LIVRE IV. — LE MONDE ORIENTAL
cupa davantage des théories dogmatiques et philosophiques. Grâce aux travaux de notre habile sinologue, nous connaissons aujourd'hui ses doctrines. Elles présentent des rapports frappants avec les idées de Pythagore et de Platon , sous quelques rapports même avec les doctrines chrétiennes. Il admet, au commencement des choses, l'existence d'un être immuable , éternel , le Tao , ou raison universelle, qui produit un , puis un produit deux, deux produit trois, et trois c'est le chaos primitif, d'où toutes choses sortent, où toutes choses retournent. Toutefois , en dépit de la sublimité de ce point de départ , la conception de LaO'Tseu, au moins telle qu'elle se modifia dans les mains de ses disciples , ne repoussait pas, elle admettait au contraire la réalité de l'existence individuelle de génies et de démons présidant au gouvernement des diverses parties du monde. Des relations ne cessent d'exister entre ces génies et les hommes , et ce sont les disciples de Lao-Tseu qui se considèrent comme ayant charge de les diriger. Par là , cette école s'accommodait aux superstitions populaires; et une doctrine d'une métaphysique éminemment élevée put devenir une religion pleine de pratiques grossières , superstitieuses , goûtées surtout de la multitude , tandis que la doctrine de Confucius , partie de moins haut , demeura presque exclusivement la religion des lettrés (1).
Les empereurs de la terre , successeurs des empe-
(4) Nous parlerons plus bas de la troisième religion de la Chine, ou du Boudhisme.
Î2i PHILOSOPHIE DE l'HISTOIRË.
reurs du ciel , héritèrent de leur rôle dans la civilisation chinoise. L'élément divin, en s'incarnant plus profondément au sein de la réalité , ne laissa pas de dominer exclusivement. L'empereur continua d'être la base et le sommet de l'édifice social; il demeura, au plus haut degré , la personnification même de la société. Cette société n'est, à vrai dire, qu'une sorte d'extension, d'appendice de la personnalité impériale; elle n'existe que par ses rapports avec l'empereur ; elle ne cesse de graviter vers lui , comme vers son centre. Le gouvernement , l'administration , toutes les institutions, en un mot, ne sont que le développement d'un rapport paternel existant entre l'empereur et ses sujets. Dans l'empire il n'existe qu'une volonté , la volonté impériale ; aucune corporation , aucune aristocratie , aucun privilège ne lui fait obstacle ou ne l'arrête à telle ou à telle limite. C'est du trône impérial qu'au moyen d'innombrables degrés , l'autorité descend et va se faire sentir jusqu'au dernier rang de la société ; tout découle de l'empereur , tout remonte à l'empereur. Il s'entoure de conseils , mais qui n'ont aucun pouvoir réel , dont le rôle est purement consultatif. C'est là une façon tellement chinoise , si l'on peut ainsi parler , de concevoir le pouvoir , que toutes les familles nouvelles, dès qu'elles sont parvenues au trône, n'ont pas manqué d'inspirer presque immédiatement le même sentiment. Les révolutions qui arrachent le pouvoir à une famille n'altèrent en rien, en effet, cette idée qu'on se fait du pouvoir et ce profond respect qu'inspire la dignité impériale, parce qu'elles sont considérées comme au-
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tant d'effets immédiats de l'action du ciel sur l'ordre physique et politique de notre monde. L'empereur est la source de toute croyance , en même temps que de toute science. Les seules limites que reconnaisse l'autorité impériale, au dedansdesquelles elle consente à s'enfermer, sont celles de la tradition. La fonction principale de ces conseils dont nous venons de parler, qui entourent l'empereur , c'est de veiller à la conservation des anciennes règles, des anciennes coutumes, de signaler les innovations qui pourraient en menacer la stabilité : car cette volonté toute-puissante de l'empereur met précisément sa liberté à s'enchaîner dans son immobilité traditionnelle. En Chine, ce n'est pas pour l'empereur une figure , une métaphore , de dire : « L'état , c'est moi. »
Les fonctions sociales, ou plutôt administratives, ont joué de tout temps un rôle immense dans la constitution politique de la Chine. L'empire, personne ne l'ignore , est gouverné par des lettrés de différents grades, classés par le seul fait des examens, sans aucune considération de naissance et de fortune. Ils forment une vaste hiérarchie se recrutant dans la masse delà nation, qui vit elle-même sous la loi de la plus stricte égalité ; hiérarchie dont une suite de concours ouvre l'entrée et fait franchir successivement tous les degrés. Les jeunes gens de toutes les conditions sont indistinctement admis au concours pour le troisième grade littéraire , et passent de là, après une nouvelle épreuve, au deuxième grade , exigé pour toutes les fonctions publiques sans exception; puis, de ce deuxième grade on monte au