LIVRE II. — LA SOCIÉTÉ
développement d'intelligence ; il implique le souvenir du passé, la prévision de l'avenir, même un commencement d'industrie , toutes choses nécessaires au maître pour qu'il puisse comprendre Favantage à tirer de l'esclave. Mais , nous l'avons montré , privé de langues, l'homme ne pourrait s'élever à aucune de ces notions ; il ne vivrait que dans le présent ; il serait le jouet des circonstances extérieures, il ne saurait réagir contre elles. Les animaux les plus forts se nourrissent des plus faibles , ils les écartent violemment de la proie qu'ils dévorent; mais nous ne voyons pas qu'ils se les soumettent, même d'une façon passagère. D'ailleurs, en donnant un contrat pour origine à la société , Jean-Jacques sapait tout le premier son système par la base : est-il possible de concevoir un contrat quelconque ailleurs que dans une société déjà constituée ?
Les origines de la société, du langage, de la croyance, sont identiques: les langues et les croyances , pas plus que la société , n'ont donc pu sortir d'une convention volontaire, arbitraire. Ce fut l'idée fixe de Condillac de faire sortir les langues d'une convention de ce genre, comme le contrat social fut celle de Rousseau; mais cette idée soulève les mêmes objections. Au fond, il s'agit toujours d'un même système, bien que dans deux ordres de choses différents. En effet, si nous en croyons Condillac, certains signes arbitraires , du choix et de l'invention de quelques hommes, auraient été proposés par ceux-ci à leurs compagnons pour devenir le langage humain. Mais en vertu de quelle autorité ces inventeurs
seraientrils parvenus à faire adopter ces signes? Ân^* raientrils seulement réussi à faire comprendre qu'ils les proposaient? Évidemment ils eussent eu besoin , pour cela , d'autres signes qui ne fussent point arbitraires, point convenus, dont la force, l'énergie, la signification, fussent en dehors de toutes délibérations, puisque Tintelligence de ces signes avait dû précéder la signification à leur donner et sur laquelle on délibérait. C'est ce que lean-Jacques comprit à merveille quand il écrivit la phrase célèbre : «f La parole » parait avoir été fort nécessaire à l'institution de la » parole. » Il est étrange que l'idée ne lui soit point venue qu'il n'était pas moins juste de dire , à propos de ce contrat primitif appelé par lui contrat social : « La société paraît avoir été fort nécessaire à l'insti- » tution de la société. » Des hommes qui délibèrent sur un contrat proposé constituent déjà une société, comme des hommes à qui on propose l'adoption de tels ou tels signes parlent sans doute déjà une langue. La même réflexion s'applique encore à rétablissement des croyances primitives, en tant qu'on les supposerait le fruit du mensonge , de l'intérêt d'un petit nombre d'hommes. Quelques uns se sont-ils avisés de présenter un jour à la foule certains objets animés ou inanimés en lui disant : « Adorez cet arbre, ce caillou , cette fleur : il vous exaucera dans vos vœux, vous guérira dans vos maladies ; il fera tomber la pluie sur votre champ ; il en écartera les rayons d'un soleil trop brûlant. Portez cette pierre sur la poitrine : elle vous préservera du fer, du feu, de la flèche de l'ennemi. » Mais le discours de ces hommes aurait-il