LIVRJB 111. — LE MONDE PRIMITIF
parler; avec le temps la ressemblance ou le rapport des mots à l'objet finit par se perdre , le mot ne fut plus qu'un signe abstrait ; souvent aussi l'objet ne se trouvait désigné qu'au moyen d'une figure , d'une allégorie, dont le sens métaphysique fut oublié, ou devint le sens matériel du mot. Or que se passa-t*il quand les inventants de l'écriture voulurent donner de la permanence à ces communications qui existaient entre eux par la parole ? Quelque chose d'analogue à ce qui vient d'être raconté. A l'aide de signes idéographiques, ils exprimèrent l'idée, peignirent Tobjet. Ces caractères se dépouillèrent peu à peu de cette signification première ; on cessade les employer à représenter l'objet, et l'on s'en servit pour rendre le son.. Peut-être est-ce seulement ce dernier procédé que nous devons appeler écriture, si nous entendons par écriture l'art de fixer la parole. L'idéographie , ou l'art de représenter matériellement les idées, constituait bien, en effet, une langue ; elle s'adressait à l'intelligence par les yeux, non par la parole, mais elle rendait la pensée aussi directement, saos plus d'intermédiaire que la langue parlée. Voulait-on rendre l'idée du soleil, on peignait une image, on traçaU un signe qui exprimait immédiatement cette idée. L'écriture proprement dite est, au contraire, le moyen d'exprimeic les sons qui font le mot soleil , sans ^ mettre en peine de la signification du mot lui-même. La collection des signes de la première espèce constitue les hiéroglyphes , ainsi appelés des lieux où ils étaient peints ou sculptés, ou des objets ^dont ils traitaient , ou des prêtres chargés soit de les exécuter.
i%9 nujo^^m» P£ i^'uisTQiiiJs.
soH d'en conserver le d^t. On m nmtéi Le redira trc^ souvent, ridée religiettse, à cette époque, ré^ guait esx^lusivemeut mr le monde* D'mUeoi^, dans ces langue» qui «'ndressaîent aus^yeus;^ aussi bien que dani» ce^ee qui s adressaient aux. oreilles ^ nen d'arbitraire, rien de omvwtioiiwl; te ^^e tracé ^ aussi bien que le signe parlée iw^rtait d& la nature n^énte de la chose.
Is^ hommes prûsdtifs se aervirmt probablement du langage idéographique à la même époque que da langage parlé ; et ces deux sortes de tengues purent continuer à se développer, pour ainsi dure, parallMement pendant long«-temps. Mais le moment vint oùxm se pn^posa, nous ne »WGm mas Tempire dequeUa oiroonstanee, de fiser le sonde la langue parlée sans se préoccuper de sa signification* L'insuffisanea de la langue hiéroglyphique à rendre certames miancea da la langue pai^ aura peut^bre poussé dam cette voie. Deux moyens se j^ésentaient dès rorsgsna pour atteindre ce but^ et on se servit de tous d^ux : Vna consistait à décomposer tom les mots d'une langue en ^Uabes, puis à assigner à ehaeuna de ces syUabesr un signe qui lui fût propre; l'autre à décQâ]|)08eHr fat syllabe elle^méino en voyelles ^ c'est^àndin» en signm oxprii9Q^ntlesdi£E^wti^m(Odt&QationsddkvQk et en consonneii ^ c'estrà^^dire m sîgnes^ exprimant lenr articulation , Imr limitation) ce qui se trouva possi^ hle au moyen d'un nombre^ de »gne& singulièiainent r^reint. Lea voix,, ûq voyelles rbiesn qm diffamât qqeiqi^ peu d'une langue à l'aigre , sont , en défini* tiv^, trè$ peu variée». U m esAd^ môme desartiea^
latioBs, dont im petit Bomfare de cmiBoniitti «sprimenl; «outea les modî&oatioQs. Ce fiit la langue hiéroglyphique qm fooniit ces sigiifis ans. iovenleiim suo eessife de Yécntxa^^ Les oaractères hiéro^yphîqufis , dépodilés de leur signifiGation propra^ forent em* ployé» tantôt ponr rendre la syllabe, tantôt coomia voyelles et consonnes. Dans las alphabets qw nous eonnaissoBS aujoardlmi, la lettre ne trahit pas im« médiatemea^ c^te (»rigine ; elle a perdu successive* ment tout rapport aveele signe prinûtif, riloestdeve** nue un signe abstrait; il lui est arrivé œ qoi est ar« rivé aux langues ettespinàmes. L'origine des lettres n^en est pas ip[ioine historiquement constatée. Quoi qu'il en soit, de toutes les inventionsqiniâgnalèrent les premiers $ges de Phonianité, récriture fut sans eontrecUt une des plus importantes ; hiéfog^hiqae , syllabaire ou fitphabétique, elle donna ferme ^cen» sietance, durée à la parole humaine^ de sanatnre éininemment poissagère. On ne prononça {dus un mot qui ne pèt être , qui ne fàt stéréotypépoor les siècles. I^es générations contemporaines s^ firent étendre de edDes <^i devaient les r^aplacer , elles demeurerait tes hérMères inteHectoelles de oellea qui avaient précédé et dont il ne restait {dus un seul graôu de poos«> sière. Les hommes séparés par lediainètre du ^be ^tré^^eotmeoinmiuuoatiOQs. Bans la suitedes temps, par le seul développement de cette invention , la sima)tanéllé^etlacmtmuité.s*étcd>tirentdepk]8en plus âaps ta viekKtell^tuellede yhuBBanité<; tous les points de f espace^ toi» tasinstants delà àaré^ tendirent db ptas 6» plus à serappfocher.
