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et robservatiou aur(Uit fait trouver plusf tard, on se s^a gardé de les ajouter aux anciennes listes , du moinfiostensijblement, en quelque sorte, oiSciellement. Les Chinois^ par exemple, au nombre (jte trois cent millions , ne s'en sont pas moins appelés les cent familles. On s'est de même gardé , sur toutes choses, de rien changer aux anciennes dénominations, de toucher à la hiérarchie des catégories. Toute doctrine nouvelle, religieuse, sociale, scientifique, a continué à se servir de ces catégories qu'elle trouvait établies, [d'ailleurs , tout en faisant ses efforts pour leur donner m autre sens, pour les adapter à d'autres notions. Bs mêmes signes sont ainsi arrivés à exprimer les ds les plus différentes , souvent même les plus conl^aires. On dirait des jetons, qui, demeurant extérieulent les mêmes ^ changeraient pourtant incessambut de valeur, suivant les conventions des joueurs. I mouvement de l'esprit s'est produit (car il n'est pas I monde de puissance capable de le condamner au Ipos perpétuel) sous cette envçloppe immoWle, comle l'eau du fleuve qui continue de couler sous la glace "qui la recouvre. De ces deux éléments qui partout ailleurs se combinent dans le développement de la civilisation , la tradition et l'innovation , la Chine s'est efforcée, autant qu'il était en elle , d'annuler le second , de le supprimer au profit du premier. Le génie dûnois est devenu une protestation contre cette loi de l'évolution imposée à toutesles choses de ce monde. Nous comprenons dès lors comment la pensée qui a créé cette vaste organisation politique , ne se ranimant jamais au contact d'éléments étrangers, ne se
Hk- PBUUeaWHIB DB L'iaSTOIBE.
reQoavela&t paspar leur assioBlatkm, à force de se développgr a dà s'^uiser. Dès lors aussi le rnomeAt a dû venir où elle ne s'est plus trouvé la foroe néces-^ saire pour paroourir de nouvelles phases dé la vie sociato. Aujourd'hui, l'^upire du milieu nous ap-* paraît oomme pétrifié dans son inmiobilité sécubûre. L'empereur et le sujet sont entre eux dmi» les rapport» du père et du fils , rapports qui constitiient le gouvernement chinois hii^^m^ne; ils se sont souvent montrés admirables dans l'accomplisse* ment des devoirs réciproques imposés par ces titres. Tantôt l'empereur a été héro'ique dans son amour pour le peuple; tantôt des fonctionnaires, des mandarins de pr^siier ordre, ont poussé le dévoûment jusqu'aux dernières limites de l'amour filial. Les empereurs sous lesquels s'éteignit la dynastie régnante au XYJI'' siècle , dépourvus de grandes qualités , portés à la douceur, à l'indulgence, laissèrent éclater de nombreuses révoltes qui frayèrent aux Mantchoux la voie de la conquête. L'empereur sous lequel elle s'effectua se poignarda pour édtapper aux vainqueurs. Mais, au moment d'expirer, pendant qu'il perdait son sang par une large blessure , on le vit écrire, au bas de la robe de sa fille, une complainte sur le sort réservé à son peuple ; mads pas un mot sur sa propre destinée. Un mandarin qui se trouvait en ce moment de service auprès de lui commençât par lui rendre les honneurs fim^es , avec tout le cé^ rémonial et toute la régularité que permettait la circonstance; cette tâche accomplie, il se tua sur la tombeau qu'il venait d'élever. L'impératrice, lesau-
LIVRB fT> ~ Lfi MOIIBB OWmmàh. SSl^
trefi ftanmes de rempermr, les membres delà famille impériale, jusqu'au degré le plue reeulé, suivirent cet exemple. Le dernier prince de cette fomille , au oy^entde la catastrophiBy remplissait une mission dans une province éloignée ; il tomba aux mains de Tennemi et fut nus à mott. D'un grand nombre de mandaiins alors sous ses ordres , pas un ne voulut lui survivre. On pourrait multiplier jusqn'à l'infini les traits de ce ^nre. Nous avons dit que les fonctionnaires appelés censeurs avaient le droit de représen* tation à Tégard de Tempereur ; . on en a vu braver la mcMTt et les supplices les plus affreux pour l'accomplissement de ce devoir. Plusieurs, sous les ^ih pereurs les plus cruels, les plus capricieax, n'ont pas été moiiks hardis qu'ils Tavaient été sous les ]^us dé* bonnaii^es. Un d'eux , déchiré par le bourreau , éeri^ vâât encore sur le sable, aveo son propre sang, les observations adressées par lui à l'empereur et qui lui v^laîentce suj^lice. Un autre, après des rapports du môme genre , dont il présageait que l'issue devait lui être fatale , ne paraissait plus en public qu'en se faisant suivre de son cercueil ; il voulait paraître résigné auEX con0équences les plus extrà]aes de son périlleux devoir.
