LIVRE IV. — LE MONDE ORIENTAL
qu'une telle population ne soit d'aucune utilité pour le service de l'état? » 11 n'était pas d'argument plus propre à faire impression sur l'esprit du conquérant; toute la philosophie du monde y aurait moins réussi. L'avis de Thsou-Thsai fut donc adopté; mais il s'en était fallu de bien peu que le premier avis, d'abord fort goûté, ne passât; et ce que les Mongels, la race humaine qui a versé le sang à plus larges flots, firent ailleurs, nous prouve qu'ils étaient gens à le mettre à exécution. Et cependant la civilisation chinoise triompha de la rudesse et de la barbarie de ces étrangers ; elle les dompta, les adoucit ; la Chine conquit ses conquérants. Même phénomène se rencontra lorsque, après de nombreux événements qu'il n'entre pas dans notre sujet de raconter , elle tomba plus tard sous la domination d'autres étrangers. Au commencement du XVIP siècle, les Tartares Mantchoux profitèrent des troubles qui s'étaient élevés en Chine ; ils y entrèrent comme auxiliaires , et finirent par placer sur le trône un de leurs chefs , fondateur de la dynastie aujourd'hui régnante, celle des Thsing, qui, elle aussi , comme nous venons de le dire , s'est convertie à la civilisation de l'empire du milieu.
La religion primitive de la Chine nous est peu connue. Elle consistait , suivant toute probabihté , en un vaste système de panthéisme , allant du monde à Dieu par une chaîne d'êtres intermédiaires ou d'esprits inférieurs. Mais le point de départ, dans la suite du temps, fut oubUé; ces esprits inférieurs demeurèrent les objets du culte de la masse de la nation. U en résulta un véritable système de polythéisme
â2S PHILOSOPHIE DE l'uISTOIRE.
et d'idolâtrie ou plutôt une sorte de culte purement civil y sans dogmes bien fixés , sans formules bien déterminées y consistant principalement en hommages rendus aux génies dé la terre, des astres, des montagnes , des fleuves. Ce culte a pour pontife suprême l'empereur , pour prêtres les fonctionnaires publics. Il se compose d'un certain nombre de pratiques extérieures , entre autres de celles qui se rattachent au renouvellement de l'année , à l'adoration des ancêtres, etc., toutes choses si importantes aux yeux des Chinois , et qui constituent une partie de leur vie sociale. L'ouverture annuelle d'un sillon dans un champ sacré , par l'empereur , entouré de sa famille et de ses principaux mandarins , est une de ses principales cérémonies. Les dogmes qui formaient, comme nous venons de le dire, l'ensemble de la religion primitive, périrent ou se dénaturèrent. Alors parurent à peu près simultanément , sinon deux révélateurs , du moins deux grands réformateurs : Confucius et Lao-Tseu. Le premier fut le fondateur de cette religion qu'on appelle des lettrés. Moraliste avant tout, s'occupant surtout des devoirs sociaux, Confucius ne fonda, à vrai dire, aucun dogme nouveau; il évita même de se prononcer sur les théories métaphysiques, invitant ses disciples à s'en tenir sur ces points à l'enseignement public. On a été jusqu'à mettre en doute sa croyance en Dieu, tant il en parle en termes obscurs et tant il prend soin d'étayer exclusivement ses doctrines de morale et de justice sur les principes de l'amour de l'ordre et sur la nécessité de se conformer aux lois du ciel et à celles de la nature. Lao-Tseu s'oc-