‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 40 sur 139 · LIVRE II. — LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA SOCIÉTÉ

été compris en Tabsence de toute notion , de toute idée communes à eux et à leurs auditeurs, et qui auraient devancé ce discours ? Le fétichisme suppose des idées religieuses ; il n'est qu'un dialecte dégénéré de la langue religieuse universelle ; il n'en contient pas le principe, le germe ; le plus grossier de tous a pour point de départ une vague notion de Dieu, dont ilestTexpression dégradée. On ne saurait concevoir f idée de Dieu se dégageant en quelque sorte du fétiche pour pénétrer dans Tintelligence humaine. On conçoit que Tesprit de l'homme l'y a pour ainsi dire enfermée, emprisonnée ; qu'il a pu se servir de la forme la moins raffinée qui se rencontrait sous sa main pour rendre Tidée la plus haute à laquelle il se soit élevé. Mais ici encore force est de partir d'un ordre de choses non arbitraire , d'une notion antérieure qui a trouvé son expression dans un signe qui la rendait également perceptible à celui qui s'en servit le premier et à ceux qui Técoutèrent. Là il faudrait encore répéter l'objection de tout à l'heure : « La re- 9 ligion parait avoir été fort nécessaire à l'établisse- 30 ment de la religion. »

Les publicistes du dix-huitième siècle prenaient pour point de départ une hypothèse des plus gratuites, des plus opposées à l'expérience journalière. Chose singulière ! ils n'en prétendaient pas moins fonder leur théorie sur l'observation. Les naturalistes ayant observé la réunion constante des abeilles en essaim, les lois qui président à cette réunion , la domination de la reine , la construction des rayons, les soins particuliers dont les inâles sont l'objet, leur massacre annuel.

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ils en avaient conclu qu'il était de l'essence , de la natare de l'abeille, de vivre en société; bien plus, de vivre dans des sociétés constituéesde telle ou telle fagon , régies par telles ou telles lois. Il leur a semblé prouvé que la vie morale ou du moins instinctive de TabeilTe ne pouvait se développer qu'au milieu d'un essaim. Tous les phénmnènes que nous venonsd'indiquer n'ont été, à leurs yeux , que la manifestation même de cette vie morale ou instinctive; les différents actes dont la succession faisait la vie de l'abeille , que le résultat de la nécessité où elle se trouvait de vivre en société. Toutes les observations faites sur les abeilles ont eu pour point de départ l'essaim, c'est-à-dire la société. L'essaim ne s'expliquait pas par un état antérieur à l'essaim; l'isolement primitif des abeilles ne semblait pas nécessaire pour expliquer leur association actuelle; mais, par une bizarrerie étrange, c'est précisément à l'inverse qu'on a procédé à l'égard des sociétés humaines. Jean-Jacques , et bien d'autres après lui , ont cru ne pouvoir s'expliquer cet état social où nous voyons les hommes, où on les a toujours vus , qu'au moyen d'un état d'isolement qui l'aurait précédé, et où on ne les a jamais vus ; d'un étatd'où se trouverait exclue jusqu'à la société de la famille. « Dans cet état primitif, nous dit-il , n'ayant ni maison , ni cabane , ni propriété d'aucune espèce, chacun se logeait au hasardet souvent pour une seulenuit. Les mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, suivant la rencontre, sans que la parole fût un interprète bien nécessaire pour les choses qu'ils avaient à se dire. Ils se quittaient avec la même facilité. La mère allaitait

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d'abord ses enfants pour ses propres besoins, puis , rhsà)ibideles lui ayant rendus chers, elle les nourrissait eosulte pour les leurs. Sitôt qu'ils avaient la force de eherdier le^r pâture;, iUm tardaient pas à quitter la mère elle-même, et, xxunme il n'y ayait pasî plus de moyens de se retrouver que de ne pas se perdre de vue, ils en étaient bientôt au point de ne pas se reconnaître les uns les autres. » Montesquieu lui-même, tout pénétré qu'il fût de l'esprit historique , Montesquieu , pour qui certaines questions sont autant de charbons ardents sur lesquels ils ne se hasarde guère à marcher , Montesquieu , tant est grande l'influence de l'idée qui domine une époque , écrivait dès le début de son livre : « Hobbes demande pourquoi , si les hommes ne sont pas naturellement en guerre , ils vont toujours armés , et pourquoi ils ont des clés pour fermer leurs maisons; mais il ne sent pas que Ton attribue aux hommes avant rétablissement des sociétés ce qui ne peut leur arriver qa'après cet établissement, »

Les paroles par lesquelles s'ouvre le Contrat social sont demeurées célèbres : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Tout lien social, pour Rousseau, se transformant en chaînes , en fers, en dépit du cliquetis de l'expression , ne faut-il pas traduire en langage philosophique : « Partout l'homme existe en société , donc l'homme n'est pas fait pour vivre en société. » C'est l'observateur en présence de l'essaim se disant : « Jusqu'à cette heure on n'a pas trouvé d'abeille qui n'appartint à un essaim ; l'isolement est non seulement fatal , mais impossible à Ta-

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beille; au moins n'est-il pour elle qu'un état passager, accidentel, résultat de quelque circonstance fortuite ; il en est ainsi depuis le commencement da monde..... donc la nature de Tabeille n'est point de vivre en essaim ou en société. »

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