LIVRE II. — LÀ SOCIÉTÉ
il dut n'avoir de lui-même qu'un sentiment vague et confus. Mais , par le langage , il put donner de la durée à cette perception , la rappeler à volonté , l'étendre pour ainsi dire en tous sens -, il prit possession du passé , du présent , de l'avenir. Le verbe, en lui fournissant le moyen de fixer, de tenir en contact les deux termes de la proposition , le mettait en mesure d'effectuer cette conquête. Les langues eurent encore de nombreux, pour mieux dire d'innombrables avantages : elles sont des méthodes de classification qui , a tout moment , nous permettent de mettre en quelque sorte la main sur la chose, c'est-à-dire sur l'idée dont nous avons besoin; elles offrent aux objets de nos connaissances des cadres où ils se placent, se rangent, comme d'eux-mêmes; elles sont encore des expressions abréviatives où s'accumulent des multitudes d'idées que Texpérience a commencé par nous livrer isolées , sans lien , sans rapports entre elles. Combien n'en entre-t-il pas dans la composition du moindre substantif? Combien, par exemple, n'en a-t-il pas fallu pour donner naissance à ce mot ou substantif arbre! Supposons que le mot arbre fût inconnu a la personne à qui il s'agirait d'en parler : quels longs discours pour expliquer l'écorce , le bois , la sève , les feuilles, les racines, et leurs lois d'accroissement, de combinaison, de transformation, de dépérissement ! Mais, des notions que nous avons successivement acquises sur toutes ces choses, nous en composons une notion plus générale que nous exprimons dans un seul mot. Dans cette seconde employée à prononcer le mot arbre viennent donc s'accumuler les jours , les mois^ roMB i. 7
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lesaanées ^ qui noua (miC été uécessajrfesf polir acquérir ces notion» diverses , pour comparer toutes les perceptions (jkmt elles ont été les résultats ,. dont ce mot est le résumé, Te^pressÂon abrégée.
Considérées à ce point de vue , les langues ne sont donc pas seulement de simlples moyens de clUssifica^ lion y mais de véritabies et puissantes algèbrës. Elles* n'ont pas im mot qui ne soit, à l'égard d'un gra»d nombre de nos m>tions inteileetuèUes , ce qu'est le sigpe algébri({ue à l'égard de toute» les quantités déterminées qu'il est susceptible d'exprimer. Voulez^ vous» apprécier ces pro^iétés des langues? Essayez d'ei&éGuter la moiadre opération arithmétique ou algébrique sans chiffres ou sansndtatioms^ avec la lan^ gue parlée, par le seul secours de là lo^qùe : vouS' réussirez sans doute, avec beaucoup d'applicatîoiiy delon^ raisonnements^ une grande faoultéd'abslria(i^ tion , pour ceirtains problèmes des plus i^mpies ; laimtôt! il s'en présentera d'autres, insolubles pour vous, eiqui ne seront qu'autani de jeux pour qtd se sert dbs signes algébriques. Laplusinsignifiante et la plus vide de nos journée^ résume ainsi des oentaiùes^defi^ milliers d'années de vie et d'expérience •. car, notons^ le Mén , insistons sur ce point, oî qui fait principale^ ment la puissance d^une langue , c'est q«i'eU0 ne^ met pas seulement; à la di^sition , à ter pontée de chacun de nousy notre vie passée , notre propre expérience ^ mais encore la vie et: l'expérience de tous ceux qui ont concouru à sa formationv Au moy^ du langage^ l'homme iffe€yividuel fmrtidped6nc à la vie coUeètive; il^^^teàsai propre vib celle datons temt qnî se sdn^
Uri» 11. ^ LA MICitTft. 99
trouvés en rapiport quelconque avec le méifie milieu' social , &oit dans le pasi^ , soit daus le présebt. Dans chacun des mots que ùous pronotiçoua uoti^ faisons entrer , sousrforme algébrique^ toutes le» notions recueillies^ toutes les iùipressiohs éprouvées, toutes les néfliexiouB faites jusqu'à nous à Foccasion de robjet qui a reçu ce nom. Nous pouvons dd moins^, par lé secours de ces mots , nous en rendre compte aussitôt que nous en éprouvons le besoin ou qœ nom eti avons la fantaisie.
