent entre eux dans tels rapports donnés ; c'est, enfin, qu'il existe entre le son émis et l'objet qui le provocfne une relation qui a sa raison d'être et sa nécessité dans l'ensemble des rapports harmoniques établis entre la nature humaine et le reste du monde. C'est cette vertu des sons qui les rend perceptibles à l'intelligence , en leur donnant un sens , une significaticm nécessaire; c'est elle qui les fixe dans la mémoire. Ainsi, tandis qifê les sons de ia harpe s'évanouissent dans les airs sans y laisser de traces, la parole de l'homme , recueillie dans l'intimité de
sa conscience y s'enchaîne dans le temps et dans l'espace.
Les langues parlées sont une des faces des rap* ports primitifs de l'harmonie universelle établie entre les choses. Lorsqu'on a réduit une langue quelconque à ses derniers éléments , que se passe-t-il? On arrive à un certain nombre de mots qui cessent d'être réduc* tibles en d'autres mots plus simples , dont la prononciation ne saurait plus être arbitraire, qui ont au contraire, comme nous venons de le dire, leur raison et leur nécessité dans notre organisme matériel , subissant telle ou telle impression au contact du monde extérieur. L'interjonction, par exemple, ce cri qui nous est arraché par la douleur, la joie, la surprise, n'at-elle pas une signification toujours et partout la même? N'est-elle pas entendue toujours et partout dans le même sens par celui qui la profère et par celui qui l'entend? N'en est-il pas de même de certains signes , de certains gestes , dont la signification , à ce qu'il semble, n'a jamais varié d'un bout à l'autre de la terre, par exemple le mouvement vertical de la tête pour exprimer l'assentiment , le mouvement horizontal pour exprimer le refus? Or, si ce sens de l'interjection n'est point arbitraire, il nous sufiîrait, sans même avoir recours à ai^cune considération philosophique, pour expliquer l'origine du langage, d'étendre à un certain nombre de mots primitifs ce caractère de nécessité que nous venons de lui reconnaître. C'est ce qui fit dire à Épicure, cité par Proclus dans son Commentaire sur le Cratyle : « Les premiers qui ont établi les mots ne l'ont
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pas fait avec science , mais par des mouvements naturels, comme lorsque l'on tousse, que Ton se mouche, qu'on sanglotte ou qu'on gémit » (1).
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi ? Pour mieux dire, comment se pourrait-il qu'il n'en fût pas ainsi ? Cette propriété de l'interjection , cette vertu à elle inhérente , de se faire toujours prendre dans le même sens par celui qui l'énonce et par celui qui l'entend, ne saurait venir que de ce rapport que nous signalons comme devant exister , comme existant certainement entre l'intelligence , l'organisme dont elle est revêtue, et le monde extérieur qui la touche et Tenvironne. Impressionnés d'une certaine façon , c'est une exclamation joyeuse que nous laissons échapper; impressionnés d'une autre façon , c'en sera une de douleur ou d'angoisse. Ck>nstitués d'une manière uniforme comme le sont tous les hommes , il n'en est pas un qui sous l'influence, au toucher, pour ainsi dire, de la même impression, n'eût poussé le même cri. De là ce sens identique que tous lui donnent. Mais ce rapport du son à l'objet , ou , pour mieux dire , à l'impression produite sur nous par l'objet , pourquoi serait-il borné à la seule interjection ? Les mêmes circonstances produisant chez tous les mêmes impressions , pourquoi les sons au moyen desquels nous traduisons ces impressions ne seraient-ils pas semblables aussi ? On ne saurait le concevoir logiquement, rationnellement. Et en effet, cette vertu de l'in-
(1) Note sur le Cratyle. Traduction de Cousin, t. li , p. 504-
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terjection, qui en toutes circonstances et en tous lieux en rend la signification semblable , se rencontre dans les mots des langues primitives , ces premiers cris échappés à l'humanité à son contact avec le inonde extérieur. La première langue^ ou les premières langues parlées sur la terre, ont tiré leur énergie^ leur possibilité même , de ces rapports harmoniques et nécessaires. Dans ces langues, chaque mot, en \^ nant au monde, apportait avec soi sa raison d'être etsa nécessité ; il exprimait un rapport, qui ne pouvait être méconnu, entre le son émis et Tobjet quiprovoquait ce son ; il affirmait ce qui ne pouvait être nié. Dieu, d'après la tradition biblique^ amena devant Adam les animaux de la terre , afin que ce dernier leur imposât des noms. Pourquoi Adam aurait-il imposé à chacun d'eux tel nom plutôt que tel autre , sinon parce qu'il ftit impressionné dételle façon, et non pas de telle autre, c^est-à-dire parce que chacun d'eux agissait sur ses sens par telle propriété, par telle qualité qui lui était essentiellement propre ou lui appartenait du moins à un degré supérieur; c'est-àdire encore parce qu'Adam se trouva doué de la faculté de pénétrer dans la nature intime de tous ?
Les premières langues puisèr^tla puissance^ la vertu qui leur furent propres , dans cette faculté d'intuition , apanage de l'humanité primitive : c'est par là qu'elles exprimèrent l'essence même des c^jets ; bien plus, qu'il leur fut donné de les évoquer en quelque sorte eux-mêmes , de les rendre , en dépit de la distance, pour ainsi dire visibles et palpables. Ces langues mettaient à découvert l'intimité des choses ;