Les devoirs et les sentiments de la piété filiale tiennent, en Chine, une place immense dans la vie so-^ ciale; ils sont là ce qu'était l'amour de la patrie chez les Roumains, le sentîmeat religieux dans le moyen âge , la préoccupation du point d'honneur à certaines époques de notre histoire, pour certaines classes de la société. Pris dans la nature, mais incessamment
f S6 pmuMOPRn de l'histoiib.
cnltÎTés , dévelq)péft y ces sentiiDOiits fisissent par avoirnne force, une intensité extrêmes, et que les peoplesquiont vécu dans un autre ordredidéesnesaur* ratent ooncevmr sans nn grand effort de r^eidon. Si Tadoration de l'empereur est la base de la vie publi* que, eelledu pk^ ou des ancêtres est cellede la vie privée* Le fils consacre la plus grande partie de sa vie aux soins et aux témoignages de vénération àoa\ il entoure son père, an culte qu'il lui rend. Le fils n'ose pas adresser la parole au père ^ ni s'asseoir en sa présence , ni f rancÛr sans son consentement le seuil de l'appartemenlqu^il occupe ; il enporte lô deuM trois ans, pendant lesquels il s'abstient de viandes et de vin et cesse de s'occuper d'affaires , même d'affaires publiques. La famille impériale en agit de mé^ me. Lord Maeaitney fut présenté à un emfkewir âgé de 68 ans, qui ne manquait* pas d'embrasser (oiu les matins les genoux de sa mère ^ au jour de Van, ce fut seulement après lui avoir àdneseé ses coh^ plknents qu'il consentit à recevoir ceux des grands fonctionnaires de l'état. Le corps du chef de la famille continue de d^neurer dans sa maison trois ou quatre mois après sa mort ; pendant ce temps pas m membre de la famille ne se permet de s'asseoir on âe se coucher. Dans chaque maison , un appartement est consacré aux ancêtres , où leurs iK)m6 sont omt$ sur des tablettes de marbre, où leurs portraits sont sus^ pendus aux murailles. Chaque famille passe tous les ans un ou deux mois , souvent davantage , auprès de leurstombeanx. Enunmot, le fils se prosterne devant le père , le père devant le fonctionnaire , le fonc-
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tioiiinairé devant l'empereur , celi]i**ei devant ses pn> près aEncétres j de teHe sorte que^ remontant le ocmrs des générations , la Chine toutentière^staoeOTe age^ nouillée au pied die son premier anperenr , repiéMatantducieL
La vénération des ancêtres, le cotte qui leur est consacré , se revêt paofois d'une forme bien étrange pcynr l^esprit européen. A rhiversede ce qui se passe tbez nous , le mérite des enfants profite aux auteurs de leurs jours ^ les ascendants sont anoblis en rai* son des vertus ou des exploifts db leoir postérité. Vous lirez peut-être un jour dans la gazette offîoieUe deFempire le décret suivant , readu à la soUieitar^ fkm du premier ministre : « Une famine ravageait le royaume, et ton père a donné du riz à ceux qui en manquaient : quelle faienfaisanoe l L'empire était au bord de rabtme, et ton père^ au pâril de ses jours , Va empêché d'y tomber : (pidle fidélité I L'ad-* BÉinistration de l'empire bA cea^jée à ton père; il fit dis iaons y d'excellents r^ements; il maintint la paix et la bonne intelligence avec les états viHsins, en mé« me temps qu'il soutint les droits de ma couronne: qaette sagesse ! Aussi je lui accorde un titre de noblesse, et que œ titre soit le Bienfaissmt , le Fidèle et le Sage« » Or quel étadt l'aoteur de tonte» ces gran* des choses ? Le miiftistio même auquel le décret impé^ rialétait adressé ; c'est lui qui s'était montré bienfeisant, fid^eetsage« L'honneur en remontait à son père y comme en Europe il eût passé à ses descenidants y et ce Colbert chinois illustra ses anoéires comr me le nôtre sa postérité* C'est quele devoir, en Chine,
remonte dto bats en haut , an Heu de descendre^ haut en bas. D'ailleurs , eu dépit des apparences \ et à regarder au fond des choses , Fopiaicm chinoise et Fqpi* nioB eunq^éenne n'oQt*elIes pas quelque analogie ? Si nous croyons à la noblesse descendante^ n'est-ce pas pour cette raison qu'à nos yeux les vertus des ^eux ont chance probable, au moins ;fusqu'à un certain point, de se transmettre en même temps que leur sang? Or c'est aussi ce que les Chinois prétendent exfnrimer au moyen de leur noblesse ascendante. Seûleanent ils n'exigent pas que ces vertus se soient manifesteés chez le père de son vivant; il leur suffit qu'^i gem^ chez ki elles aient éclaté chez ses descendants.
