‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 54 sur 139 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

164 PHILOSOPHIE DE L'UISTOIRfl.

vives qu'elles étaient plus nouvelles ; elle demeurait misérable pour tout ce qui tenait à l'existence matérielle. Long-temps les premiers hommes eurent à souffrir des rigueurs d'une nature qu'ils ne pouvaient vaincre, en dépit de leur énergie à la combattre. En même temps que leurs facultés s'éveillaient toutes puissantes, leurs premiers contacts avec le monde extérieur aboutissaient à de rudes froissements , à de douloureuses blessures. La difficulté de pourvoir à leurs besoins physiques , celle de se diriger au mi» lieu de vastes forêts , de plaines sans limites , de marécages profonds , l'ignorance de tout moyen de connaître et de diviser le temps , rendaient nécessairement leur existence précaire et pénible. Mais leur imagination n'en était pas moins toute pleine de ravissements , d'enchantements , de prodiges ; toutes choses s'entouraient à leurs yeux d'une sorte d'auréole merveilleuse et sacrée , chaque point de l'espace, chaque moment de la durée leur parlait de Dieu, leur révélait Dieu sous une face particulière. La poésie antique nous montre encore quelque chose de ce contraste, tout affaiblie que dût être, dès les âges héroïques , cette disposition d'esprit. L'Diade et l'Odyssée respirent, nous ne savons quel incomparable mélange de simplicité d'expression , de magnificence de sentiment. Il n'est pas de vil instrument destiné aux usages de la vie matérielle , ou de coutume sociale si vulgaire, à l'occasion desquels le poète ne se prenne d'étonnement, d'admiration ; qu'il ne se plaise à décrire avec une solennité naïve qui les élève et les ennoblit. On comprend qu'il les rapporte

LITRE m. — U MONDE PRIMITIF. 165

dans sa pensée à des inspirations venues du ciel, aux dieux du ciel eux>-mèmes. On sent circuler à travers toute cette poésie un souflDie d'inspiration re* ligieuse , qui communique aux moindres objets quelque chose de sa grandeur et de sa sainteté.

Les hommes , sous Taiguillon du besoin , firent peu à peu de nombreux progrès dans la voie de l'industrie. Us commencèrent par multiplier leurs propres forces à l'aide de machines. Le premier qui se servit d'un bâton pour cueillir un fruit hors dé sa portée , ou pour écarter une pierre de son chemin , celui-là créa tout un nouvel ordre de choses ; il donna naissance à la mécanique. Tout emploi artificiel de la force se trouve en germe dans ce premier emploi du levier , conmie le langage dans le premier son articulé ; le le* vier, se transformant de mille fagons, demeure, en effet, le principe générateur de toutes les machines qui sortent de la main de l'homme , et au moyen des* quelles il se met en rapport avec le monde matériel. Les branches d'arbres, les cornes des animaux sauvages tués ou morts naturellement , lui fournirent ses premières armes. Il trouva sans difficulté le javelot, armé de roseaux ou d'arêtes de poisson ; mais peutêtre fallut-il de nombreuses générations et plusieurs hommes de génie pour lui donner Tare et la fronde. Le plan incliné, la balance, le traîneau, d'où sortirent le char, la charrette , le chariot de guerre , apparaissent dès la plus haute antiquité. Les roseaux, les feuilles des arbres, les branchages, la terre glaise, lui servirent à se construire des abris contre l'intempérie des saisons. Ce ne fut que long-temps après

qu'il trouva Tart de sécher au feu certaines matières et d'eu faire des briques. D'après l'Ecriture , ce furent cependant des briques que Ton employa à la tour de Babel. Les animaux qu'il eut l'idée d'apprivoiser, lorsqu'il se fut trouvé à même d'observer les habi* tudes de quelques uns, vinrent doubler ses forces. Le feu, soit que sa découverte eût devancé, soit qu'elle eût suivi celle-là , l'arma d'une nouvelle puissance. Le feu, qui nous donne également le moyen d'anéantir certains corps dans leurs formes extérieures , ou d'en produire de nouveaux, est un des instruments les plus énergiques de notre action sur la nature. Peut* être l'homme en fut-il long-temps privé ; pour l'en mettre en possession il fallait un hasard heureux , ou, pour mieux dire , une bienfaisante révélation de la nature. Magellan trouva dans les lies Mariannes des tribus sauvages qui n'en avaient aucune idée ; elles prirent la flamme pour un animal féroce , insatiable, dévorant tout ce qu'il touchait. Les voies les plus di^ verses purent d'ailleurs le conduire à s'en mettre en possession : tantôt ce fat le choc des cailloux , tantôt l'embrasement des forêts , qui le mirent aux mains des générations primitives.

L'agriculture devint pour l'humanité le point de dé^ part d'un nouveau genre de vie. Il est difficile de faire, dans sa découverte , la part du hasard et celle de l'invention proprement dite. Les phénomènes, partout répandus, de la germination des plantes , frappèrent-ils, dès les premiers siècles , des observateurs plus attentifs que d'autres? Le hasard les mit-il à môme de remarquer la croissance de quelques grai-

Page 1