C'est an moyen des langues que l'homme K^arvient à fixer sa perception , quMl Tétend dans le passé et dans l'avenir; c'est par elles qu'il prend possessioti de la durée. Sons les langues il ne vivrait que dans le présent, tout entier à TimprèsTsion du momMt, in*^ capable de s*y soustraire par le sKHivenif du passé , par là prévision de l'avenir. Si les animaux vivent surtout , vivent presque exclusivement daas la sensation actuelle, c'est qu'ils sont privés de labgâge. Ils ne s'absorbent pas entièrement, à la vérité, dans celte sensation; ils ne sont pas entièrement dépouN vus de tout mo^n d'y échapper; ils ne dèdeat paé toujours , il s'en ftiut, à l'impulsion dli dehors, com^ me un ressort au doigt qui le presse; Mais s'il eu est aiiifii , c'est que chea: les espèces supérietires, certaines images venant se retracet^ dâfUs kfur cer^ veau, prObableident sans le contours de la volonté, certains fraginents de seui^tions antériéUfiéS se re^proiduisamt de teœps à aiûtr^, sous^ riaflde^r^ du fluide nerveux V leur tienneut liei»^ jtMqu'à^ uff o^^
iOO PHILOSOPHIE DE L'HISTOIBE.
tain point de nos langues articulées. Parfois encore la vue de certains objets matériels arrache les animaux à la sensation présente; elle leur donne le sentiment du passé , même de l'avenir. La vue d'un fouet 9 qui fait souvenir le chien d'un châtiment subi, provoque ses gémissements et le met en fuite : il a dans ce moment , bien que confusément sans doute ^ la perception de trois époques de la durée. Mais tandis que les langues parlées rendent possible, facile même à l'homme , de reproduire , de renouveler à volonté toute perception précédemment éprouvée, les animaux ne peuvent rien de semblable. Si les objets qui leur rappellent d'anciennes sensations produisent sur leur intelligence le même effet que sur la nôtre une langue qii nous est connue et dont nous viendrions d'entendre quelques mots à Timproviste , là s'arrête toute analogie : car ce langage qui frappe leurs oreilles ou leurs yeux, ils ne l'ont pointa leur disposition -, ils en comprennent bien les quelques mots prononcés çà et là , accidentellement , au hasard; ils ne sauraient le parler spontanément, au gré de leurs besoins , de leurs désirs , de leur fantaisie. C'est même ce qui constitue en grande partie , par rapport à nous , leur immense infériorité.
Adam , ou Thomme collectif, suivant la tradition biblique , s'éveilla au monde à l'âge de la force et de la virilité , non à celui de l'enfance et de la faiblesse. Quelle que soit l'opinion qu'on veuille adopter sur les origines de l'humanité , c'est bien ainsi qu'il faut se les représenter. Né enfant au physique et au moral , cc»nment aurait-il pu subvenir à ses besoins ? Gomment se
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serait-il servi de son organisme matériel? Gomment ne l'aurait-il pas plutôt brisé, comme fait l'enfant de rinstrument fragile et précieux qui vient de lui être confié ? Ne fallait-il pas , pour que l'homme se trouvât en mesure de gouverner cette organisation , instrument de son action sur le monde extérieur, qu'il fût parvenu à un certain degré de développement intellectuel ? Mais ce développement , à ce qu'il semble, ne peut être qu'un résultat de l'expérience acquise. Or comment l'homme se trouva-t-il posséder , avant l'expérience , sans le secours de l'expérience , ce qui vient de Texpérience ? C'est ce qui demeure inexplicable , à moins d'admettre cette hypothèse qu'en acquérant le sentiment de sa propre existence , il eut comme une révélation subite de lui-même et de ce qui l'entourait , à moins d'admettre qu'il est venu au monde avec une sorte de passé intellectuel aussi bien qu'organique ; qu'il est né, en un mot, homme fait au moral aussi bien qu'au physique.