La situation des femmes, des enfa»its, au sein de la famille, l'existence de l'esclavage, accusent en Chine ime civilisatioa encore primitive, malgré ses raffinaaients. La propriété particulière, appmSioi de l'individu, extensicm de rexisteâide individudief ne ffliurait exister dans oette dvilisationd'dà l^iùèi^ VKlualité est bannie. Dès que renq^^eremr est la seule eréature vivante qui , dans tout Fempère , jouidse de la personnalité , il en résidte que cette assimflâtîsdi de la terre à Thoimne qui constitue la propriélé m peut se faire qu'à son profit. D'après la l^slaiîoi impériale , la propriété du sol appartint ciBsietivèt ment à remperoor; les débiteurs du sdl n'en smit que des fermiers ou u^ifruitiers. DanslaiSaû»iHe, lefib s'annule devant le père, la femme devant le miari . CSlBUe^ oi, d'af»^s les pit^res termes de la loi chinoise , «fille appartîoit à son père , femme à ma mari, mèreiimi &k» » « Le mariage, denieuré à l'état le pluaantien^ cour
skte &a UD contrat passé mtre le père de la fiUe et le fiancé; le mot vendre en mariage , expression teck* niijue du droit civil i est de toute justesse. Un Cfai^ joois ne saurait avoir qu'une femme légitime; mais le nombre de ^es concubines, ou femmes ii^iieH** res, est illimité. Le divorce est accordé au mari pour une quç^xtité de causes : stérilUé, adult^^ désobéissance , bavardage , vol , mauvais caractère, infirmités physiques , etc. ; en revanche , il ne Test que fort rarement à la femme. L'enfant est la chose du pà*e^ et peut, au gré de scm caprice, être ven-^ du ou exposé; suivant certains voyageurs, il pent même être détruit sans crime, pourvu qu'il soit du sexe fâoQiinin. La vie de l'aiifant mâle n'est d'ailleurs protégée que par quelques coups de bambou réservés au père qui devient meurtrier. Le moindre délit, la plus légère inadvertance de l'enfant vis'-è-vis du père, entr^dneau contraire des châtiments terribles. Vu fils ose-t*iI se plaindre de son père devant le magistrat, si la raison par^t de Bçn cèté , il reç(»t la bastonnade ou se voit condamné h un exil de trois sms ; s'il a tort , il est étranglé. A la mort du père> les enlants dane>urent subordonnés à l'ahié, devenu la chef d^ la famille. L'esclavage existe en Chine dans sa rigueur, et ne saurait, pour ainsi dire , n'y paa exister* Nous retrouvctts sous toutes les formes , à tous les d^és de^la hiérarchie sodale, la méconnaissance de la personnalité humaine.
La loi pénale nous monire le même fait dans ses Gon6é(|uances les plus extrêmes et lesj^us franges. La lé^is^ion dbinq^ ne voit le fait ou le déMt que
t40 ratLOSOPHIB DB L*HISTOlàB.
dans ce qu'il a d'extériear ; elle ne se {préoccupe eà rien de Tintocition qui a présidé à son exécution, c'est^ à-dire du fait moral. U en est résulté parfois des malentendus sérieux entre les autorités anglaises et chi* noises. Le Journal asiali^ en contenait un exemple il y a peu d'années. Un soldat anglais avait été la cause involontaire de la mort d'un Chinois: il était évident qu'il n'y avait pas eu intention de sa part. L'autorité chinoise ne le contestait pas; elle se montrait , au contraire, persuadée toute la première de l'innocence du meurtrier; elle n'en réclamait pas moins énergiquement sa mise à mort. Par un contraste des plus marqués avec notre manière européenne d'apprécier les choses, c'est seulement du fait qu'elle entendait se préoccuper. Dans les crimes de lèse-majesté, tout ce qui a un rapport quelconque avec le coupable partage son supplice ; la famille entière est torturée , mise à mort; et le châtiment , chose étrange ! s'accroît ainsi , en raison , non de la grandeur du crime, mais du nombre de parents du coupable. La loi consid^ ce dernier par un côté purement matériel, elle veut l'atteindre dans tout ce qui lui a été attaché par tes liens du sang. C'est un cancer dont elle croit ne jamais poursuivre assez loin les moindres ramifications. Par une raison analogue , tous les ennemis d'un homme assassiné sont immédiatementsaisis,misà la question, lorsmémequ'aucun indice accusateur ne s'élève contre eux. H en résulte que la haine et la vengeance prennent parfois, eai Chine, de singuliers détours pour se satisfaire. Deux hommes sont-ils ennemis acharnés, s'en veulent-ils
LnRB lY. -— hZ VOIIDB ORlBHtAL. fit
à mort^ comme on dit , rdfensé ne se hasardera pas à tuer son adversaire; s'il arrivait qa'il fàt découvert, non seulement il périrait, mais il entratnerait eeux qui le touchent dans sa ruine. En revanche il a souvent recours au suicide , car, dans ce cas, c'est l'adversfflre qui ne saurait le plus souvent éviter le dernier supplice. Lui , au contraire , obtient les honitôurs de la sépulture , chose d'un grand prix dans les idées chinoises , et il*a , en outre , la chance d'enrichir sa famille des! biens de celle de son ennemi. Bans certaines villes les magistrats, jpour prévenir ce genre de vengeance^ ont fait rétrécir l'ouverture des GÎtemes.
La Chine ne fit pas de très grands progrès dans la plupart des arts tjui se rattachent au commerce et à l'industrie; l'ensemble de ses institutions poHtiques s'y opposait. Le caractère du culte arrêta , ou , pour mieux dire, empêcha dès l'origine le développement de rarcUtecture religieuse. Dans les tanps primitifs, les cérémonies du cidte s'acccHuplissiedent sur de hautes mcmtagnes. L'empereur se substituant peu à peu au ciel^ l'art dut se ressentir de ce peu d'élévation dû l'idée. La passée religieuse, l'élément divin, se trouva3[it incarné^ personnifié dans l'empereur , l'art religieux cessa d'obéir à cette tendance qui partout fat son caract^e prcfxre :nous vouions dire qu'il ne se proposa pas pour but de reproduire , d'exprimer l'infini par le grandiose de ses constructions. Lé palais impérial, qui devait satisfaire à toutes les exigences d'une habitation souveraine, devint le grand temple de la nation ; les édifices consacrés aux génies secon-
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24S PliaOSOPHIB DB L HISTOIRE.
