LIVRE III. — LE MONDE PRIMITIF
gine y sous rinfluence de conceptions religieuses et sociales éminemment diverses. Dès lors leur génie individuel put se développer dans toute son origina* lité. La fantaisie , à ses premiers pas dans le monde ^ ne connaissait encore ni le frein de Texpérience^ ni les limites du possible. C'est ce qui permit aux premiers législateurs de s'emparer fortement des sociétés auxquelles ils présidaient, de les pétrir, de les façonner à leur guise, de les pousser avec une indomptable énergie vers le but qu'ils leur imposaient. Nous ne saurions peut-ôtre , aujourd'hui que tant d'idées et de sentiments se font pour ainsi dire équilibre dans notre esprit, nous représenter cette force, cette puissance d'une idée, d'un sentiment exclusif. Or, déjà nous l'avons dit, en raison même de sa foi profonde dans la doctrine sociale et religieuse dont il était l'organe , chaque peuple ne pouvait voir la vérité ailleurs que dans cette doctrine; toute autre, à ses yeux, était erronée, funeste, monstrueuse; le peu qu'il en connaissait fortifiait ses croyances nationales au lieu de les ébranler. Mais ce mépris de chaque peuple pour les croyances , les dogmes de l'étranger, ne pouvait manquer de s'adresser également à ceux qui les professaient; c'étaient pour lui des ennemis, ou plutôt des créatures d'une autre sorte, d'une espèce inférieure à la sienne. L'extermination de ces peuples demeurés en dehors de ses conceptions religieuses et sociales était à ses yeux l'œuvre la plus agréable à ses propres divinités; ils lui paraissaient souiller cette terre, domaine de ces dieux dont lui-même se reconnaissait le sujet , l'adorateur. Ainsi s'expliquent comment les Tome I. 43
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peuples primitifs, en même temps qu'ils se rattachaient par leurs origines à des traditions cosmogoniques j se proposaient de conquérir le monde aux croyances dont ils.se faisaient les missionnaires et les représentants; et aussi comment parmi les plus anciens peuples connus il n'en est pas un seul qui ne place au début de ses traditions nationales de vastes conquêtes plus ou moins fabuleuses : témoignage irrécusable de cette première forme de l'histoire du monde. D'un autre côté, nous^retrouvons encore, aux époques les plus historiques, souvent fort rapprochées de nous, cette disposition au prosélytisme armé chez les peuples qui embrassent de nouvelles croyances , de nouvelles doctrines religieuses.
Un peuple, sous l'influence de ce sentiment, parvenu à un certain degré d'exaltation, se précipitait à travers le monde. Il combattait, il exterminait, par tous les moyens en son pouvoir, les étrangers; il les poursuivait, comme des bêtes fauves, jusque dans es cavernes , les bois , les solitudes. Il est d'ailleurs probable qu'une partie des hommes n'ayant participé qu'à des agrégations sociales moins fortement ou moins bien constituées que d'autres , se trouvaient effectivement dans un état d'infériorité relative, morale ou physique. Quoi qu'il en soit, tombés aux mains de leurs ennemis, ces créatures inférieures étaient immédiatement sacrifiées en l'honneur du Dieu régnant. La bataille et le sacrifice c'était alors une même chose , sous deux aspects différents; tout prisonnier était aussi un ennemi du dieu du vainqueur , ou, pour mieux dire, du dieu vainqueur; épargné