L'homme physique naquit homme fait, et non pas enfant : nous avons prouvé qu'il n'en pouvait être autrement. Il fallait bien, dès lors , que l'homme intellectuel naquit de même homme fait, et non pas en* faut. S'il en eût été autrement, un désaccord profond, une contradiction manifeste, n'eussent-ils pas existé dans l'intimité même de l'humanité ? Mais il n'en fut pas , il n'en pouvait être ainsi : Thomme reçut au moral, aussi bien qu'au physique, les facultés, les prérogatives par lesquelles il se trouva , dès ses premiers pas dans te monde terrestre, dans toute sa matante ; ildut lesposséder au même degré, dans les deux
AÙi PmW^WBllL DE L*9VST0itf .
«fbèimoù ilétaHappeléà se manifester. Il trouva dans ^es muscles» dans ses nerfs, dans Tenseroble de ses organes, la iviigueur et la dextérité qui aoeoQQpagDeiit la virilité ; il trouva l'inteUigeoce à laquelle cet orgar ^ieple allait être soumis, qui devait le régîr^ le gour verper, parvenue à u» degré analogue de son développement. Or, chez rbomme, h vie organique et lia vie iateltectuelle, à chacun^ des périodes de leur durée, résument toutes les périodes antérieures. Toutes dey^L ne sont ce qu'elles ^ont à tel moment donné , qu'à la condition d avoir élé précédemment ce qu'effectivement eiles ont été- D'vm autre côté, les diverses périodes de leurs évolutions réciproques ne sauraient maniquer d'être 9 jusqu'à un ceitain pc^nt, an^gues et GorrQspondantes : l'homme organique et l'hoinme intellectuel ne se confondentrils pas dans la sn-préme unité de l'essence humaine? Dès lors l'idée du type homoitô résumait donc, ne pouvait manquer de résumer , au moins vû-tuellement , à $m apparition dans le monde, tout une existence antérieure, organique et intellectuelle. Ce fut seulement après avoir parcouru dans Je monde idéal de l'intelligencï^ divine nn certain nomhre des degrés de f^on évolii4io}a qu'il duitôtre réalisé dans le monde visible. L'homme, siî'<m ose ainsi parler, avait déjà longuement vécu lorsqu'il ;S'éveilla sur la terre , à la consoiwce de hiirinéme et du mmàe exitérieur. Toute une vie antérieure rejaillit , se prQj^y pour ainsi dire, tout-àrOKip dans le pa^sé.
L^ hommes dç ces premiers l^es, ne le perdons jamais de y>ue , ^v^imt différnr sous biea des cap-
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popts ide emK tsfm lâs ont remplaoés. tt» étfent en-
demment doués de c^taines prérogatives , eitfre autres d'uDie puifisaace ,d'intuUk>Q, et, pour mieinL dire pô4^l>iêtre, de diviDatioD, doBt nous sommes aujourd'hui privés. L'humaDiié, par son long séjour sur la terr<a, a sans doute perfectiouué plusrâurs de ses faculté ; elle s'en est en quelque sorte créé de nouvfsUes. Mais , dans un graind nombi^ de cas, c'est le contraire quia dû arriver ; et si i homme a vu grandir jet se développer en lui toutes celles qui liennaii à l'expéri^ce , il a vu décroître et jusqu'à un certain point di$paraitre celles qui relèvent de la cfontanéité. Le^ hommes primitifs devaient au contraire, à ce qu'il nous semible, posséder ces dernières à un degré déminent; ils possédaient saj3s doute à un degré np^ 0K)indre la possibilité de recevdr, d'acquérir rapidement , instantanément , des notions , des idées de toute sorte, depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes. Il en fut sans doute de l'enfance de l'humanité de rhommecdlectif cequ'iienestde l'eafanee de l'homme individuel. Or, même aujourd'hui, nous ne saurions observer un seul instant les enfants sans être frappés de ce fait : c'est qu'une immenâs ^antité de notions ou d'idées viennent, pour ainsi dire d'heure e^ heure, ^précipiter, s'amanpekr dans lepr jjBiine intellig^pK^. Cbess qes hoia9«»es nouveaux q4s, les impressions durent se succéda r^pidcapo^^t et en foule, laiss^int pourtant des sQuvei^irs distincte. Leur intelligence ne s'était poinA encore durcie, pour ainsi dire, au cpntact de Tair; c'était la cire molle qui ce saurait $p trouver m ^9taet aviec les objets
extérieurs sans en recevoir de nombreuses et profondes empreintes. Peut être sommes^nons souvent le granit sur lequel rien n'a plus de prise, sur lequel le fer lui-même s'émousse souvent, mais que lui seul peut entamer.