daires durent être en rapport avec le peu d'impor* tance que ces génies avaient eux-mêmes dans la conception générale du culte. Nous ne pouvons parler de la sculpture, de la peinture , de la musique : le goût chinois, en toutes ces choses, diffère tellement du nôtre, il se complaît dans des formes pour nous tellement étranges, qu'il ne nous appartient guère de nous en faire juges. Trois grandes inventions qui, dans ces quatre derniers siècles , ont changé la face du monde civilisé, étaient connues en Chine bien avant ce temps : on a nommé l'imprimerie , la boussole, la poudre à canon ; mais des causes de diverses natures condamnèrent à la stérilité dans Tempire du milieu ces découvertes qui ailleurs enfantèrent tant de merveilles. Les Chinois sont nés avec une horreur instinctive de l'eau, qui, enchaînant pendant long-temps leur navigation dans un cercle très étroit, leur rendit presque inutile la boussole. La nature de leur langue écrite les empêcha de tirer de Timprimerie les services qu'elle rendit à l'Europe. Enfin , la poudre à canon , qui changea parmi nous toutes les conditions de la guerre, ne leur servit guère que pour des feux d'artifice; chose qui , tout étrange qu'elle puisse paraître , ne saurait pourtant nous étonner. Quand la poudre fut inventée, la Chine, réunie sous une même domination, ne formait plus qu'un même état; sa supériorité bien prononcée sur les peuples avec lesquels elle se trouvait en contact lui permettait de se passer de cette arme nouvelle. Dans des circonstances semblables, ce terrible agent de destruction serait peutrétre demeuré dans nos mains aussi inoffensif que
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dans celles des Chinois ; ajoutons , si nous ne nous fussions pas senti plus de tendance à la guerre et à la conquête.
Les frontières de l'empire chinois, en dépit de Timmobilité de sa civilisation, ont souvent changé. Elles s'étendirent au nord et à l'ouest sous la dynastie des Thoung; à d'autres époques, au contraire , elles ont été entamées par des tribus tartares qui en envahirent des portions plus ou moins considérables. La Chine a envoyé des colonies dans différentes contrées de l'Orient, notamment au Japon, en Corée, en Tartane, et, dit-on, jusqu'en Arménie (i ) . Une armée chinoise, environ un siècle avant Tère chrétienne , arriva jusque sur les bords de la mer Caspienne, et faillit se heurter à l'empire romain. Les deux colosses de l'Orient et de l'Occident passèrent, pour ainsi dire, sans se voir, à côté l'un de l'autre; s'ils se fussent touchés , l'avenir du monde eût peut-être été changé. Mais la Chine obéit , dans ces occasions , à des circonstances accidentelles. Le génie chinois n'est par lui-même ni conquérant ni colonisateur. Livrée à ses instincts naturels, la Chine s'isole volontairement dans le monde réel, aussi bien que dans celui de l'idée; elle n'a nulle tendance au prosélytisme armé. Elle s'en repose, pour sa défense, sur sa grande muraille, plus propre toutefois à témoigner de sa crainte de l'étranger qu'à assurer sa propre sûreté. Elle ne s'est jamais proposé d'étendre au loin sa domination. Pour ses habitants la Chine c'est le centre du monde. Un savant mis-
(i) Rémusat.
S44 FlUiOftOPlIB DB L-HISTOIRB.
aionnaîre, le père Ricci, ayant été cbargé par la eoiir impériale de dessmer une mappemonde, se vît oUigé de se conformer à cette idée , malgré les difficultés qu'elle présentait dans son exécuticm. Les cartes chinoises indiquent avec une précision , une exactitude extrême, jusqu'aux moindres détails du céleste empire; tout ce qui est au delà est systématiqu^nent laissé en blanc, et la langue n'a , pour désigner ces vastes espaces, qu'une expression, qui n'a qu'un sens négatif : elle les appelle terres étrangères. A l'orient, à Toccident, au nord, au midi, sont les barbares, les fils du démon, hommes chiens, hommes singes, borgnes, etc., qui ne valent pas qu'on les asservisse, mais qu'il est licite de tromper, de voler, de tuer; qui sont en dehors de tout droit pour les sujets de Tempire céleste. Le ciel et l'empire du milieu pour l'esprit chinois c'est l'univers. Même chose au Japon, qui , avec certains traits qui lui sont propres , participe à la civilisation chinoise et la met en relief.
