‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 6 sur 139 · INTROBUCTION. — BIEU ET L UNIVERS · texte numérisé non relu

INTROBUCTION. — BIEU ET L UNIVERS

procédant que d'elle-même , comme recelant en ellemême sa propre manière d'être. Veut-il remonter la chaîne des temps écoulés , c'est pour aller se heurter au seuil de l'éternité. Le fini , le relatif, le conditionnel , vont aboutir par tous les chemins à l'infini , à l'absolu, à l'inconditionnel. Le fini appelle, nécessite l'infini , le relatif l'absolu , le conditionnel l'inconditionnel , l'effet la cause , le temps l'éternité, les substances déterminées, variables, diverses, la substance immuable, indéterminée. Le fini et l'in* fini , pour réduire à deux les termes de cette grande antithèse, qui en affecte une multitude d'autres, le fini et l'infini ne sauraient exister indépendamment l'un de l'autre ; ils se supposent et s'engendrent en quelque sorte réciproquement. Nous allons incessamment, dans le mouvement de notre pensée, de l'un à l'autre, remontant, au moyen de termes intermédiaires plus ou moins nombreux, du fini à l'infini, c'est-à-dire de la terre au ciel, ou descendant de l'infini au fini, c'est-à-dire du ciel à la terre : car l'infini , l'absolu , l'inconditionnel , c'est le ciel , c'est i)ieu.

On sait la vision de Jacob : il aperçut une échelle immense dont le pied s'appuyait sur la terre , dont le sommet allait se perdre dans les cieux; et, pendant qu'elle lui demeura visible, une multitude d'anges ne cessa d'en monter et d'en descendre les innombrables degrés. C'est une image fidèle , dans un autre ordre d'idées , de ce double et nécessaire mouvement de l'esprit humain dont nous venons de

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parier. Essayons donc de nous élever d'abord au plus haut point de vue où puisse nous conduire la premier mouvement ; gravissons FécheUe mystique jusqu'au dernier degré quUl nous soit donné d'at* teindre , jusqu'à celui où elle se perd au sein de la substance invisible , intelligible ; nous en redescendrons ensuite dans notre monde matériel et visible. Dieu, avant la création des mondes, était déjà sorti de toute éternité de son repos. Une évolution intellectuelle s'était accomplie dans les profondeurs de Tessence divine. Or, si nous considérons comme successif, et la nature même de notre esprit nous force à le faire, ce qui fut simultané dans cette évo^ lution , nous trouvons que c'est la notion la plus générale , celle de Tétre en soi , qui en fut le point de départ : car cette notion de l'être en soi est anté» rieure et supérieure à toutes les autres ; toutes Timpliquent et la supposent , elle en est la substance et le fondement. Elle est la condition nécessaire de tout développement d'activité intellectuelle. Elle est encore la condition de la conscience qu'un être intelligent a de lui-même , et tout être n'est int^ligent qu'autant qu'il a cette conscience. Elle se trouvait donc en Dieu de toute éternité ; autrement il fau^ drait admettre qu'un temps a été où Dieu n'avait pas conscience de lui-même ^ où Dieu était dépourvu d'intelligence , hypothèse qui se réfute par son seul énoncé. Mais cette notion générale , non dans l'ordre du temps , qui n'existe que pour nous , et non pour Dieu, mais dans l'ordre logique , cette notion a reçu plus

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tard des modifications, des déterminations , des limi* tations; elle a revêtu les formes, manifesté les propriétés les plus diverses ; elle s'est, en quelque sorte, fragmentée, détaillée. Toutes les notions secondaires qu'elle recelait, sous la pression , pour ainsi dire, de la logique éternelle, en ont successivement découlé; elles en sont sorties comme, à l'aide de notre propre dialectique, nous faisons sortir de tel ou tel principe toutes les conséquences qu'il contient; elles en sont sorties comme , à l'aide du procédé géométrique , toutes les figures sortent du point mathématique. D'à* bord absolue, infinie, inconditionnelle, la notion de l'être revêt de la sorte toutes les formes du fini, du relatif, du conditionnel. Ainsi nous avons d'abord conscience de la notion de l'existence sous sa forme la plus générale, puis nous en avons encore con<^ science sous ses formes les plus diverses, sous ses apparences les plus variées. C'est dans le miroir obscurci, dégradé, altéré, de notre propre intelligence, que nous sommes condamnés à entrevoir ce qui se passe dans les splendeurs de l'intelligence éternelle. L'univers commença ainsi à exister dans l'intelligence divine à l'état idéal ; et , en effet, la notion ne saurait manquer de préexister à l'objet qui doit lui correspondre. Quand Dieu a dit <t que la lumière se fasse » , et que la lumière se fit, il fallait bien que l'idée de la lumière existât dans l'intelligence divine avant l'existence réalisée de la lumière. Quand Dieu, suivant l'expression de Saint- Augustin , dit aux cieux et à la terre : « Cieux et terre , soyez » , il fallait bien que les cieux et la terre fussent d^'à dans

la pensée de Dieu avant qu'il les réalisât par la toutepuissance de sa parole. La notion générale de l'être en soi eut sa réalisation dans la substance en soi cousidérée dans ce qu'elle a d'un , dans la substance base et fondement de Tunivers ; les modifications de la notion générale , dans les modifications de cette substance. Les profondeurs de Tintelligence divine recelaient ainsi les notions , les types , les exemplaires de tout ce qui devait remplir la terre et les cieux ; elles recelaient encore les lois de leur existence, de leur développement, de leurs rapports mutuels, de leur enchaînement dans l'espace et dans le temps. Ces notions, ces types, ces images, se rattachant, par une chaîne aux anneaux innombrables, à la notion primordiale d'où elles étaient sorties , formaient toutes ensemble une trame immense , trame éternelle par sa participation à l'essence divine , et de plus incessamment progressive en tant qu'expression continue de cette essence. C'était là tout le système de choses invisibles , dont l'univers n'est que la manifestation visible , et qui permettrait à l'œil , à la pensée qui pourrait pénétrer dans de tels abîmes , d'y contempler l'univers tout à la fois dans sa raison d'être , dans ses germes et dans son éternelle évolution. C'est à ce point de vue que se plaçaient Platon , quand il enseignait que les types de toutes choses reposaient en Dieu de toute éternité , indépendamment de leur réalisation extérieure; Pythagore, quand il voyait dans les nombres , c'est-à-dire dans les idées qui de toutes lui paraissaient les plus élevées , les plus œmpréhensives, le principe , l'essence même des choses ;

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