‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 30 sur 139 · LIVRE II. ---LÀ SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. ---LÀ SOCIÉTÉ

hommes, et c'est une considération sur laquelle nous ne saurions trop insister, se trouvaient doués, suivant toute probabilité, de facultés d'intuition supérieures à celles que nous possédons aujourd'hui. Peut-être pouvaient-ils pénétrer bien plusprofondément qu'il ne nous appartient de le faire dans l'essence universelle d'où ils étaient si récemment sortis ; peut-être leur étail^ il donné d'en saisir plus facilement les lois mystérieuses; peut-être se montrait-elle à eux par des propriétés, des qualités, que, depuis lors, elle nous a cachées. Ces premiers hommes devaient, dès lors, imprimer à leur langage, c'est-à-dire au résultat de l'impression éveillée en eux par les objets extérieurs, une puissance synthétique, compréhensive , dont nos langues actuelles sont en partie dépouillées. On pourrait croire encore qu'ils ont possédé d'autres moyens que les nôtres d'entrer en communication soit entre eux, soit avec le monde extérieur. Certains phénomènes organiques , qui n'apparaissent plus que dans la maladie , ou chez un petit nombre, étaient peut-être alors inhérents, au moins jusqu'à un certain point, à l'état habituel, normal. Nous voulons parler de ces merveilles produites par l'excitation magnétique : la communication de la pensée indépendamment de la parole , lavue à distance, lavue indépendamment des yeux, la connaissance du passé, la prédiction de l'avenir, etc. Dana cette vie exceptionnelle, l'homme parait commander à certains agents invisibles sur lesquels il n'a aucun pouvoir dans son état habituel; il entre en relation avec le monde matériel par de -nouvelles facultés , qui se développent alors pour se cacher bien-

tôt après. Or Tétat du globe terrestre, c'est-à-dire du milieu où vivait Thumanité^ s*est, sans aucun doute, modifié depuis l'époque dont nous parlons; peut-être fut-il alors plus propre qu'il ne Test devenu à la production et à la circulation de ces agents invisibles.

Les hommes des ]^einiers âges ne pouvaient manquer de marquer le langage au coin de ces facultés éminentes dont nous les supposons doué . L'antiquité n'a qu'une opinion sur celte énergie, cette profondeur, cette splendeur des langues primitives. Armé de cette facidté de nommer, qui supposait celle de pénétrer dans l'intimité même des choses, l'homme primitif parut à quelques philosophes doué de celle même de créer. Platon , organe des anciennes traditions, nous a transmis, dans le Gratyle, plusieurs curieux témoignages de cette opinion. Au surplus, nous avons montré comment l'homme, par la rai* son qu'il se trouvait appelé à créer le monde où il devait vivre, s'associait nécessairement par cela même, jusqu'à un c^tain point, à la créatioa gé^ nérale : car les langues, comme nous l'avims kà voir, constituent cet univers idéal que l'homme pwte dans son sein , et dont l'univers matériel n'est , ne saurait être pour lui que le relief. On sait le mot fomeux d'une école philosophique : a Bien dans l'intelligence qui n'ait été dans les sens, v Uest tout aussi juste de dire et avec plus de profondeui: : ce Rien dans le sens qui n'ait été dans rintelUgence. » Car,àvraidire> ces deux axiomes, également dépourvus de vérité quand on les considère isolément, coûtieond&t «a

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emkaite toute la vérité quand on les comj^ète l'un par Tautre. Pour qui s'élève jusqu'à une certaine hauteur dans la spéculation , le monde idéal et le monde réel ne sont qu'une seule et même chose, à savoir le contact de l'intelligenoe humaine et de la nature, considéré de deux côtés diflEérents^ tantôt du côté subjectif, tantôt du côté objecta; c'est une des faces de la grande antiâièse des deux principes qui constituent l'univers lui-même. Le verbe est la moyen par lequel l'esprit humain exprime cette an** tithèse sous toutes les formes ok il peut la saisir; c'est la formule au moyen de laquelle , souverain, créatem*^ il évoque incessamment êtres et choses des abknes du non*^re , pour les appeler à l'existence réalisée. Les langues sont Thistoire de ces évocations eu de ces créations succesâves.

L'homme n'a le sentiment de sa propre existence qu'à l'occasion de son contact avec le mcmde extérieur. U se sent hii par la raison qu'il sent cpielque diose qui n'est pas lui. Cette impression disparaîtrait de son esprit , en même temps que de la réalité , s'il n'avait aucun moyen de la fixer. Mais les moyens par lesquels les hommes purent la fixer , c'es^àr dire mettre en oeuvre la tout&<puissance du verbe, sont noiid)reux ; et ce qui rendit la chose possi^ Ue, ce fat ce rapport harmonique, déjà signalé {dusieurs fds, entre le son et l'objet qu'il déai*goâit. Ce rafq^t pouvait, ai effet, être exprimé de mille manî^efi; suivant le temps, les lieux et les ciroonstancee , iàai des rapports différents pouvaient àtreaoisÎB , éjspnmé» au moyen du son , entre l'intel^

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ligence humaine et l'objet extérieur. Le même objet pouvait encore être considéré d'un grand nombre de côtés différents , dont chacun suffisait à donner une idée de tous les autres. Un portrait j pour être vu de face, de profil, des trois quarts, n'en demeure pas moins un portrait. Les procédés dont se sont servis les hommes pour atteindre ce but ont été variés, ceux-là même qui ne sortent pas des langues parlées. Les animaux , ou un grand nombre d'animaux , ont été désignés par des imitations de leur voix, de leur cri, de leur rugissement; certains objets par la reproduction plus ou moins fidèle du son qu'ils rendaient en certaines circonstances. Les impressions ou idées simples auront été exprimées par certains monosyllabes, les impressions ou idées cx)mposées par des combinaisons variées de ces monosyllabes, etc., etc.

Dans le langage , l'homme trouva le moyen de prolonger, de rappeler, de renouveler ses propres impressions. Bien plus , il put en rappeler plusieurs à la fois, les éprouver simultanément , comme s'il se fût lui-même multiplié. La comparaison qu'il en fit, et qui naissait de ce rapprochement, en fit incidemment nsdtre de nouvelles. A chaque instant de sa vie, chaque homme put évoquer tout ce qu'il avait perçu, senti précédemment ; il lui fut possible de revivre, en quelque sorte, en peu de minutes, toute sa vie passée ; il eut alors le sentiment , non seulement de l'existence, mais de la continuité de l'existence. A son premier contact avec le monde extérieur, il dut être en cpielque sorte absorbé dans la sensation du moment ,

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