La presqu'île indoue nous oSre une société essentiellement différente de la société chinoise; toutes deiux ont cependant pour base le panthéisme, c'està-dire la conscience de Tidentité de Dieu et du monde et de la permanence de Içurs rapports ; mais à partir de ce point commun , tout devient différent. Brahma est le dieu suprême de l'Inde; il est le père, le créateur, et en même temps le fondement, Tessence même des choses. Le monde est une manifestation prolongée, un déroulement successif, dans l'espace et dans le temps , de sa divine essence , sortie de son immobilité étemelle et de son insondable imite, n a
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créôy 0D9 pour parler plus exactement, il crée m« cessamment et ne cessera jamais de créer Tunivera visible. Il manifeste sa toute-puissance sous ces trois formes : créatrice 9 conservatrice, destructrice, se montrant comme trois personnages distincts : Brah* ma , Wichnou, Siva. Il ne cesse pas un seul instant d'agir sur Funivers sorti de son sein» En tant que puissance ocmservatrice, c'est-à-dire sous la forme de Wichnou, il parait souvent dans le monde , et , pour se mêler aux hommes , revêt la forme humaine. Ainsi, dit-il dans le Bhagava-Gîta : <c J'ai passé par plusieurs naissances, quoique par ma nature je ne sois sujet ni à la naissance ni à la mort. Par la puissance que j'ai sur ma propre nature , je me suis manifesté au monde aussi souvent que j'ai vu la vertu décliner et le vice et Tinjustice prévaloir. l'apparais ainsi d'âge en âge pour la préservation du juste, la destruction du méchant et le triomphe de la vertu. » « Nïil ne pourrait compter, est^ildit ailleurs, les dififér^tes formes sous lesquelles Wichnou se montre pour la conservation de cet univers. » On compte jusqu'à n^ apparitions terrestres ou incarnations de Wichnou; on attend la dixième à la consommation des temps. Les autres personnages de la trinité indoue apparaissent égatement dans le monde , chacun agissant, pour ainsi dire, dans l'esprit de son rôle , sous des formes , dans des circonstances en harmonie avec ce rôle. Puis au dessous, c'est une multitude vraiment innombrable de dieux et de génies d'ordre secondaires, aux formes bizarres, aux attributions capricieuses, qui se }Oomt dans un nftonde intermédiaire entre
Dieu et rhomme, monde aux limites incessamment variables et qui reculent au gré de la fantaisie. D'ailleurs ce monde intermédiaire , ces créatures qui le peuplent, notre univers matériel, toutcela c'est Brahma lui-même , c'est Brahma qui se manifeste extérieurement , qui fait jaillir de son essence infinie une infiniment petite partie de ce qu'elle recelait, puis encore qui revêt de temps à autre , dans l'incarnation, certaines formes déterminées. Tout ce qui est , tout ce qui existe , tout ce qui peut être imaginé de plus sublime et de plus vulgaire , le soleil, les étoiles, la lune , les animaux, les fleurs , pour l'Indou tout cela participe de Dieu, tout cela est Dieu. Un brahme , interrogé un jour par un Européen sur la notion qu'il se formait de Dieu , lui montra d'abord une plante, puis un arbre, puis par ses gestes l'inunensitédu ciel, alors peuplé d'étoiles, ne cessant de répéter : Dieu! Dieu ! voilà Dieu !
L'Indou, à l'origine des âges, fut illuminé d*un rayon de l'infini ; il en demeura ébloui. On dirait qu'il «'est obstiné depuis à tenir ses yeux fermés a la lumière du soleil, son entendement étranger aux choses de la terre. Dans la conception indoue. Dieu, se manifestant dans toutes choses , est aussi , pour ainsi dire , derrière toutes choses ; il est nécessaire de percer, de dépasser celles-ci pour pénétrer jusqu'à lui. Ce voile de la réalité , qui ne nous le révèle qu'en nous le cachant, il faut l'écarter, le déchirer, c'est-à-dire briser, détruire l'univers matériel. Or le moyen qui amènera cette destruction devra être celui-là même qui en a amené la création. Dieu l'a engendré par la
UTBE IT.—^LB MORDB ORtBMTAL. W
toute-puissance de sa pensée , l'homme l'anéantira en déployant cette toute-puissance en sens [inverse; il cessera de s'en occuper , il s'élancera au delà , il ira plonger, par la force de sa volonté , dans Tablme de l'essence divine. L'Indou qui veut s'élever jusqu'à Brahma se garde bien d'en demander les moyens à l'action ; il s'assied , les jambes croisées , les mains jointes , la bouche silencieuse ; il se détache de tout ce qui est réel , il anéantit dans son esprit le monde extérieur , et il se dit : « Je suis Brahma , le plus élevé des êtres. » Demandez-vous à un brahme ce que c'est que Brahma , il répond : ^ Si je me renferme en moi* même, si je me dérobe à toute impression extérieure, et que je prononce mentalement la syllabe oum, alors c'est Brahma. » Brahma, le dieu de l'Indou, le dieu auquel il s'efforce de parvenir après avoir traversé cette multitude de manifestations extérieures qui le voilent, Brahma est l'unité infinie, absolue, inconditionnelle ; ses attributs distinctifs sont par conséquent l'opposé de tout ce qui est fini , conditionnel , limité; l'immobilitéparoppositionaumouvementfini. Le moyen donc, pour l'homme , de s'en approcher , de s'identifier plus ou moins avec lui , c'est de se pla cer dans un état qui ait avec celui-là le plus d'analogie possible ; c'est de se plonger dans le repos, d'arriver par la méditation à une sorte de suspension passagère de la vie. L'infini est la condition du fini, l'inconditionnel du conditionnel, l'absolu de relatif ; c'est ce que les Indous ont parfaitement compris. 11 en ont conclu que c'est au premier terme qu'il faut d'abord s'élever pour se mettre en mesure de sai-
MB pfiiLOsoraiB »E l'histoieb.
Bir le second et les rapporte de tous. deux. La Baédir tation devait dès lors devenu* Tacte suprême , Tacte par excellence des pratiques religieuses. U est bien , en e&lf d'autres pratiques, et en grand nombie, qui consistent en prières, offrandes^ sacrifices , pè« lerinages , etc. ; mais c'est là un côté purement ax> cessoire, extérieur, du culte, à Tusage seulement du peuple , qui ne sait pas, qui ne peut pasen pénétrer Tesprit.