Ces innombrables impressions des hommes primitifs se trouvaient en quelque sorte à l'étroit dans ces rapides instants de la durée, où, selon nous, elles durent s'accumuler : elles reculèrent dans le passé, elles envahirent l'avenir. Rien ne saurait aujourd'hui nous donner une idée de l'intensité, de la puissance, de l'énergie de cette première période de la vie intellectuelle de l'humanité. Les idées, les notions, les sentiments , que l'homme portait en puissance d'être dans son propre sein , s'en échappèrent comme par torrent. Il se trouva tout-à-coup initié à cet univers intérieur qu'il portait en lui , à cet univers extérieur où il allait vivre et agir. Il sembla qu'une main invisible eût écarté tout-à-coup le rideau qui les lui avait précédemment cachés. Une initiation , une révélation soudaine lui enseigna, c'est-à-dire lui fit découvrir toutes les vérités essentielles à l'accomplissement de sa double destinée, initiation, révélation , dont il parcourut si rapidement les degrés divers, qu'il n'en put saisir, ou en oublia le point de départ, qu'elle lui sembla n'avoir jamais commencé. Dès lors, en effet, l'homme saisit entre lui et les objets extérieurs des rapports qui lui parurent avoir toujours existé. Il parla une langue qu'il crut avoir toujours parlé; il se sentit membre d'une société dont il crut avoir toujours fait partie ; ou bien encore, il
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confessa certaines croyances qu'il s'imigina avoir toujours confessées. De toutes ces choses, langues, société, croyances , il ne créa rien dans le sens ordinaire du mot ; elles surgirent d'elles-mêmes des profondeurs de son intelligence; elles se produisirent au dehors sous la pression du monde extérieur.
La société préexista à l'homme individuel dans Tordre logique , en ce sens qu'elle fut la condition nécessaire de son développement moral. La société se trouva donc constituée par le fait même da la naissance de l'homme. Elle était , comme l'univers matériel , un théâtre préparé à la mise en jeu de ses facultés intellectuelles; et en effet , le langage , comme nous l'avons démontré , devait être l'indispensable instrument de notre vie intellectuelle , et la société était, de son côté, la condition même du langage. Peut-être ne serait-il pas juste de dire d'une manière trop absolue que l'homme isolé serait aussi un homme muet; privé du langage articulé, faute d'occasion d'en faire usage , cet homme laisserait peutrêtre échapper quelques cris , quelques sons mal articulés ; il sentirait probablement, en effet , le besoin de se représenter ses propres impressions, de se les objectiver. Toutefois la nécessi téde se faire entendre d'un certain nombre de ses semblables a pu seule porter l'homme à se servir avec persévérance du langage articulé ; et c'est ce langage qui devait recevoir d'immenses perfectionnements. Un des hommes des temps primitifs vint-il à prononcer quelques sons , et ces sons furent-ils entendus par ses auditeurs dans le sens que lui-même leur donna, un lien réciproque s'établit dès lors entre eux ; ces sons,
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ces mots, e^fermè^ept tous ceu^ jqfji ^en^ient 4e jles proférer ou de les entendre 4aQS les liantes d'ume même ^unité morale ; ils en firent un être comyil^e , J^ais un, mais vivant sQus Tempire d'un méine senjtiment , puissant à une «léme impulsion. La société se trouva ain$^ constituée par le jeu spontané des facultés bumaînes. Mais si cet hoianiie a parlé unj& première fois, c'est parce j[iu'il a senti qu'il devaitétreiccM»pris; s'il parle une seconde foiS;, c'est qu'il sait qu'il a été compris ; s'il se manifeste dws sonindividualiié, c'est qu'il se conçoit comme faisant partie d'un tout, comme ayant été précédé, ^n tant qu'faomiue individuel j par l'homme collectif, auquel il doit être et demeurer suJ^ordonné. Ce révélateur du langage continuera de se servir de l'instrument dont il aura Jbientôt compris toute la puissance. Or qhacpie piot est un lien nouveau qui l'attache mi tout, une goutfede son sang qu'il fait couler dans les veines