‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 63 sur 139 · LIVRÉ III. — LE MONDE PRIMITIF · texte numérisé non relu

LIVRÉ III. — LE MONDE PRIMITIF

par le glaive ou la massue, c'était pour tomber plus tard au pied des autels sous le couteau sacré. Mais cette idée même qui portait les sacrificateurs à l'offrir en holocauste à ses dieux nationaux les portait encore à se nourrir de sa chair. Pour le vainqueur , n'était-ce pas pousser jusqu'au bout son triomphe sur les dieux ennemis que d'anéantir les serviteurs de ces dieux dans leurs formes extérieures, que de les assimiler à sa propre chair ? C'était bien le symbole le plus visible et le plus complet de la victoire ; et enfin, quelque étrange que puisse paraître l'assertion , c'était aussi comme une figure anticipée de l'unité de croyance qui devra régner un jour sur la surface de la terre. Le passé, quelque bizarre que soit la forme sous la^ quelle il nous apparaisse, n'est toujours qu'une figure plus ou moins prématurée des choses dont nous mé-i mes sommes les témoins , ou dont nos neveux le se-* ront un jour. Parfois , quand la guerre avait été heureuse , ou , pour mieux dire , la chasse abondante , les prisonniers, momentanément parqués, étaient tenus en réserve pour quelque grande circonstance religieuse et solennelle. L'anthropophagie fut la première a)mmunion sociale.

Ces sacrifices des prisonniers de guerre , ces repas sacrés qui en étaient la suite, existent probablement encore çà et là chez certaines peuplades restées contemporaines , quant à leur civilisation , des époques primitives du monde. Le Mexique les offrit , dans de gigantesques proportions , aux regards des Espagnols. « Au Mexique, une pierre pyramidale était placée sur le haut de la pyramide du temple , devant

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Tautel et l'idole, dont la chapelle occupait un des côtés du plateau. Six prôtres , ayant tous la figure et les mains teintes en noir, entouraient la pierre. Le grand prêtre portait sur ses épaules un morceau d'étoffe avec des franges à l'entour. 11 avait sur la tête une riche couronne de plumes vertes et jaunes , aux oreilles des anneaux d'or avec des pierres vertes enchâssées , et à la lèvre inférieure un anneau fait avec une pierre bleue. Les cinq autres avaient les cheveux crêpés et relevés avec une lanière de cuir qui leur ceignait la tête par le milieu du front. Us tenaient en main de petits bouchers de papier peint, comme s'ils allaient en guerre; ils portaient des dalmatiques blanches bordées de noir. Les ministres du sacrifice faisaient d'abord leur salutation à l'idole , puis ils entouraient la pierre. La victime était alors amenée et saisie aux pieds et aux mains par quatre prêtres , puis placée les épaules appuyées sur la pointe de la pierre pyramidale , tandis que le cinquième prêtre lui abaissait la tête en arrière avec un serpent de bois en arc qu'il lui appuyait sur le cou pour faire saillir la poitrine. Le grand prêtre prenait alors la pierre tranchante, et, assisté d'une grande prêtresse, ouvrait la poitrine de la victime et lui arrachait le cœur qu'il présentait tout fumant au soleil , en lui offrant cette vapeur et chaleur du sang. Puis , se tournant vers l'idole, il allait sur le seuil de la chapelle verser une goutte de sang, et laissait ensuite tomber le cœur que les prêtres ramassaient pour le poser devant l'autel , dans un vase de calebasse peint. De vrais prêtres avaient seuls la permission de manger le cœur. On

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jetait ensuite le cadavre en bas de Tescalier de la pyramide du temple. Si la victime était un prisonnier de guerre, celui qui l'avait pris venait avec ses parents et ses amis le prendre en grande solennité, le faisait cuire et en faisait un grand festin avec d'autres mets ; les convives recevaient , en outre, des présents de leur hôte, s'il était riche (1). »

Les prisonniers de guerre , nous venons de le dire , n'étaient pas toujours immédiatement sacrifiés; ils étaient réunis, parqués en troupeaux, sorte de bétail à figure humaine, où les vainqueurs se réservaîentd'aller choisirdes victimes pourleurssolennités. Plus tard , ils imaginèrent , en attendant ce ùiomenf , d'en tirer quelque service , les mutilant probablement pour en devenir plus facilement maîtres , coupant, par exemple, les mains à ceux qu'ils destinaient a porter ou à trainer des fardeaux; coupant les pieds à ceux qu'ils employaient à des travaux sédentaires* Il est à croire, en effet, que l'homme lut d'abord condamné à la plupart des travaux qui sont aujourd'hui le lot de nos animaux domestiques. La similitude d'organisation aura tout d'abord fait comprendre au maître Tutilité dont pouvait lui être son prisonnier, mais une certaine habitude d'analyse aura été nécessaire avant de tirer la même conclusion à l'égard de créatures d'une autre espèce. Quoi qu'il en soit, ce fut là, quelque étrange que la chose puisse paraître au premier abord, un grand pas dans la voie du progrès social; ce fut un germe d'un autre ordre