188 PHILOSOPHIE I>£ l'histoire.
Les premières générations humaines se nourrirent par la pèche et la chasse; mais ces moyens sont essentiellement précaires. La vie sociale ne commence véritablement qu'avec Fagriculture. Ce fiit seulement alors que les hommes virent leur subsistance assurée. Peu après naquirent d'autres faits sociaux dont l'importance ne fut pas moindre : nous voulons parler de l'industrie et du commerce. Par suite de circonstances heureuses , quelques familles seront demeurées nanties d'une certaine quantité de blé , de fruits , de légumes , supérieure à leurs besoins du moment. Plusieurs de ces laboureurs y aux sueurs heureusement fécondes , auront voulu profiter de ces loisirs inaccoutumés; ils auront fabriqué des outils, des vêtements , des ustensiles de ménage ; ils se proposaient sans doute d'en être pourvus au moment du besoin , sans interrompre , pour se les procurer , d'autres occupations. Certains indi^dus , ou certaines familles , se seront dès lors trouvées en possession d'objets susceptibles d'être échangés ou contre d'autres objets de valeur égale , ou contre une certaine quantité de travail. On aura été conduit , par exemple, à donner du blé à un homme à charge par lui de s'occuper de la fabrication des instruments d'agriculture , de guerre ou de chasse ; ou bien le contraire aura eu lieu. Une autre chose sera arrivée : on se sera aperçu que celui qui s'était voué à l'une ou à l'autre de ces occupations y réussissait mieux et avec moins de temps que les autres. Ce qui fut remarqué dans l'intérieur de chaque famille le fut dans chaque peuplade. Il en résulta une séparation toute natureUe
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entre ces occupations, puis aussi développement , dans le corps social , d'organes propres à leur exercice; en d'autres termes , naissance de ces classes nouvelles dont nous avons parlé , et qui se consacrèrent àdiverses sortes de travaux. Le législateur, dans les sociétés primitives , se borna souvent à décréter, c^est-à-dire à reconnaître des faits sortis de la nature même dès choses.
Cet échange entre divers produits du travail ne pouvait que s'étendre, et s'étendit effectivement à mesure que la séparation se fit d'une manière plus marquée entre les fonctions sociales. A celui qui n'avait ni semé, ni récolté, il fallait bien donner du blé, pour qu'il lui fût loisible de se livrer à la fabrication des armes , outils, instruments , etc. C'est ce qui eut lieu d'abord sons chaque tente , puis de tente à tente , puis de peuplade à peuplade. La toison d'un agneau aura d'abord été troquée contre une bêche ou contre un soc de charrue, un arc et des flèches contre la peau d'un bœuf. Certaines matières, également utiles à tous, seront de venues des objets d'échange général, une mesure de la valeur relative des choses. Ce fut l'origine de la mcmnaie. Dans l'intérieur des tribus , chacun aura continué à se livrer à la confection des objets où il aura réussi une première fois. Mais les producteurs ou détenteurs de ces différents produits n'auront pas toujours habité une même localité : un intermédiaire leur sera devenu nécessaire pour se mettre en rapport. Cet intermédiaire fut le commerce, qui ne tarda pas à s'étendre de tribu à tribu , de peuplade à peuplade, du moins aussitôt que les hommes iîirent sortis de cet
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état dé guerre qtii ^ ainsi (}ue nous Mtom Mt^a^iOft de le dire , fat lear état {Primitif. Uagriculttire, l'indoë^ trie 9 le commerce 9 ces trois grandô agents de Tactî^ vite sociale, qai agissent simultan^neût dans âos sociétés modernes y entrèréiit ainsi tolir à tôtiô'éû jra^ Nous touchons à un moment importàiit dai» Tév^» lution sociale^ Le blé semé en terré ^ la chair et te lait des troupeaux , la chasse et la pécto, foitrûisiftayfiA à la submstance et aux besoiûs de Thommé» D'abord , ipendant des siècles peut-être , le travail le plus opd*" niàtre dut à peine nourrir celui qui Texécutait. Si cél état de choses fût devenu permanent ; si^ chacun (k^ Uant fous ses sdns, tout iton temps ^ toutes ses gtteurg à la culture de ses champs, à Télève de se& troupeaux^ n'eût rien produit au delà de ce qui pouvait