LITRE IIK — LB MONDE PRIMITIF
autour de celui-ci qu'il se seroat , en quelque sorte , coordonnés. La poésie la plus voisine des traditions anciennes, et qui, par là même, renferme, sous la forme qui lui est propre, les notions les plus vraiment philosophiques, la poésie n'a jamais cessé de nous représenter les choses sous ce point de vue. Nulle part, dans ce qui nous reste des plus anciennes traditions nationales, nous ne voyons de contrat, de convention, de délibération populaires; mais partout des dieux, des demi-dieux ou des descendants des dieux , inspirés de leur esprit , rassemblent les hommes au son de la parole ou de la lyre, leur enseignant là société, la religion, le|mariage, Tart d'ensemencer la terre, de mesurer le temps , etc.- Sous ces personnages, qui s'enveloppent du voile du mythe et du symbole, nous devons reconnaître les premiers hommes qui eurent plus tôt et à un plus haut degré que les autres Tinstinct du génie social , et autour desquels se formèrent les premières associations humains. Grâce à eux, la société jusque là en puissance d'être , à l'état latent, dans l'esprit humain se trouve tout à coup constituée. Ainsi la glace, déjà toute' formée dans l'eau limpide, y demeure souvent longtemps invisible, puis la chute d'une feuille ou celle d'un grain de sable en vient déterminer tout à coup la cristallisation brillante.
Ces constituants des sociétés humaines possédaient à un degré éminent l'instinct des choses de la terre ; ils possédaient à un degré non moins éminent celui des choses divines. Disons mieux : l'instinct des choses de la terre était en eux la conséquence, le résul-
tat de cet autre instiact des choses du ciel. Avant de se demander où il va sur cette terre, pourquoi il est sur cette terre , rhomme est bien obligé de se deman* der d'où il vient. De la solution de la dernière de ces questions dépend celle de la première. Ces organisateurs j ces législateurs primitifs , ne le furent qu'à ce titre, qu'il leur fut donné plus qu'au reste de leurs contemporains de répondre à ces questions d'une manière relativement féconde et complète. La pensée de Dieu , de la création du monde, du but de rhumanité, se trouvaient en eux plus claire, plus nette, plus distincte. Pour eux, le lien cosmogonique qoi rattache le monde à Dieu n'était encore ni tout-àfait brisé ni tout-à-fait relâché ; s'ils foulaient la terre du pied, par la pensée ils habitaient plus haut. Us étaient doués , plus que d'autres, de ces facultés prodigieusement intuitives, aujourd'hui exceptionnelles , mais que nous avons reconnues comme ayant dû être l'apanage de l'homme primitif. Leurs premières paroles, leurs premiers chants, éveillaient de puissants échos chez leursauditeurs. C'était commeun tressaillement universel; chez tous les cordes du cœur et de l'intelligence vibraient harmonieusement et à l'unisson. La pensée , vague et confuse dans la foule, revêtait subitement une forme, un corps; elle s'incarnait chez ses premiers interprètes, poètes ou voyants. L'histoire ne nous montre nulle part la main qui plaça la couronne sur leurs fronts rayonnants; cependant leur souveraineté ne fut pas méconnue ; aucun dissident n'essaya de se dérober à leur influence toute-puissante. Le secret de leur puissance