‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 57 sur 139 · LIVRE 111. — LE MOKDE l'RIUlTIF · texte numérisé non relu

LIVRE 111. — LE MOKDE l'RIUlTIF

tique , ont pu être séparées par des siècles. Lo marteau 9 renclume, les tenailles , ces instruments aujourd'hui si vulgaires , ont été de nobles et de grandes inventions , que la reconnaissance des peuples a souvent fait descendre du ciel. Au reste, l'art de forger les métaux remonte bien au delà de l'histoire proprement dite : du temps des patriarches, la toison des brebis tombe déjà sous les ciseaux; c'est avec un sabre qu'Abraham se prépare à immoler Isaac sur le bûcher sacré.

L'humanité eut besoin d'un prodigieux effort pour passer de l'emploi de l'or, de l'argent et du cuivre, à celui du fer. Le fer est répandu dans les climats les plus divers, mais rien ne le décèle; on dirait qu'il a voulu se dérober sous mille formes et dans millalieux à la curiosité et à l'industrie humaines. Là où il est le plus abondant , il ne s'offre à l'œil que sous l'apparence d'une sorte de gravier noirâtre que rien ne distingue d'autres matières analogues. Il faut apprendre à le reconnaître, presqu'à le deviner. Cette difficulté surmontée, d'autres difficultés s'accumulent sous la main qui doit le travailler. Après une première fonte il sort du moule à peu de chose près aussi peu ductile que le caillou; il faut le fondre, le battre, le faire rougir bien des fois , avant qu'il puisse être employé. Les autres métaux sont sans action sur lui ; ce n'est, pour ainsi dire, qu'à l'aide du fer que l'homme peut triompher du fer. C'est ce qui explique comment tant de peuples se sont arrêtés à l'emploi de l'or, de l'argent et du cuivre, sans arriver à celui du fer, et comment l'antiquité nous a légué un grand

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nombre d^instraments qu'elle ne fabriquait cpx'eia cailloux , pour lesquels nous nous servons aujourd'hui du fer. Le cuivre le remplaça long4em{is daii$ plusieurs usages qui sont maintenast son paitage exclusif. Les armes des guerriers à Tépocpié de la guerre de Troie sont encore de cuivre. Toutefois le tnoyen était déjà trouvé de préparer ce métal de manière à lui donner, quoiqu'à un moindre degré, les propriétés du fer : Tairain est au cuivre ce que Tacîer est au fer. D'ailleurs d'autres peuples avaient précédé la Grèce dans l'usage de ce puissant instruiDent : Moïse en parle souvent. Suivant toute probabilité , il était déjà connu avant le déluge , qui arrêta mome&tanément tout développement dé l'industrie.

Des progrès non moins importants se firent dans â'autres ordres de choses et d'idées. Les hommes surent se faire des langues particulières, qui furent au langage ordinaire ce que celm-ci aurait été à quelques systèmes de gestes et de signes purement mécaniques. Le besoin de se rendre compte d'une quantité d'objets plus ou moins considérable donna naissance à notre système de numération, qui s'appuie sur une double base : d'un côté , sur les propriétés relatives des nombres ; de l'autre;, sm* tes premiers instruments que la nature met à notre (Ksposition. En effet, tout nombre considérable ne nous devient intelligible qu'à cette condîtion,qùe nous sachions te décomploserdans ses éléments, observer les raj^orts de ces éléments et les combiner entre eux ; et, en n^âmé temps, c'est une opinion reçue et fondée sur toutes les âmal(^îes queîes doigts de ws mains noas ôAt feumî

LITRE ni. — LE MONDE PBIMItlF. i7S

nos premiers instruments de 'calcul. Homère nous montre Prothée comptant ses troupeaux cinq par cinq. Les mesures d'étendue ne nous sont pas moins nécessaires que celles de quantité ; les moindres et les premiers besoins de la vie sociale nous obligent à mesurer la superficie d'un champ aussi souvent qu'à compter les objets qu'il contient. Ne fallait-il pas que nous eussions conscience de l'espace où nous étions appelés à manifester notre activité ? Les hommes cherchèrent à se rendre compte des rapports et des propriétés des diverses parties de l'étendue, comme ils l'avaient fait pour les nombres, et c'est dans leur propre organisme qu'ils prirent leurs premières mesures d'étendue, aussi bien que celles de quantité. La coudée, le pied, le pouce, qui furent ces mesures primitives et naturelles, sont encore en usage sur une grande partie du globe. Mais dans cette sphère d'idées, comme dans les autres, l'homme se dégage peu à peu des liens qui l'enchaînent à la nature matérielle ; il arrive à saisir des rapports plus généraux , plus rationnels. Les générations primitives s'élevèrent, par la pensée , au dessus de la terre qu'elles ensemençaient et mesuraient. Les nécessités de la culture conduisirent le laboureur à observer les positions respectives du soleil, de la lune et des étoiles; il apprit à compter les jours, les mois, les années. Dès les premiers temps qui suivirent la dispersion des peuples, les hommes se trouvèrent possédés de grands désirs de voyage, de mouvement, de pérégrination ; ce fut un des caractères distinctifs de cette époque. Ils songèrent dès lors à mesurer le chemin parcouru par le temps employé à

le parcourir, par les rapports des lieux avec certains points du ciel, etc.

L'homme avait eu dans le verbe un moyen puissant de développement intellectuel; il avait comme étendu en tous sens la notion de l'existence. 11 s'était élancé du présent, où il se sentait vivre, dans le passé et dans l'avenir ; il avait pris possession de la durée à toutes ses époques. Il acheva de réaliser plus com* plétement encore Cette conquête au moyen de Tart de diviser le temps ; il se trouva à même de donner en quelque sorte un corps au sentiment de la continuité d'existence. Il lui fut possible d'affirmer, non plus seulement que tel événement avait eu lieu, mais à quelle époque il avait eu lieu; non plus seulement qu'il aurait lieu, mais à quelle époque il aurait lieu. D'un autre côté, l'observation du ciel lui livra l'espace aussi bien que le temps : il lui fut possible de sortir, par la pensée, du cercle de son action propre; le monde s'étendit dans l'espace en même temps que dans la durée, ce qui devait produire dans le monde moral, comme nous aurons occasion de le remarquer , un résultat annalogue à ce qui avait lieu dans le monde visible. La notion du monde et la notion de Dieu sont corrélatives, en quelque sorte parallèles. Dieu se révèle à nous dans l'ensemble de ses œuvres, c'est-à-dire dans la création ; à mesure que l'œuvre s'agrandit à nos yeux, l'idée que nous nous faisons de son auteur s'agrandit dans la même proportion. Dès la plus haute antiquité, l'homme se sentit entraîné vers ces espaces immenses qui sont le domaine de l'astronomie ; les astres furent partagés en groupes^

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