LIVRE III. — LE MOUDE PRIVTTIF
ce poiût, comme sur d'autres , les dispositions intellectuelles de leurs contemporains. Ce ne furent pas des imposteurs plus ou moins habiles ou heureux ; ce furent de sincères croyants , pleins (fe toi dans ces dogmes qu'ils enseignaient , dans ce culte dont ils étaient quelquefois les objets. La même disposition d'esprit entraîna les hommes à vouloir placer sur la terre, réaliser dans leur jM-opre milieu social , ce qu'ils etttrevoyaient, pressentaient , des mystères d'un autre monde , des rapports de ce inonde avec le nôtre- Ainsi s'explique comment les premières hiérarchies sociales furent aussi des hiérarchies religieuses.
Le monde, à l'origine, fut gouverné par des dieux ; les anciennes traditions sont unanimes pour nous le raconter. C'est ce que nous voyons encore chez des peuples dont l'état social est resté, de notre temps, celui des premières époques du monde. Les familles royales du Pérou et du Mexique , la plupart des familles souveraines des tribus d'Amérique, étaient de nature divine , descendaient du soleil. Les îles de la Polynésie sont demeurées à un état de société encore plus arriéré, plus primitif. Cook , a son troisième voyage , ne se trouva pas seulement en présence d'un descendant des dieux , mais d*un dieu lui-même (1 ). Or
(1) ^ Je voulais surtout faire une visite h un bomme que mon ami me peignait comme un personnage bien extraordinaire: car, ë l'en croire, c'était le dieu de Bolabola (Bolabola est une des îles des Âmîs). Nous le trouvâmes assis sous un de ces abris qu'offrent ordinairement leurs plus grandes pirogues. Il était avancé en âge ; il avait perdu l'usage de ses membres, et on le portait sur une civière. Quelques insulaires l'appelaient Orra ou OUa, nom du dieu
lis PHILOSOPHIE DE L*fiISTQlHB.
les familles royales du Mexique et du Pérou étaient, sans aucun doute, persuadées de la divinité de leur origine tout autant que leurs propres sujets , c'est-à-dire leurs adorateurs. Oùauraient-elles pris des idées religieuses et sociales autres que celles qui germaient dans les sociétés dont elles faisaient le centre et le sommet ? Cet homme-dieu de Taïti ne pouvait non plus manquer de se croire Dieu, par les mêmes raisons que ses compatriotes le supposaient tel. Lui eût-il été possible de leur faire accepter cette croyance s'il n'était devenu , nous ne savons pourquoi ni comment, la personnification d'une notion préexistante dans leur esprit et qui demandait à s'objectiver? Ces hommes primitifs, saisissant, concevant l'idée d'un Dieu , la ccmsciencedes rapports de ce Dieu avec le monde visible, l'exprimèrent au moyen des premiers objets qui leur parurent propres à ce but. Leur intelligence , il faut le répéter, ne présenta d'abord qu'une sorte de chaos où toutes choses se confondirent ; ce n'est que peu à peu qu'elles se déployèrent dans le temps, qu'elles s'ordonnèrent dans l'espace. Resserrées , quant à leur
de Bolabola; mais son véritable nom était Etari. Diaprés ce qu'on m'avait dit, je comptais que le peuple lui prodiguerait une espèce d'adoration religieuse; mais, excepté quelques jeunes bananiers placés devant lui et pardessus l'abri sous lequel il était, je n'aperçus rien qui le distinguât des autres chefs. Omal lui présenta une toufTe de plumes rouges liées à l'extrémité d'un petit bâton , et , lorsqu'il eut causé quelques moments sur des choses indiiïérentes avec ce prétendu dieu de Bolabola, il remarqua une vieille femme, la sœur de sa mère , qui se précipita à ses pieds et les arrosa de larmes de joie. »