LITRE III. — LB MONDE PRIMITIF
réalisation , dans les limites du cercle étroit des premières agrégations humaines , ces idées devaient s'agrandir et s'élargir en même temps que ce cercle luimôme. Qu'est-ce que l'espace , sinon l'idée de Dieu manifestée simultanément ? Qu'est-ce que le temps , sinon l'idée de Dieu manifestée successivement? Mais le temps, l'espace, le ciel, la terre, pour ces premiers hommes, venaient se confondre comme en un seul point , nous voulons dire dans cet étroit espace où devait s'écouler leur propre existence.
Les vrais constituants des sociétés humaines furent ces hommes chez lesquels s'év^llèrent plutôt et plus énergiquement que chez leurs contemporains l'idée de Dieu et celle des rapports de Dieu et du monde. Nous venons de dire qu'ils en furent aussi les dieux. Ils eurent souvent recours , pour exprimer les révélations dont ils se faisaient les organes , à des moyens singuliers , étranges ; ces révélations n'en brillaient pas moins par la grandeur et la sublimité de leurs enseignements. Les religions , comme les langues primitives, se montrent douées, à leur origine, de profondeur, d'aptitude à pénétrer dans l'essence nciéme des choses. 11 arriva encore qu'en même temps, parla raison même que, de toutes les notions auxquelles l'esprit humain était appelé à s'élever, les plus hautes, les plus sublimes, étaient les notions religieuses, celles-ci dominèrent toutes choses. L'idée religieuse s'empara de l'institution sociale , qui en devint la traduction, l'expression extérieure. Les sociétés primitives se proposèrent , en général, de reproduire , soit dans leur organisation, sdt dans leur rapport
159 PHIJUOSOPHIS DE L*HIST0I1I£.
avec le but qu'elles voulaient atteindre^ uu certain or^ dre de choses idéal dont elles supposaieDl le modèle au ciel. Le législateur iaspiré commençait son ensei*^ gneme&t par la révélation des choses du ciel ; il racontait la naissance de Thomme , la missioii qu'il était appelé à remf^r 9 le but terrestre qu'il devait toucher, ks moyens qui lui étaient donn^ pour l'atteindre, les récompenses ou les châtiments qm l'atlendaieat ; il expliquait les lois du monde physique, etc. Il mode* lait , il façonnsôt la matière sociale, pour lui faire ex* primer ses idées sur toutes ces choses , comme fait le potier de l'argile destinée à une œuvre d'art. Tan* tôt il faisait reproduire à la société l'accoujdemeiri; (h ce principe , âiâle ou femelle , actif ou passif, qu'on voit dans la nature; tantôt imiter, par l'entassement hiérarchique des castes, la hiérarchie des êtres, les gradations des espèces animales^ ou bien wcore oetio autre hiérarchie qu'on supposait exbter parmi les dâaux du ciel. Les fondateurs d'empke ici paorta* geaient la terre en zones , comme le sont les espaocs du ciel ; là , divisaient la population en 560 faaiilâs, suivant une des lois du monde physique relative à la division du teia|)s ; là , la subdivisaient en douse tàr bus , en l'IuManeur des douze mois de l'année. Um des plus anciennes vilks du monde s'entoura de s^ en* œiûtes , afin de rappeler les sept planètes et leurs évo* lutions autour du soleil. Les rois de Perse, de nos jours encore, siègent au somm^ d'une hiérarchie qui semble un reste, un écho aSaibli de ces conceptions primitives. C'^est aiu même ordre d'idées qu'il iaut rat^ iaeher l'usage anliqiiie d'imposer parfoû deux noms
LITRE III.— LE MOf^W PRI1|I[TIF. 151
à h ^éme ville ^ l'^n sacré j^ Tautrç yulgaire; 1'^ pris dans les rapports de cette ville, ^vec les chosecf divines ; l'autre dsms ^ rapporti^ avec les chos^sf terrestres. Le nom sacré de Thèbes; était Qgygie ^ celui de Rome Valeiitis^. L'idée de Pieii e( de ses rapports avec le |Ronde, ^^^e ^tait dpi|p^ do ç[uel({U€| côté qu'elle fut prise , le Ueu , le fondement , le ^fxxr met des premières sociétés.
Le règne deg diqijx est un fait dominant p^ur toi^fp la terre. Il n'est pa§ de société pf iinitiYe en|re les membres de laquelle nqu^ ne trouvions cette ^p^r^tioa absolue : d'un côté , §pnt des être^ d'une classe supérieure qui accomplissent librement, uii devoir qu'ils SQ sont imposé, qui poursuiyeift un l)ut*d'açtivité qu'ils se sont choisi ; de l'autre u^e multitude qui n'9 pa§ d'existence propre, qui n'est djsuis le^rs mains qu'uuQ sorte de matière inerte , passive. Le§ premiers chef? , les premiers conducteurs des sociétés humaine^ , sont partout d'abord des diei^x, plus tard des de^epdants des dieux, m^ais participant de liai diyini^ ^ ifn titre et d'yne façon quelconques. Jusque dans le^ dernier^ temps de l'fintiquité ,, cette de^cendiaiMjB de^ dieux, ou cette participation de la divinité, p.arut IjB caractère essentiel, nécessaire , de§ races royales^ çt mième de toutes çdles appelées à jouer un grand rôje pul?lic. Les familles royales , noi^ seulement de l'Oriept, inais delà Grèceetde Rome, descendaie^nt toutes des dieux j les familles les plus cofis^dérables s'y glorifiaient de la ^éme ^rigine. Bieç plus , ime famille n<;»^veUe arrivait-^le au trône, Fijaaagina.tîp.n populaire, e,a dépit de la réalité ^ soiiyenjt pjaljga^le, évjldiÇ?!'^? ^
152 PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE.
lui en créait pas moins une origine divine. L'étiquette , le cérémonial des premières cours, en partie conservés dans TOrient, constituent un véritable culte. Les apothéoses des empereurs romains sont un fait du même ordre. Or il faut bien voir dans toutes ces choses un hommage involontairement rendu à ce droit divin qui pour les hommes des premiers âges du monde, même de Tantiquité, fut la seule source légitime du pouvoir. On ne saurait reconnaître dans ces généalogies divines des tromperies scienmient faites, des mensonges fabriquésde toutes pièces. Pourquoi, dans tous les cas, ces tromperies, ces mensonges , s'ils ne s'étaient adressés à une opinion toutepuissante, acceptée par tous, ou du moins par l'immense majorité ? Et cette opinion , d'où serait-elle venue, si elle n'avait eu sa racine et sa nécessité dans la nature humaine elle-même? L'homme, en effet, n'accorde une obéissance pleinement volontaire et spontanée qu'à des êtres qu'il suppose supérieurs à lui. D'un autre côté, toute idfe, chez ces premiers hommes , ayant besoin d'une forme extérieure , d'une incarnation , il était naturel qu'ils donnassent aux dieux celle de l'humanité , la plus parfaite que l'homme pût concevoir , et que ces dieux demeurassent , sous cette forme , complètement séparés du reste des hommes. Enfin , et nous touchons ici à des considérations plus élevées, c'est, comme nous l'avons dit, en créant des oppositions qu'elle doit absorber, confondre dans une unité d'un ordre supérieur, que se manifeste l'intelligence humaine. Donc il était nécessaire qu'une opposition tranchée