‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 37 sur 139 · LIVRE II. — LA SOCIÉTÉ. it · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA SOCIÉTÉ. it

peu, et finit par les confondre en un seul et même tout j c'est*à-dire en faire un peuple. La vie sociale se porte des centres épars où d'abord elle existait vers un centre nouveau, où elle se condense, s'accumule, pour ainsi dire. Elle pourra, au contraire, tendre à se retirer d'un peuple qu'elle aura longtemps animé ; l'heure de la décrépitude et de la dissolution pourra sonner : alors elle abandonne le centre pour retourner aux extrémités, où elle s'éparpille en centres nouveaux. Le corps social n'a plus assez de force pour se maintenir tel qu'il a été , tel qu'il est encore; les parties qui le constituaient se séparent, s'éloignent les unes des autres , mais pour s'unir plus tard sous l'empire de nouvelles influences , et former de nouvelles combinaisons. Ou bien encore on verra des peuples , tantôt périr au sortir de l'enfance , tantôt brisés par la conquête , tantôt absorbés par d'autres peuples plus nombreux et plus puissants. Mais au milieu de toutes ces vicissitudes , ces deux phénomènes ne manqueront jamais de se manifester : d'un côté , le mouvement de décomposition n'ira jamais jusqu'à réduire le corps social en simples individualités, de telle sorte qu'une société nouvelle, surgissant de ces débris , puisse être créée de toutes pièces par suite d'une convention , d'une délibération entre individus isolés; d'un autre côté, jamais le mouvement de concentration ou d'agglomération n'aura une intensité telle qu'il puisse se manifester par des institutions, des langues, des croyances, sans rapport avec les précédentes. La force qui se inanifeste dans ce second cas (pourra bien féconder

iti raiLOSora» DE l'histoire.

plus ou moins efficacement les germes de société naguère épars, elle pourra bien les rattacher a un centre commun, lier en un même faisceau les rejetons qui en sortiront; mais là s'arrêtera sa puissance. L'activité humaine, dans son développement , ne peut sortir de ces limites : la société , le langage , la croyance; elle peut modifier à l'infini, développer sous des formes entièrement nouvelles les germes cpii lui sont livrés; il lui est interdit de créer ces* germes eux-mêmes.

L'homme à Tétat sauvage, Thomme à l'état d'isolement, celui que la philosophie du XYIII" siècle se plaisait à appeler l'homme de la nature , ne s'est montré nulle part. Cette expression ne saurait, en effet, être appliquée à aucune des tribus avec lesquelles nous 1Ï0US mettons en rapport en Afrique ou en Amérique. Nous retrouvons chez elles beaucoup de choses que nous voyons également chez les peuples civilisés : toutes ont des langues, vivent en société , professent certaines croyances, exercent certaines industries ; chez elles se rencontrent les principales institutions qui sont le germe, l'emlMryDn de toutes les autres. « Observons, nous ditVico, les nations barbares ou policées: quelque éloignées qu'elles soient de temps et de lieu, elles sont fidèles à trois coutumes humaines : toutes ont une religion cpielconque, toutes contractent des mariages solennels, toutes ensevelissent leurs morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares nul acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de solennités plus saintes, que ceux qui ont rapporta la peligion ^

LITRE II. — lA SOCIÉTÉ. ÎTI

aux mariages y aux sépultures. Si des idées unifor* mes chez des peuples inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une fidélité religieuse, de peur que le inonde ne rédevînt sauvage et ne se couvrit de nouvelles forêts. » Or ces trois institutions, ou, comme les appelle Vico, ces trois coutumes, se sont retrouvées non seulement chez ces nations barbares d'où sont sortis les peuples modernes, mais chez les tribus les plus sauvages, chez celles qui nous présentent l'homme sous son aspect le plus misérable et le plus dégradé. Ces institutions ou coutumes, il faut bien l'admettre , sortent donc de la nature même de rbomme; elles sont le produit spontané, le jet primitif de la sève hunîaine.

Ces trois coutumes servent également de bases à la société chez les nations les plus brillantes , les plus policées et chez les plus humbles tribus. C'est ainsi que les principes constitutifs du chêne existent également dans le chêne lorsqu'il a deux pieds de haut et lorsqu'il en a soixante. Depuis trois siècles nous sommes en rapport avec les tribus de l'Amérique : elles se laissent bien détruire par le fer , la faim , l'eau-devie; mais on ne remarque en elles aucune tendance à s'approprier nos arts , à s'initier à notre industrie, à entrer dans notre civilisation. Toutefois elles n'en sont pas moins en possession des éléments essentiels delà société; c'est seulement la croissance ou le développement qui leur est refusé. Aitétées au premier de-

gré de l'évolution sociale par une cause qui nous demeure inconnue , les peuplades les plus misérables et les plus grossières n'en forment pas moins des sociétés. Leurs membres n'ont rien de commun avec cet être isolé, sans culte, sans langage, sans famille, éclos de l'imagination maladive de Rousseau : ce sont des branches du grand arbre social tombées çàet là et qui n'ont pas encore trouvé de terrain favorable où pousser de nouvelles racines; ce ne sont pas les racines mêmes de cet arbre. Il en est des sociétés humaines comme des hommes , toutes ne sont pas destinées à atteindre la même taille ou à manifester les mêmes facultés. Le sauvage de l'Amérique est l'homme social noué y mais il n'en est pas moins l'homme social.

Ces trois grands faits, la société, la langue, la croyance , ne sauraient donc être considérés autrement que comme des produits de la spontanéité humaine; la réflexion, la délibération, y sont demeurées étrangères. C'est un point de vue absolument opposé à celui de la philosophie du XYIIP siècle , dont Rousseau a été l'éloquent interprète. Quand il s'agit de raconter le moment solennel où s'établirent les premières sociétés humaines, ]ean-]acques s'exprime ainsi: « Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l'état de nature l'emportent, par leur résistance, sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus exister, et le genre humain périrait s'il ne changeait de manière d'être. Or, comme les hommes ne sau-

Page 1