L'idéal de la p^fection pour Tlndou, c'est ainsi le détachement complet deschosesde la terre , l'anéantissement de la chair par la mortification d; la macération , l'absorption en Dieu. Ecoutons, dans le Bhagava-Gita, Ardjoun, incarnation de Chri»a: «cLe véritable dévot ou yogi exerce continuellement son esprit dans la retraite; séparé du monde, vainqueisr de toute perception, libre de tout désir, smcimeémotion ne saurait l'émouvoir. Celm qui veut unir s€»i inté* rieur à l'être infini , et qui soumet son esprit à la oqb:^ templation , celui-là a attént le pbis haut de^é da repos spirituel, et il habita en moi.» Ailleurs^ « Quand il a appris à replier fortement soa esprit sur loi* mène, il ne doit plus s'occuper d'autre chose. En quelque lieu que se porte l'écrit, inconstant de sat nature, il doit le subjuguer, le ramener et le fixer en luirméme. La suprême félicité attend l'homme dont l'esprit est ainsi dans la paix ; qui, afihranchi du monde, des choses sensibles, est uni en Dieu et libre de tout péché. N'en doutez pas, cet homme , ainsi libre de péché et livré aux exercicesde la vie intérieure, jouit d'une félicité étemeUo, constamment uni avec L'Etre
UVRB IT.— -LE MORDS ORIBHTAt. M
suprême. Celui dont l'esprit est doué de cette faculté, qui regarde toutes choses du même œil , Toit l^&me universelledans tous les êtres, et les êtres, à leur tour, il les voit dans rame universelie. Celui qui me roit dans tout, et qui voit tout en moi , je ne rabandonne pas, et rien ne peut le séparer de moi. Celui qui m'a* dore comme i^ésent en toutes choses, et qui croit en mon unité , partout où il marche il marche dans mon espace, partoutil habite en moi. » Le degré le plus élevé de la contemplation nous a été retracé <)ans Saeontala. Le roi Darhmanta draiande au conducteur du char d'Indra où est la sainte retraite de eehii qu'il cherche; à quoi l'autre ri^nd : « Va plus loin que cebois sacré, là même où tu vois un pieux yogi, à la chevehire épaisse et hérissée , se tenir immobile , les yeux fixés sur le disque du soleil; considère-le : son corps est à moitié couvert de l'argile que les termites déposent; une peau de serpent lui tient lieu de ceinture sacerdotale et entoure à demi ses reins; des {Nantes épaisses et noueuses s'enlacent à son cou , ^ des nids d'oiseau couvrent ses épaules. »
L'histoire , chez tous les peuples , commence par le myttie; elle s'en dégage peu à peu, par le progrès même du temps. Dans l'Inde, elle y demeure absorbée. Nous venons de raconter, fl n'y a qu'un instant, les immenses périodes dans lesquelles l'imagination des înâous se plaH à partager la durée. D'après leur chronologie^, deux kalpas se seraient écoulés depuis l'origine des choses. L'oeuvre de ta création aurait été opérée dans le i»remier. Le second durerait encore, et nouaserionsdam^Sd qu^bîèmepartie , le cali-
youga. Au commencement delà première période^ c'est-à-dire de la période satya de ce kalpa^ aurait vécu le septième Menou j appelé Yaiwasvata , échappé , lui et sa famille, à un déluge qui venait de faire périr le reste du genre humain; il aurait vécu et régné 1 ,728,000 années. De lui seraient venues deux souches, deux dynasties royales : Tune appelée les enfants du soleil , l'autre les enfants de la lune; les premiers régnant à Ayodhya ou Oude, les seconds à Pritishtana ou Yitora. Les princes du soleil , au nombre de cinquante-cinq , remplissent la seconde période, treta, et ils eurent desrègnes d'unedurée moyenne de 35,000 années. Pendant la période suivante , ou dwapar , les princes, au nombre de vingt-neuf, ne régnèrent plus en moyenne que 29,723 années; enfin , depuis le commencement de la dernière période, cali , jusqu'au moment où s'éteignit cette race du soleil, on ne compta plus que mille années et trente princes. La dynastie des princes de la lune correspondit exactement à celle du soleil; cependant dans les deux premiers âges elle compta quinze princes de moins , différence de nombre assez difficile à expliquer. Mais , outre ces deux grandes et célèbres dynasties il s'en établit encore une troisième , au commencement de la quatrième période, dans le Magudha ou Bahar. Les princes qui la composèrent , contemporains des trente derniers princes du soleil et de la lune, disparurent de la scène du monde en même temps que ces derniers. D'autres dynasties leur succédèrent, à l'une desquelles appartient Ghandragupta , que les Indous font contemporain d'Alexandre. Enfin , le der-
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nier règne de ces princes de Magudha on Bahar , correspondant à l'année 2,645 de la période cali, c'est-à-dire 446 ans avant Jésus-Christ, termine le système de la chronologie indoae.
