‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 50 sur 139 · LIVRE III. — LE MONDE PRIMITIF · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LE MONDE PRIMITIF

divine et dans la nature humaine ; leur opposition lui paraissait trop radicale et trop manifeste pour qu'elles continuassent à être confondues dans un même corps social. Ce fut une grande révolution dans l'intimité de l'intelligence humaine, une grande phase de son développement, et qui ne pouvait manquer de passer des idées dans les faits. C'est ce qui eut lieu par l'intronisation des dynasties et des aristocraties humaines , lorsqu'elles succédèrent aux dynasties et aux aristocraties divines.

Les sociétés humaines ne tardèrent pas à subir de nombreuses modifications, ]es unes découlant des nécessités sociales elles-mêmes , les autres de circonstances accidentelles. Un homme doué de facultés su* périeures à celles de tous les autres, qui devint dieu dans leur, imagination, avait captivé, subjugué les volontés d'un certain nombre d'autres hommes. Sous la robe brillante du mythe, c'est l'Orphée de la poésie grecque , qui se fait suivre de la foule qu'il a su charmer par les accords de sa lyre; c'est Amphion, qui, grâce à la même puissance de l'harmonie, se fait obéir même de la nature inanimée. Nous avons dit comment le dieu, le chef suprême, pour agir sur la masse passive , sans intelligence, sans conscience d'elle-même, qu'il enchaînait à sa suite, s'était vu dans la nécessité de placer entre lui et la foule certains intermédiaires qu'il avait associés à son pouvoir, auxquels il avait attribué telles ou telles fonctions sociales. Parfois ces fonctions ne furent pas déléguées d'une manière permanente à des mains étrangères. Le chef suprême les retint, au moins virtuellement, dans les siennes ,

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se réservant la facalté de lés conférer ou dé les retirer à son gi^é. C'est ce (pie nous voyons enôore aujourd'hui chez certaines sociétés qui paraissent avoir conservé le plus d'analogie avec les sociétés primitives. D'au- très fois , à des époques probablement postérieures, ces fonctions se fixèrent dans les mains à qui elles furentconfiées. Elles donnèrent naissance , dans ce dernier cas , à des classes séparées j distinctes , qui vécurent d'une vie qui leur fut propre , qui devinrent comme autant d'organes du cerps social , par lesquels il put satisfaire à ses besoins de toutes sortes, et qiti 9 en raison de la diversité de leur nombre ou de leurs attributions, imposèrent aux sociétés les formes les plus variées. Cet ordre de choses aurait pu, sans liul doute, s'engendrer de la seule volonté du législateur. La société , si l'on peut ainsi parler, semblable à ces matières qui n'acquièrent consistance et dureté qu'au contact de l'air et à l'aide du temps , se montrait docile alors à la main qui la voulait pétrir et façonner. Lé libre développement des facultés et des instincts de l'humanité n'aurait pu manquer de concourir à l'accomplissement d'une œuvre semblable ; à mesure que la vie sociale se prolongeait , que des industries diverses s'éveillaient , que les arts étaient en progrès, il dut arriver que certains hommes se sentirent [dus de dispositions , manifestèrent plus d'aptitude pour tel genre de vie que pour tel autre ; or ces dispositions et ces aptitudes se seront transmises à leurs enfants , mais en se renforçant de géné^ ration en génération. Il ne serait pas impossible que les classifications n'eussent été en définitive, à leur

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origine, que rexpressîoû d'tin fait naturel dont le législateur se Serait emparé ; liiaîs, en fout eus, les diverses, aptitudes individuelles n'^ont pu manquer (ïe l'aider béaucotip dans là tâche de séparation et de distitictioti qu'il dut opérer sur la masse sociale.

La religion et la science se confondaient à ces épo^ ques primitives du monde ; d'où l'on peut conjecture!* iqu'eltes se confondront peut-être dé nouveau au dernier terme de leur évolution. La religion , c'iétaît la science sous forme spontanée, coïhine la science c'était la félî^on sons forme réfléchie. La religion et la mendè, double forme de cette intuilioti puissante qui fui le partage des premier^ hommes, n'étaîeht, en quelque sorte , que lé dêvéloppeinenl de la parole prîiniitive, le dëroutèmeht, si Yxm tient ainsi parler, soit à l'aîdè de la ^ontanéité, soit à l'aide de là rëÛexioh, de ce qtti isè trotivait cbinme en gerine dans léfe premières langues pariées. Lit conscience , rintelligénœ profonde du ràppot-t intime et nécessaire de Dieu, du monde et dé l'humanité , sur lequel se fondait le langage humain , était encore la base de là croyance et de là science. L'art augurai, l'art divinatoire, l'astrologfé, la magie, les diverses manières d'interroger l'avenir, constituèrent les formes les plus essentielles, les applications les plus usuelles de toutes deux. L'^esprit humaiù s'était élevé à la notion d'un être supérîeui* à la terré, à la notion de Dieu ; il chercha dès lors la manifestation de ses volontés dans l'air, dans le cîél , dans les eaux , dans les vents , dàhs lés éclats de la foudre, dans tous lés phénomènes de là nature qui le frappaient, l'étonnaient , l'efiFrayaient bi-ttômé

davantage. Il le pria de manifester par certains signes sa volonté souveraine. Il s'adressait encore au soleil, qui remplissait de sa splendeur la nature entière ; à la lune , qui le remplaçait en variant bizarrement ses formes; aux étoiles brillantes qui étincelaient dans Fombre des nuits : il leur demandait la révélation des secrets de cet univers, dont ils semblaient les souverains éclatants ; il leur demandait le secret de sa propre destinée, partie infime de ce vaste univers , mais liée pourtant à l'ensemble tout entier. U voulut encore entrevoir l'avenir, qu'il savait lié au présent, contenu dans le présent , en vertu de cette loi de la liaison des choses dans la durée, ou de la continuité d'existence, dont il avait profondément le sentiment. U chercha cette connaissance de l'avenir dans les présages ; il eut recours à mille et mille manières d'interroger le sort. Il fut frappé de cette puissante énergie des langues primitives dont nous avons parlé; il se l'exagéra ; des mots de ces langues , il prétendit faire des formules d'incantation. U se sentait appelé à régner sur la nature , à lui imposer des lois. Le temps a montré qu'il ne devait pas faillir à cette destinée ; mais , la voulant réaliser prématurément, au lieu de l'attendre de la science, il eut recours aux arts magiques. En toutes ces choses peut être ne devons-nous voir , en définitive, qu'autant d'expressions erronées d'instincts vrais en eux-mêmes. La tendance à laquelle obéissait l'esprit humain, vraie à son point de départ, déviait seulement dans l'application qu'il en voulait faire. Au reste , nous ignorons encore aujourd'hui, jusqu'à quel point c^es instincts confus de

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