rigoureih sèment i^uffire à ses propres besoins et à ceux de sâ famille; en Un mot , si tout ce qui était produitéàt été immédiatement éonscHumé, la société ^ralt tmtêê statiomtiaire, du moins aucun changement nd sauriA être imagfaié; toute son activité, toute ôon kàfL^tfarie^^ toute son intelligence, ITioffltoe lesaurâitémployéêèà s'empêcher de mourir de faim . Mais un moment arriva où , par des causes qûelconetues , la production viiiC ^ excéder les besoins de h consommation ; certaine membres de la peuplade i^ trouvèrétitén mesis^é dé m nourrir, de se vêtir, ÉÈxt^ nouveaux etfbrti^. Lès Mèiàés feits s'étant reproduits plus ou moins fréquemment^ à côté du travail journalier vint prendre pîacé ce ira* Vâîl accumulé qui sôus lés formés Ie& plus Vftrîééë Constitue la richesse des peuples. L*in!eBigencb j dami fintefrtiptSîcm du travail manuel, s'éveifia chez un céf-*
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ttàà mmhve. L'httmdnité setrouva eu possession <f tm mstrimi0nt tout puissant d'amélioration dans sa propre destinée, qai lui profita de deu^ façons. LlK)m* me, pourvu d'instruments de guerre , de chasse ou d'agri^lture , Mmq^és par tuinn^e ou par d'au* très y put eoMaerer plus de temps à )a cultwe de la terres il en augmenta les produits. ITun antre cdté, l'industrie et le commerce en reçurent une impulsion pkis ^ergique ^ et de tous deuit naquit, pour s'ao eroltre presque indéfiniment , la propriété molnlière , appelée à jouer un rôle immense dans Thistoire du monde.
Du produit épargné ^ du capital social , de la pttv^ priété mobilière , toutes expressions synonymes au point de vue oà nous nous plaçons, découlent des faits d'une portée incalculable. Si les hommes purent se consacrer aux choses de rintelligence, c'est seulemmt parce qu'il leur fut loisible de dérd^er un eertaîii temp&à la satisfaction de leurs besoins matériels. De nos jours encore toute nation peut se diviser en deux claires ^ aux proporâons variables : Tune dont le travail suffit à ses besoins matériels et ne lui donne rien au delà , et l'autre qui comprend .tous ceux qui , him qu^à des degrés dif^enl^ , ont au delà du néces^ eaîre« Or tout ee qui tient à la vie intellectuelle de ^ette nation , au développement de son génie , ne se If 0itvê*€4t paâ concentré dans celle-d? Mais, d'un ^tre côté , c'est par l'accumulation , par l'épargne de ce travail des siècles écoulée, c'est par sa cond«Dsation sous^ les formes les^ plus^ diverses , que l'homme accroît sa puissance matériette dans le métue rapport
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que sa vie intellectuelle. La plus simple , la plus lûo^ deste machine y est le résumé, le produit de travaux qui remontent à des siècles ; à tel moment donné , elle n'en est pas moins à la disposition de tous les mem* bres d'une même association; elle met aux mains de chacun le résultat de la vie de son inventeur , de la vie de ceux qui Tout perfectionnée. Ce que nous disons d'une machine peut s'entendre de toutes , et de même de tous les procédés industriels en usage à telle ou telle époque ; on peut le dire encore de toutes les choses qui représentent un travail antérieur au travail de celui qui les possède. Dans tous ces cas , la force de l'homme 's'accroît, pour ainsi dire, sans limite; il peut concentrer dans un moment de la durée , sur un point de l'espace, le travail d'années, de siècles qui ont précédé. La vie de l'homme individuel s'accroît de la sorte de celle de ses contemporains et de celle de ses prédécesseurs. Le premier coup de herse ou de bêche donné par un des ancêtres du genre humain nous profite encore, à nous ses derniers descendants. C'est chose analogue à ce que nous avons observé dans les langues : dans celles-ci se trouve un trésor intellectuel qui s'accumule et grossit de jour en jour; l'excédant du produit sur la consommation constitue, dans l'ordre matériel , une réserve du même genre. Ajoutons que les forces de ce capital productif dont nous venons de voir la naissance ne s'accroissent pas seulement en s'additionnant d'une époque à l'autre , mais en se multipliant.
La guerre fut contemporaine des premiers èges de l'humanité. Les peuples se constituèrent, à leur ori-