‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 34 sur 139 · TOMI I · texte numérisé non relu

TOMI I

pendant la durée des siècles ; il fait tomber à ses pieds la foudre qui menagait sa tôte. Il porte en lui des trésors d'idées, de sentiments, qui, hors d'un milieu social, non seulement resteraient sans objet , sans but , mais même n'auraient jamais existé. En dehors de la société il n'a plus de place ni dans l'espace , ni dans le temps. Le moindre obstacle eût été invincible à ses forces isolées ; de quelque côté qu'il eût tourné ses pas, il se serait senti impuissant, enchaîné. C'est seulement par la société qu'il est appelé , d'un côté , à prendre possession du monde , de l'autre à proloager son action au delà de sa vie rapide et fugitive. Lui enlever toutce qu'il tient de la société, c'est-à-dire de ses semblables , serait le réduire au néant. Comme individu, ne tire-t-il pas sa puissance presque tout entière de ce qu'il reçoit de ses contemporains et de ce que ceux-ci ont reçu de leurs devanciers ? C'est pour cela que dans tel moment donné il peut ajouter à sa propre force celle des millions d'hommes qui l'ont précédé dans le même milieu social. De là une intensité de vie qui se développe, se multiplie, jusqu'à des limites encore inconnues ; semblable à ces corps dans lesquels s'accumule le fluide électrique, l'homme, par la pression sociale, se trouve incessamment chargé d'une vie de plus en plus énergique. Sans la société, sa lutte avec la nature n'aurait produit aucune des conséquences que nous en voyons résulter; elle n'aurait servi en rien au développement de ses facultés; loin de là , il en aurait été accablé dès ses premiers pas , dès ses premiers efforts dans ce monde. U aurait été le jouet et la victime de

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la nature extérieure , au lieu d'en devenir le maître et le dominateur.

La manifestation de tous les sentiments et de toutes les idées inhérentes à l'homme constitue les divers degrés de la marche de l'humanité ^ les progrès de la civilisation. Qu'apercevons-nous, eneffet, quand nous considérons l'homme non plus dans son essence, 8a nature intime, à l'état d'abstraction, pour ainsi dire, mais tel qu'il vit et respire dans le monde réel? Qu'apercevons-nous quand nous le considérons, soit dans l'intérieur d'un peuple, d'une nationalité, soit dans les rapports des peuples entre eux? Nous voyons les hommes appelés à faire partie d'un même milieu 30cial vivre d'abord d'une vie commune , qui est, en quelque sorte, celle de ce milieu lui-môme; chacun d'eux vit ensuite de cette vie qui le fait ce qu'il est, et non pas tel autre, qui fait qu'il exerce son activité dans ce cercle , et non pas dans celui-là. L'intelligence, en raison des circonstances, des conditions différentes où elle est appelée à se manifester , ne se développe pas chez tous au même degré; mais peu à peu tous participent cependant plus ou moins directement au degré le plus élevé de la culture nationale. Certaines notions, certaines connaissances, C9mmencent par être le partage d'un petit nombre seulement, mais qui tend à s'accroître jusqu'à ce qu'il ait englobé la masse. On peut citer telle découverte mathématique ou physique dont la conquête réclamait le génie d'un Leibnitz ou d'un Newton, et qui se trouve maintenant à la portée du plus mince écolier. Encore fautil remarquer qu'une vérité scientifique, tout en de-

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meurant étrangère à la foule , n'en exerce pas moins souvent une influence immense; elle peut donner naissance à tel perfectionnement mécanique , à tel procédé industriel qui décide du sort de toute une classe d'hommes qui n'en auront jamais entendu parler, qui, s'ils en entendaient parler, seraient parfaitement incapables d'en comprendre le premier mot.

