LIVRE II. — LA SOGlÉTi
si bien que, dans beaucoup de cas, la science ne saurait rien faire de mieux , dans ses enseignements , que de nous faire connaître l'étymologie des premiers noms, c'est-à-dire de ces premiers sons qu'elles provoquèrent chez les hommes primitifs. Or , si ces sons n'eussent pas désigné ce qu'ils exprimaient, comment eussent-ils été compris de ceux qui n'avaient pas vu, qui ne voyaient pas l'objet? Un portrait en qui ne se trouverait aucune ressemblance avec le modèle serait-il encore un portrait ? Désignerait-il encore le modèle , le remplacerait-il quant à l'impression produite ? Ce portrait , d'abord ressemblant ^ pourra bien, à la vérité, s'altérer dans la suite des temps; il cessera de reproduire le modèle; s'il le désigne encore , ce ne sera plus qu'au moyen de cette ancienne ressemblance désormais perdue, mais attestée par la tradition. Mais nous nous transportons , par la pensée , à une époque antérieure à ces altérations , nous nous occupons de l'époque où cette peinture sortit de la main de l'artiste , et alors ne put être un portrait qu'à la condition d'une ressemblance qui , suivant l'expression vulgaire , sautât aux yeux. L'homme n'inventa donc pas la parole, ou, pour mieux dire , le langage ; il le laissa s'échapper de som sein au toucher de la nature extérieui;e. Le langage fut la première forme sous laquelle la pensée, germe de l'activité humaine, s'objectiva dans le monde extérieur. Demander quelle est l'origine du langage, c'est demander quand, pourquoi, comment l'homme commença à voir , à entendre, à marcher. La parole est une faculté comme toutes lœ autres, dont Texercice
9Î PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE.
est aussi naturel. Sous riofluence de certaines circonstances extérieures , l'homme disposa ses muscles et ses nerfs de telle sorte qu'il en résulta un mouvement de locomotion ; sous Tinfluence de circonstances différentes, au lieu de marcher il parla. Puis, en raison de cette harmonie préétablie entre les choses, les sons émis eurent pour les auditeurs la même valeur que pour celui qui les proférait De là l'énergie des langues primitives, que nous avons déjà indiquée, et qui prend sa source dans ce même fait qui rend ces langues possibles.
La situation des hommes des premiers âges différait de la nôtre par rapport au monde extérieur; elle n'en différait pas moins par rapport à la création du langage. L'homme, disons-le encore une fois, est une créature infinie, appelée à se manifester dans un milieu fini. Il a d'abord le sentiment vif, profond , toujours présent, de la grandeur, de la sublimité de sa nature et de sa destinée ; puis , dans la suite des temps , ce sentiment se cache , se voile , en quelque sorte sous la multitude des expressions qu'il se crée, des formes que la condition terrestre de l'humanité le force de revêtir. Mais à l'origine des âges , au premier contact de l'intelligence humaine avec le monde extérieur , c'est au contraire lui qui règne exclusivement sur notre intelligence , qui la remplit et la domin. Or il s'exprima dans les premières langues ; il leur imprima un caractère de grandeur , de profondeur ; il les illumina d'une sorte de reflet de la lumière éternelle , encore reconnaissable dans les rares débris qui en sont restés. D'un autre côté, les premiers