(1) Torquemada , traduction de 6oulland>

de choses déposé au milieu de la confusion sanglante des prraiiers siècles et qui ne devait pas rester stérile. Les peuples , on ne saurait trop le répéter y étranges les uns aux autres dans ces premiers temps du monde, ne se considéraient pdnt comme appartenant à la même espèce. L'esclavage , c'est-à-dire Tasservissement prolongé du prisonnier à une tâche imposée par le plus fort, modifia peu à peu ce sentiment. Comment le maître , dans cette créature qui sur un mot de sa bouche , un geste de sa main , exécutait sa volonté , se serait-il éternellement refiisé à reconnaître , au moins jusqu'à un certain point , son semblable? Entre Tun et Tautre s'établissait une sorte de communauté d'idées , de sentiments , où se révélait l'identité de leur propre nature. Et comment ce sentiment ne se serait-il pas étendu jusqu'aux races auxquelles ils appartenaient l'un et l'autre? L'esclavage contribua encore au développement de la civilisation dans l'intérieur des tribus. L'esclave ne consommait pas autant qu'il produisait, et ajoutait ainsi incessamment à )a ridiesse de la peuplade dans laquelle il était entré. D*un autre côté , il doublait les forces du maître ; il lui créait des loisirs qui permettaient une culture intellectuelle , plus tard profitable à la civilisation, A la vérité l'utilité de l'esclavage , une fois reconnue, avait cet inconvénient : elle amenait la guerre , car, si l'esclave avait été d'abord le produit de la guerre, plus tard on fit la guerre pour se procurer des esclaves. Toutefois, il ne faut pas l'oublier, la guerre était alors le seul moyen d'action réciproque qui fût à l'usage des peuples, et par ccmséquent le grand agent

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de lia civilisation. Le progrès sodal ne consistait point à la restreindre, ou à la supprimer, mais bien à modifier ses procédés , à en faire sortir certains avantages. C'est ce qui eut lieu pour Tesclavage.

Le mariage solennel fut long-temps le partage ex-^ clusif des dieux de la terre et de leurs familles ; le reste des hommes, n'existant qu'à la façon des troupeaux, sans nom, sans passé, sans avenir, ne connaissait que l'accouplement. Sans doute nous sentons tous, en tant qu'hommes , le besoin de nous rattacher à nos aïeux, de nous survivre dans nos descendants, dis* position qui partout a produit le mariage ; mais ce sentiment, pas plus que les autres, ne s'éveilla simul* tanément chez tous. D'abord il n'appartint qu'aux dieux de la terre et aux familles divines* Dès lors avisai il ne pouvait manquer d'avoir nécessairement pour but et pour résultat de séparer à jamais les dieux , ou les descendants des dieux , des familles pn^ remant humaines. Comme les barrières élevées entre les races n'étaient que de main d'homme, l'instinct naturel qui les rapprochait fat souvent le plus fort; de là ces races mêlées, qui, dans le langage des poètes , ces premiers et fidèles dépositaires de la tra- 4JBtion, sont représentées comme des mcHistres. Le mariage n'en fut pas moins, pendant de longues années, le plus grand des obstacles au mélange des deux races qui formaient le tout social. Mais à mesure que l'élément divin s'affaibUt ou se transforma , que les dynasties divines cédèrent le pas aux dynasties humaines, la société, qui d'abord n'avait existé qu'entre les dieux, la société s'humanisa ; la foule des hommes

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s'initia de plus en plus aux sentiments ^ aux idéeô qui y dans les époques les plus reculées, n'avaient appartenu qu'à ces derniers; la foule aussi voulut vivre dans le passé et dans Tavenir, elle apprit et pratiqua les cérémonies du mariage.

Les traces de cet état de choses se retrouvent à des époques bien postérieures à celles dont nous nous occupons. Long-temps y même dans l'antiquité, les mariages ne peuvent avoir lieu que dans les mêmes castes ou les mêmes races. Quand le mélange des classes a lieu par le mariage , c'est que la phase de l'histoire primitive dont nous nous occupons en ce moment est achevée ; encore n'a-t-il lieu que fort excepfionnellement, en quelque sorte comme une figure de l'avenir. Mais sur ce point, comme sur tous les autres, la conciliation devait suivre l'opposition. En effet, d'abord institué pour perpétuer la séparation des races , le mariage fut précisément la cause principale qui dans la suite efTaça cette séparation , qui confondit les races au sein d'une même unité nationale. Les tombeaux , nés du même sentiment que le mariage, celui de la continuité d'existence, ftirent aussi, par la même raison, le privilège exclusif des dieux ; ceux-ci, ayant seuls joui, pendant leur vie, de la personnalité, pouvaient seuls aspirer à la prolonger au-delà de la mort. Ainsi, dès l'origine des âges, les tombeaux sont partout entourés de vénération; ils sont consacrés aux divinités nationales , ils passent pour être sous leur protection spéciale. La religion , le mariage , les tombeaux , ces trois institutions qui, au dire de Yico, constituent la société même,

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