Il serait difficile de tirer de ces traditions , en dépit de leur arrangement chronologique , aucune induction positive. On voit seulement qu*à compter d'un point de départ conunun , mais qui remonte aux temps mythologiques , l'unité politique cesse d'exister dans la race indoue. La presqu'île se divise d'abord en deux états , puis en trois , au sein desquels s'en forment d'autres de moindre importance à la suite des guerres qui s'élèvent entre les souverains des deux premiers, les princes du soleil et de la lune, et qui devaient inspirer plus tard la poésie épique. C'est là tout ce qu'il nous est possible d'entrevoir de l'hii^ toirede l'Inde proprement dite. « A peine un petit nombre d'inscriptions trouvées çà et là apprennentelles le nom de tel ou tel prince ; elles ne nous disent rien de sa propre histoire, de celle de ses prédécesseurs , de ses voisins , de la situation générale de la presqu'île. Lorsque les dynasties dont nous avons raconté les fabuleuses légendes viennent à disparaître , elles ne sont point remplacées ; la mythologie se tait , mais la voix de l'histoire ne se fait point entendre. Suivant toute probabilité, Tlndostan, avant la conquête mahométane , se trouvait divisé en un grand nombre de petits royaumes, de petites principautés, indépendantes les imes des autres. Ces petits états s'aggloméraient sans doute de temps à autre, de manière à former d'autres états plus considérables.
SSS PmiiOaOFHlB DB i;HI8T0IftE«
Quand un rajah se trouvait doitô de ploa de génie que ses voisins et secondé par des circonstances favo» raUea , il y a lieu de croire qu'il s'agrandîssttfcà leurs dépens ; mais à sa nuMrt sou œuvre se brisait^ sesecmquêtes retournaient à leurs andaoïs podaessetord; du moins tel semble avoir été le cours natard de^Ghoseé. Parmi les nombreux rajahs qui s'opposèreM dès l'origine à la conquête musulmane ^ on remarque au premier rang ceux d'Ocjeen, Gwalior, KalUnageif, Kanojee, Delhi et Aemyre. On pourrait donc supposer avec cpidqua vraisemUanœ que ce furent là autant de centres importants dans la constHutîon poUtîqoe de la presqu'île. Mais les autres rajahs, étaient-ils indépendants de ceux-là 9 ou bien reconnaissaient-fls leur autorité? On l'ignore. Suivant toute probalùlitéy ils traient à ces princes par une sorte de siijétion dont la nature et la force nous échappent; une sorte de lien se relâchant en t^nps ordinaire , se resserrant quand un dangsr commun venait contraindre à cher* cher le salut dans l'union. Ce ne s(mtlà ^ du reste, que de simples conjectures plus ou moins plausiblesi. L'histoire n'est pas un produit de l'Inde^ et n'a jamais pu s'y acclimater; le peu que nous savms de la sienne, c'est dans cdle de ses conquérants que nous le lisons i> (1).
La royauté occupe le <e des institutions sodaleb dans rinde, aussi bien qu'en Chine. Le législateur indou prodigue la magnificence du langage k>T8qpi'il
(1) nitftoire de la conquAte de nnfde p«r PAngléferfe, t. f«, p. IT^iSe.
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arrive À'parler du tou -^ « Un roi j âisent les iostitiitçB de Meûou, est fonné de particules enlevées aux principales divinités gardiennes de ce monde^ et con« séqui^nment surpasse en gloire tous les mortels. Comme le soleil, Û i^rûle les yeux et le coeur ; aucune (S'éature huJQPiaine ne peut le contempler fixement. Un r<Â ^ iséme enfant, ne saurait ^tre traité légère* ment par suite de l'idée qu'il ne serait qu'un simple mortel ; loin de là, c'est une puissante divinité revêtue de formes huniaines. Sa col^e c^est la mort. Celui qui s'est attiré la colère du roi par les travers de son esprit, celui-là périra certainement, car leroi ne manquera pas de vouer son intelligence à la destruction de cet homme. » •^- <« Un roi est créé pour être le protecteur des hommes de tous les ordres et de toutes les classes, depuis le premier jusqu'au dernier , qui ac- ONmplissent leur devoir. »^ — «Si le monde n'avait pas de roi , on le verrait saij^ de frayeur et trembler de toutes parts. C'est pourquoi le créateur des mondes a créé dès rois pour le maintien de son système. » — ttLe roi) semblable aux diaix, doit, à l'exemple d'Indra, qui verse Teau du ciel, répandre une pluie de bîe^aits sur ses peuples; prélever le revenu légal, c<»nme Ady ta, qui absorbe l'eau par ses rayons ; pénétrer partout au moyen de ses émii^res ^ comme Marou(a,qui s'introduit et circule dans toutes les créatures; punir ses ennemis comme Yama , le juge des enfers , et réchauffer tous ses sujets par son seul regard. Qu'il soit sans miséricorde pour les mauvais ministres, et qu'il aille chercher la mort dans un combat, après avoir abandonné le soin de son royaumeà
2S4 PHILOSOPHIS DB l'hiSTOIRB.
son fils. » — « C'est pourle service des rois qaeBrahma forma, dès l'origine des temps, le génie du châtiment, avec un corps de pure lumière , son propre fils et le protecteur de toutes les créatures vivantes. Le châtiment gouverne le genre humain , le châtiment le préserve; le châtiment veille quand les gardes du roi sont endormis ; le châtiment est considéré par le sage comme le couronnement de la justice. Si les rois n'étaient pas prompts à punir le coupable , le plus fort rôtirait le plus faible comme le poisson sur le gril. Toute la race des hommes n'est tenue en ordre que par le châtiment, car c'est à peine s'il est possible de trouver un seulhomme innocent..» (1) L'imagination indoue, dans ces peintures brillantes, se montre dans ce qu'elle a de grandiose et de bizarre. Nous devons y reconnaître encore une partie des prérogatives que nous avons attribuées aux premiers souverains, créateurs et fondateurs des sociétés humaines.
