‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 55 sur 139 · LIVRE m. — LE MONDE PRIMITIF · texte numérisé non relu

LIVRE m. — LE MONDE PRIMITIF

Des qu'ils auraient vues s'enfoncer dans le sol? Cette seconde hypothèse n'est pas la moins probable ; il aurait suffi , pour qu'elle se réalisât , que quelques graines sauvages conservées pour la provision du lendemain fussent tombées à terre et qu'elles y eussent germé. Toujours est-il que , le môme fait ayant été observé plusieurs fois, l'idée vint sans doute à quelques uns d'en faire leur profit. Ils entr'ouvrirent la terre avec des pierres tranchantes, avec des bâtons durcis au feu, sortes de procédés encore en usage sur une grande partie du globe , et confièrent à ces premiers sillons leurs premières espérances de moisson. Longtemps, sans doute , ils attendirent avec angoisse, ils guettèrent avec anxiété l'herbe qui devait porter l'épi nourricier; puis l'expérience, ayant une fois réussi, aura été incessamment renouvelée. De nouveaux procédés, de nouveaux instruments de culture, s'ajoutèrent , dans le cours des siècles , à ceux qui avaient été découverts les premiers. La charrue fut un pas immense dans cette voie , surtout lorsqu'elle eut été complétée par la herse , qui , permettant de recouvrir la semence de terre , la protégeait tout à la fois contre les animaux sauvages et contre les intempéries des saisons. Ne nous étonnons pas que la reconnaissance de tous les peuples ait attribué à des dieux l'invention de ce puissant instrument de civilisation. On apprit plus tarda moissonner le blé à l'aide de faucilles faites d'abord de cailloux aiguisés ; à extraire le grain de Tépi, soit en le faisant fouler aux pieds des animaux , soit en le battant avec le fléau; on arriva enfin à ce grand art de réduire le blé en farine , et de convertir la farine

etipain. Nous ne saurions , après tant de siècles écoulés, assister par la pensée, sans quelque émotion, au spectacle des efforts tentés par l'homme dans cette voie. Ce n'est pas seulement les origines de Tagriculture que nous avons devant nous , mais celles de toute société. L'homme, en même temps qu'il confiait à la terre la semence précieuse dont il attendait une moisson , entrevoyait déjà , par la pensée , le moment où elle en sortirait. Il eut dès lors le sentiment liet et distinct de la continuité de son existence, il vécut, par la pensée, dans le passé et dans Tavenir ; il s'enchaîna volontairement au sillon qui contenait ses espérances; il comprit qu'il devait attendre la récolte là où il avait semé. La vie stable et sédentaire vint ainsi remplacer la vie errante et vagabonde, qui s'ahmentait par la pèche et la chasse.

^ L'industrie humaine ne se borna pas à demander à la terre le pain nourricier ; elle sut en tirer les légumes les plus variés, les fruits, qu'elle ne cesse, depuis les temps les plus reculés, de multiplier et de perfectionner par la greffe. Les hommes des premiers siècles, parmi toutes les plantes propres à notre alimentation que la nature se plaît à nous offrir, discernèrent promptement les plus substantielles et les plus agréables au goût ; ils les perfectionnèrent et les améliorèrent avec le temps ; ils en firent sortir , comme d'autant de germes, des plantes nouvelles dont la nature ne nous offre plus les analogues. Par la culture, ils rassemblèrent dans d'étroits espaces ce qui se trouvait disséminé sur de vastes territoires; ils donnèrent, grâce àelle , naissance à des produits variés; des-

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tînés à apporter de notables améliorations dans leur vie matérielle. Ils apprirent, dès les temps les plus reculés, pour satisfaire ce goût , ce besoin de boissons fermentées, qui parait si naturel à l'homme qu'il n'est pas jusqu'à présent de peuplades sauvages qu^on en dit vues complètement dépourvues , ils apprirent à faire le vin et la bière. Le vin fut connu d^ les premiers siècles. Nous voyons dans les récits bibliques que Noéenbut, quelquefois trop, et qu'il n'en est nullement question comme d'une nouveauté. Quant à la bière, elle fut inventée , d'après la tradition égyptienne , par Osiris , en faveur des peuples dont le terrifoire ne produisait pas de vignes. L'huile, dont l'invention fut peut-être contemporaine de celle du vin, dont l'emploi remonte, en tout cas, à la plus haute antiquité, ne rendit pas moins de services à l'humanité : le vin , ranimant les forces de l'homme, lui permettait de supporter plus facilement les intempéries de Tatmosphère ; l'huile le mit à même de se procurer et d'entretenir plus aisément le feu ; de plus, elle lui donna la lumière *, elle lui permit de se créer iin jour artificiel, elle chassa d'autour de lui les ténèbres où la nature l'ensevelissait une partie de sa vie ; elle doubla, sous quelques rapports, sa force et sa puissance, en doublant l'espace de temps où il lui devenait possible de les employer. L'huile donna naissance à la lampe, dont il est question dans les plus anciens récits : Jacob parle souvent de lampes; et Abraham vit en songe une lampe ardente. La lampe éclaira les premiers sanctuaires consacrés aux dieux, elle fut la compagne solitaire des premières

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méditations de la philosophie. L'histoire de toutes les formes qu'elles revêtit successivement, de tous les ornements dont elle s'embellit tour à tour, ne se<« rait rien moins qu'une sorte d'histoire symbolique de la civilisation.

La tradition de tous les peuples s'est accordée pour attribuer à des femmes l'invention des étoffes tissées. Elles empruntèrent leurs matériaux aux produits des champs, à la toison des troupeaux ; elles trouvèrent le moyen d'assembler le lin ou la laine en fils continus , puis de croiser ces fils de manière à faire une trame, un tissu. Elles furent peuirétre mises sur la voie de la découverte par l'examen de l'écorce de certains arbres; peut^tre encore se sera-t-on proposé d'imiter le tissu délicat de l'araignée. La fabrication des étoffes tissées se perd , quoi qu'il en soit, dans la nuit des temps, et n'a cessé de s'étendreet de se perfectionner. La nécessité de se garantir des injures de l'air avait sans doute suffi pour amener l'usage des vêtements : les peaux des animaux sauvages, les herbes et ks jongs entrelacés, avaient pu fournir les premiers; mais l'invention des étoffes mit à même d'en varier singulièrement le nombre et la forme. Les étoffes permirent non seulement de couvrir le corps , mais de l'orner , de l'embellir , d'ajouter à sa grâce , sans nuire à la liberté de ses mouvements ; elles donnèrent satisfaction au sentiment de la pudeur , à l'amour du beau, inhérents au cœur de l'bomme. La préoccupation de l'utile ne tient, en effet , chez les tribus les plus sauvages , qu'une place secondaire dans la forpae des vêtements ; ce qui les préoccupe surtout c'est

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