Les choses entre les peuples se passent de la même façon; les progrès faits par quelques uns finissent aussi par profiter à tous. Les peuples, pas plus que les individus , ne se trouvent tous à un degré uniforme de culture ; pour être contemporains dans le temps, ils ne le sont pas toujours dans la civilisation. Certains peuples, certains groupes de peuples, à une époque donnée, sont parvenus à un état social très perfectionné, tandis qu'à côté d'eux vivent d'autres peuples qui par leurs institutions appartiennent encore aux premiers âges du monde. Les Espagnols, dépositaires da l'idée alors la plus avancée du monde moderne, se trouvèrent, en Amérique, en contact avec des peuples qui en étaient encore aux époques primitives. Cook rencontra dans l'Océanie des peuplades encore plus arriérées. Mais ces peuples immobiles pendant le mouvement qui précipite l'humanité vers l'avenir, ces peuples qui se sont assis au bord de la route dans un repos prématuré , se lèveront un jour ; ils rejoindront ceux sur lesquels ils paraissent aujourd'hui les plus eu retard. Le fleuve de la civilisation roule çà et là des ondes dont le caprice apparent nous dérobe au premier coup d'œil la direction générale; mais en l'observant plus attentivement,

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nous reconnaissons qu'il ne cesse jamais de marcher vers un même but, atteignant « entraînant successivement les groupes d'hommes qui en étaient d'abord les plus éloignés j ou qui lui ont opposé la résistance la plus prolongée.

La société , comme nous Tavons dit, préexiste nécessairement à rhomme individuel; mais cette société au sein de laquelle il s'éveille à la vie ne l'emprisonne pasà tout jamais dans ses formes primitives. L'abeille, c'est ce qu'une longue observation nous enseigne , a vécu d'une vie collective toujours la même, et qui, tout le fait supposer, ne se modifiera pas jusqu'à la fin des siècles. Tout au contraire, les agrégations humaines , depuis leur origine , n'ont cessé de se montrer sous les aspects les plus divers. C'est que, dans ce cas, l'homme est encore appelé à manifester sa plus magnifique prérogative , c'est-à-dire à s'associer à la création ; il est appelé à se faire, sous quelques rapports , créature sociale , comme il s'est déjà fait créature intellectuelle. De même, en effet, que des notions générales gravées dès sa naissance dans l'intimité de son esprit il ne cesse de faire sortir une multitude d'autres notions, de même il ne cessera de faire sortir des formes sous lesquelles il a commencé par vivre toute une multitude de formes sociales différentes. Il continuera , pour ainsi dire , de travailler , de modifier de mille façons cette matière qu'il trouve tout d'abord à la portée de sa main. Cette matière , pour en revenir à une comparaison déjà employée , c'est le marbre ou la pierre qui devra réaliser la pensée de l'artiste. L'homme collectif , ou la société, n'est au-

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tre, en effet , que I^omme individuel sur une plus grande échelle; dans Tun et Tautre nous retrouvons les mêmes choses , ici dans leur germe , là dans leur épanouissement. « La suite des hommes, a dit Pascal dans une phrase souvent citée , peut être considérée comme un même homme qui apprendrait toujours. » L'homme se modifie donc journellement par cette éducation permanente; et dans cet ordre de choses, comme dans celui de la nalure organique , le présent hérite du passé ; c'est en grandissant , en acquérant sans cesse, qu'il accomplit sa destinée terrestre^ non pas en se mutilant, en se dépouillant. Tous les progrès de rhumanité , en quelque sorte l'humanité elle-même , au terme de l'histoire, viendront ainsi se résumer dans l'individu. D'un autre côté, et par cela même qu'il se modifie et se perfectionne , l'homme modifie et perfectionne tout ce qui est œuvre de ses mains, toutes ces choses par lesquelles il s'exprime. La plus importante de toutes, l'institution sociale, participera donc à cetteévolution; et un moment viendra, àla consommation des temps , où il se trouvera en possession d'une société dont l'organisation résumera toutes celles qui auront précédé.

L'histoire, par le spectacle incessamment varié qu'elle nous offre , achève de rendre sensible ce que nous venons de dire. Considérez-vous le monde social à tel moment donné , vous le verrez partagé en institutions essentiellement différentes les unes é&& autres. Le considérez-vous à deux époques plus ou moins éloignées , vous verrez qu'un certain nombre de ces institutions se sont transformées dans le cours

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