La royauté, en dépit de la magnificence de ce langage , est bien éloignée de constituer seule l'institution sociale de l'Inde ; elle n'en est même pas la partie principale. Cette institution consiste presque exclusivement dans l'établissement des castes et dans la [hiérarchie qui en résulte; ce qui n'est, au reste, que la conception cosmogonique de l'Indou transportée dans l'ordre social. L'univers matériel, dans cette conception, c'est une manifestation prolongée, un découlement successif de la substance divine dans le temps et dans l'espace. Or le monde social n'est aussi
(1) Lois dft Menou , passim.
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qu'un prolongement de cette même essence, qui s'est manifestée , pour le constituer, sous quatre formes principales et subordonnées les unes aux autres , et auxquelles le nom de castes a été donné. La société indoue, personne ne Tignore, se divise en effet en quatre castes : les Brahmes, sortis de la tête de Brahma ; les Chactryas, de sa poitrine ; les Veysiahs , de ses cuisses ; les Sudras , de ses pieds. Les manifestations de l'essence divine qui ont engendré l'univers matériel ne se sont pas succédé arbitrairement et comme au hasard, tout au contraire , elles se sont rigoureusement enchaînées les unes aux autres, rigoureusement produites l'une par l'autre. Il en est résulté un lien nécessaire entre toutes les parties de l'univers, qui en ont été les produits visibles ; chaque chose se trouvera dès lors fixée à sa place par les liens d'une nécessité fatale, depuis les globes qui roulent dans l'espace jusqu'au grain de sable que nous foulons aux pieds (I). Dès lors, aussi, en raison àe l'identité de la donnée primitive , une même subordination , également rigoureuse , a dû être imposée à toutes les parties du monde social : de là , interdiction à l'homme de modifier sa situation personnelle dans l'ordre social ; de là une destinée toute faite imposée à chacun par le fait même de sa naissance, destinée qu'il a reçue de ses pères pour la transmettre à ses descendants; enfin impossibilité de changer quoi
(1) Chose étrange ! les Indous n'ont pourtant conservé que dans ce qui touche à Tordre social la pensée de cet ordre immuable. C'est ce que nous aurons occasion de voir plus tard.
f56 PIILOSOPHIB DB l'histoire.
que ce soit daas riasti^tion sodalê ^ iKm «eaiem^ dans son ensemble , mais dans «es moindres détails. Leaeasies reçurent en effet pour apanage certaines fonctions sociales qui leur appartinrent m propre; fonctiODSqtti conservaient, pour ainsi dire, entre elles, la subordination relative des div^^ses parties du corps de Brahma d'où elles étaient sorties. Les usages , les pratiques ayant pour objet de séparer, de différencier les castes les unes des autres , furent conservés avec nne rigueur extrême, un véritable fanatisme. Chacun de ces usages , chacune de ces pratiques , si pué^ rile , si insignifiante qu'elle nous paraisse, ne s'en ratfadiait pas moins à Tensemble m^e du système religieux. L'mégalité d'origine se trouva ainsi indéfini* ment prolongée dans l'inégalité sociale; elle devint sainte, sacrée , et dès lors immuable , se refusant à tout adoucissement , à toute modification, en raison de son institution divine. Les séparations établies entre les castes à leur naissance , au lieu de s'amoindrir et de s'eflEsicer , demeurèrent autant d'abtmes , que la main du temps ne cessa d'élargir et de creuser.
Les quatre castes, nous venons de le dire, étaient l'extension même de la substance de Brahma. Nous pouvons encore voir en elleâ comme une sorte de fractionnement de ce personnage collectif, divin , que nous avons trouvé en tête de toute association humaine primitive et qui réunissait virtuellement en lui toutes fonctions sociales. Par le fait même de leur naissance , les brahmes furent voués au sacerdoce, les chactryas à la guerre, les veysiahs au cotolmercOj les sudras à l'agriculture. Un phénomène
LIVRS lY. — LB MOIfDS ORIENTAL. SS7
nouveau apparut alors dans le monde : une société entièrement fondée sur le principe de la séparation des fonctions sociales. Sans doute cette séparation s'était souvent produite dès Torigine même des sociétés; mais c'est dans Tlnde seulement qu'elle devint une institution fondamentale*, à peu près exclusive de toute autre. Chose plus étrange encore , elle y a survécu à toutes les modifications sociales nées du cours des temps, à tous les accidents, à toutes les catastrophes politiques ; elle a résisté à certains faits qui semblaient non seulement en présager, mais en con^ stater Tanéantissement. Le législateur, en vouant les premières castes aux professions des sociétés primitives, avait par le fait établi ce principe : « Que toute profession, que tout métier devait être exercé par une classe d'hommes qui s'y consacrerait spécialement. 2> D'après la légende, les castes fondèrent primitivement les professions qui leur furent assignées ; mais plus tard, de nouvelles professions, de nouveaux métiers, naquirent du développement de la civilisation, de la mise en jeu continue de l'industrie humaine. A leur tour, ces professions, ces métiers, donnèrent naissance à de nouvelles castes. Les livres sacrés nous ont raconté comment les choses se passèrent. Le mariage n'était pas permis entre membres de castes diverses; mais, grâce à la faiblesse, au manque de vigilance de mauvais rois , les instincts de la nature triomphèrent de la législation ; le mélange des castes eut lieu en dépit des barrières posées par la loi; des enfants naquirent qui n'appartenaient à aucune caste, voués , par le fait seul de leur naissan-