‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 42 sur 139 · LE MONDE PRIMITIF · texte numérisé non relu

LE MONDE PRIMITIF

L'homme , après le troisième grand bouleversement du globe, fit son apparition sur la terre en compagnie des animaux qui la peuplent encore aujourd'hui.Les plus anciennes traditions sont d'accord pour faire remonter la date de cette apparition à , six ou sept mille ans de Tépoque actuelle. Les dé- . couvertes de la science sont venues confirmer sur ce point, comme sur tant d'autres , les récits bibliques. Depuis ce moment jusqu'à cette catastropha que nous nommons le déluge, qui fut comme un contre-coup affaibli des effroyables cataclysmes des époques précédentes, il dut s'écouler quinze cents à deux mille cinq cents années. L'humanité, pendant ce temps, prit possession du domaine qui venait de lui être livré; elle commença son développement social, in-

tellectuely artistique; elle se livra avec ardeur à sa lutte contre la nature , dont tout annonce que les premiers résultats furent immenses. Mais d'ailleurs c'est seulement à Taide d'hypothèses qu'il nous est permis de tenter la restitution de l'histoire , aujourd'hui perdue, de ces siècles. L'histoire proprement dite, qu'il faut distinguer de la tradition religieuse, ne commence guère qu'aux environs du déluge; or, entre le moment où l'humanité se montre pour la première fois et celui où presque tout entière elle fut engloutie sous les eaux, que s'est-il passé ? Par quelle série d'événements intermédiaires ces deux événements qui ouvrent et ferment cette époque se trouvent-ils réunis dans la durée des temps ? Quelles ont été les formes des sociétés primitives, l'emploi de leurs facultés , la mission qu'elles ont accomplie? De quelle façon se sont développés ces germes du langage, de la croyance, de la société, apanage précieux de l'humanité? De quelle façon l'homme est-il arrivé à se révéler tel que nous l'apercevons dans ces sociétés qui suivent immédiatement le déluge? Nous venons d'esquisser une sorte d'histoire abstraite, philosophique, de l'humanité , en voulant nous expliquer, dans leur généralité, les conditions imposées à sa manifestation en ce monde. Maiscommentdecettesorted'histoirecettehistoire réelle dont nous venons de parler s'est-elle , pour ainsi dire , engendrée? Nous voudrions tenter de nous en rendre compte , mais ici encore nous ne pourrons le faire qu'à l'aide d'hypothèses : car l'histoire, ainsi que nous venons de le dire , n'existait pas encore. Ce n'en sera pas moins sous forme historique, sous forme

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de récit, que nous nous trouverons contraint d'énoncer ces hypothèses, seule forme sous laquelle elles puissent servir de terme intermédiaire entre les considérations philosophiques dont nous nous sommes d'abord occupés, et l'histoire proprement dite, qui va bientôt commencer. D'ailleurs, c'est bien encore une histoire qu'il s'agit de raconter , celle des premières idées du genre humain dans leurs diverses évolutions. Les sociétés humaines, nous l'avons déjà dit» ont d& se trouver subitement formées par la simple mise en jeu des facultés et des instincts sociaux. Nul œil humain n'a jamais pénétré les mystères de la naissance de l'homme physique ; nul œil humain ne contemplera non plus le mystère de la naissance de cet être moral complexe, collectif, que nous appelons un peuple. Dans Tun et l'autre cas , nous nous rencon* trons avec l'inconnu, l'inexplicable. A l'origine des âges, un certain nombre d'hommes s'est vu enchahié dans une même unité sociale, dans une même unité religieuse , dans l'unité d'une même langue, comme il se vit confiné dans un espace déterminé. Gomment la trame sociale vint-elle enlacer subitement toutes ces volontés , toutes ces intelligences diverses? C'est ce qu'on ne saurait expliquer, c'est ce qui ne doit jamais sortir de l'abîme obscur des origines , c'est ce qui doit être accepté comme un fait découlant de la nature humaine elle-même, comme un résultat inévitable des rapports où se trouvèrent tout à coup les hommes avec ce qui les entourait, d'où découlèrent pour tous , en raison même des circonstances où ils s'éveillaient au monde, les impressions qui les

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conduisirent à la vie sociale. De même le lion a bondi dans le désert, l'aigle a volé à la cime des monts, ou mieux encore, Tabeille au milieu d'un essaim a distillé son miel parfumé. Des considérations du mémo genre nous donnent seules Texplication de la naissance et de rétablissement de l'autorité de leurs chefs chez les société primitives : évidemment cette autorité a dû sortir de la nature essentielle des choses , comme la société elle-même.

Un homme , à Taide de la logique et du raisonnement, aurait-il jamais persuadé à d'autres honunes de lui obéir ? Où aurait-il trouvé des raisons suffisantes pour le leur persuader ? La longue pratique d'un état social aurait été nécessaire pour lui donner une idée semblable, pour le mettre en mesure de l'exprimer. Mais , dans notre hypothèse , cet état ne faisait , au contraire , que commencer. C'est pourtant autour d'un homme, qui devient comme leur centre, leur fondement, leur point d'appui, que nous voyons se former, dès le crépuscule de l'histoire, les premières agrégations humaines. La nature même des choses le voulait ainsi. Le même degré d'intensité et d'énergie dans le développement des facultés de chacun n'aurait produit qu'une seule chose, l'isolement. Il fallait qu'en vertu d'une force d'attraction , de fascination supérieure , l'équilibre entre les forces individuelles fût vaincu ; il fallait, de plus, qu'il le fût au profit d'un seul, doué d'une intelligence et d'un génie qui le fissent accepter par les autres hommes comme leur supérieur. C'est autour de celui-ci qu'ils se seront naturellement et spontanément groupés -, c'est

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