LITRE III. — LE MONDE PRIMITIF
consistait à être en ioules choses les interprètes d'une pensée qui animait tous les cœurs , qui faisait battre toutes les poitrines; ils fournissaient un organe , une forme 9 un langage, à des sentiments, à des volontés, qui, faute d^avoir su encore s'en créer, ne pouvaient, en dépit de leur énergie , ni se saisir , ni se comprendre. En même temps, par cela même que ces hommes représentaient à un plus haut degré que pas un ce qu'il y avait de commun chez tous , ils n'avaient, pour ainsi dire, pas d'existence personnelle; l'individu disparaissait en eux dans le personnage. Types par excellence des sociétés primitives au milieu desquelles ils venaient au monde , leur mission consistait à en être l'expression générale; ils en demeurèrent, dans les siècles , les éclatantes personnifications.
Ces hommes premiers nés du monde , jouissant à un degré éminent de certaines facultés intellectuelles, ne possédaient pas toutes ces facultés à ce même degré : chez eux l'imagination , l'intuition , dépassaient de beaucoup le raisonnement et la réflexion. L'esprit humain n'existait alors, pour ainsi dire, qu'à l'état d'enveloppement; lui arrivait-il d'en sortir, c'était par des élans spontanés , involontaires , d'une intuition hardie. Doués de cette grande aptitude à recevoir les impressions que nous remarquons chez les enfants , doués encore d'une prodigieuse puissance de synthèse , ces hommes n'étaient point également favorisés sous le rapport des facultés qui naissent de l'expérience et de l'analyse ; ils ne savaient ni voir ni se rendre compte de ce qu'ils avaient vu; ils ne savaient pas coordonner leurs impressions dans l'espace.