du corps social, où, en retour, il puisera bientôt abondamoie^t. Les plus anciennes traditions sont unanimes à considérer Tétat social comme ayant comniencé avec l'homme , comme inhérent à l'honune. Il n'en est pas, si primitive qu'elle soit, qui ne nous représente le genre humain comme vivant ^ société ; ellas n 'essajeoit môme jamais de fixer le moment où cet état a commencé. Les spéculations de la {^losophie antiqm 60 sont trouvées d'accord avec ce sentiment , cet instinct universel . La philosophie grecque , par exemple, par l'organe de son plus grand interprète , arrive à des conclusions toutes semblables : « Actuellement je dis (c'est Aristote qui parle) qqe la cité est avant la
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fapille 9 parcQ qii^ le tout est avant la partie. Ainsi uq boipme est m tovt; s'il manrt , o^ w peut pas dira que sa iEiain ou ^p pied existent encore. On appella biep pie<jL ou maîa ces membnes ioasipiés , mais par analogie , commet o^ appelle niaio la maiq d'une statue. Tous les êtres qnt également leiirs fonctions et leurs propriétés déterminées; 3*il8 perdent les carac* tères qu^ leur spnt propres, il ne reste plus qu'une rj999ii»mblance sans réalité. D'après ces principes, la cité est, par sa nature , avant l'individu : car, si chaque individu ne peut se suffire à lui-noéme , tous seront, pris séparément, dans le même rapport avec le tout. S'il se trouvait donc un homme qui ne pût vivre en société, on qui prétendit n'avoir besoin que de ses propres ressources , ne le regardez; pas comme faisant partie de la cité : c'est une bête sauvage ou un dieu )) (i). L'homme, en arrivant au monde, fait donc partie d'un tout , il appartient à une société qui s'est formée , qui s'est établie , qui s'est constituée spontanément. Voyez ce qui se passe chez les animaux destinés par la nature, en raison de leurs mstincts , à vivre en société. Ce n'est pas dans la solitude et l'isolement que l'abeille voit le jour, mais au centre d'un essaim, qui, avec toutes les lois qui le régissent, l'a précédée dans l'ordre logique. Elle ^ trouve, au milieu de cet essaim où elle vient de naître, coffîfne si elle y eût toujours vécu, cconme s'il eût eu des siècles de durée. Elle construit sa cellule , qu'elle coordonne par rapport aux autres ; elle se soumet à
(4) Politique d'Aristofe, t«*aduction de Champagne.
rautorité de la reine ; elle va chercher les éléments du miel qu'elle doit distiller. Elle fait toutes ces choses dès les premiers instants qui suivent sa naissance, comme elle les fera tout le reste de sa vie. Elle a pris spontanément sa place dans un état qu'il faut bien appeler social ; elle s'est constituée partie d'un certain ordre de choses , et tous ses actes sont déterminés par leur rapport avec cet ordre primordial. Donc aussi l'essaim, ou l'abeille collective, ne pouvait manquer, ainsi que nous l'avons dit , de préexister, dans l'ordre logique , à l'abeille individuelle.
Les croyances religieuses sont des faits aussi primitifs et aussi nécessaires que le langage et la société; elles sont également inhérentes à la nature humaine. Elles se montrent à l'origine de tout^ les traditions nationales , sans acception de temps ni de lieux (1). Nous retrouvons dans cette sphère d'idées ce que nous avons vu dans la création des langues : les
(1) Les livres indous nous représentent l'homme débutant dans la vie par un acte de culte. « Au commandement de Dieu , Thomme sortit de la terre. La tète parut la première, ensuite tout le corps, parfaitement constitué. Dieu mit la vie en lui , et il ne Tout pas plutôt reçue qu'il la manifesta: ses lèvres se colorèrent, ses paupières s'ouvrirent et purent voir le grand flambeau de la nature; les dt^ férentes parties de son corps se mirent en mouvement; et, son esprit étant éclairé , il reconnut son créateur et lui rendit hommage. » Il y a delà grandeur dans ce tableau, où rhomme naît k la vie par Tadoration , où il s'occupe d'un besoin intellectuel avant de penser k ses besoins physiques, où il lève les yeux vers le ciel avant de les avoir abaissés sur la terre.