‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 80 sur 139 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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ce , à risolement et à Tiofamie. LoDg-temps le désordre alla en atigmentant; les gens sans caste ne cessèrent de se multiplier. Mais vint un sage roi qui vit un remède au mal. Certains arts, certains métiers^ certaines industries , comme nous venons de le dire^ inconnus au temps de la»première division des castes ^ étaient nés du progrès de la société ; or le roi îwiagîn^ de diviser en castes nouvelles les individus nés du mélange des anciennes , et d'attacher chacune à la culture de certains arts, à la pratique de tel ou tel métier, de telle ou telle industrie; il en fit des tisserands, des forgerons, des charpentiers, etc. Par ce sage règlement, les besoins toujours croissants de la société furent satisfaits, Tordre social fut raffermi par ceux-là mêmes qui l'avaient d'abord le plus dangereusement menacé ; suivant les livres indous, « le monde , un moment ébranlé , se rassit sur ses bases.

La caste est l'élément intégrant de la société indoue; elle a été, pour l'ordre social de l'Inde, ce qu'est l'individualité pour les sociétés nées de la civilisation chrétienne. Au sein de cdle-ci, la personnalité humaine reproduit dans Tordre des choses finies cette personnalité divine qui se meut, par delà le monde créé , dans les espaceà sans limites de l'infini. Dans TInde, Tindividualité humaine disparait dans la caste , de même que, d'après les idées indoues, toutes choses , toute existence finie, viennent s'anéantir au sein de la substance partout une, partout identi^que. Si Dieu s'est fait homme pour ouvrir l'ère de la civilisation chrétienne , on dirait qu'il s'est fait caste pour ouvrir la civilisation brahminique. Le législa-

LIVHB IT. -— XB HOtiro OEIBHTAL. SM

teur indou voulut fiedre par la caate, au moyen de la caste, toutes les mêmefi cboses que le législateur chrétien accomplit par l'individu : la caste, c'est l'outil , rinstrument par lequel il prétendit exécuter toute œuvre sociale. La culture de la science, les travaux de 4a guerre , du commerce et de Tagriculture , tous les métiers , toutes les professions sociales, pour lesquels l'Europe s'en remet au goût, au choix des individus , deviennent dans l'Inde le partage d'autant de castes . Bien plus , toutes les diversités de manière d'être , de sentir, de penser, 1^ vertus , les vices, qui font ici un saint Vincent de Paule , là un Lacénaire , toutes ces choses, en unmot, qui chez nous constituent l'individualité, S9 manifestant dans l'Inde sur de gigan-tesques proportions , suffisent souvent pour y donner naissance à autant de castes.

Le dogme de la caste n'est pas seulement demeuré le fait dominant de l'organisation sociale de l'Inde, il n'est pas seidement un instrument aux mains du législateur; il a pénétré si profondément dans les esprits, il s'y est mêlé si entièrement, qu'on dirait qu'il en fait l'essence et le fond. L'Indou n'a pas une idée, pas un sentiment qui ne s'y rattache. C'est une croyance sur laquelle jusqu'à présent rien n'a eu prise. C'est en vsin que d^s l'Inde, pas plus qu'ailleurs , les vicissitudeç delà vie n'ont pas épargné les individus; c'est en vain qu'on a vu des hommes appartenant aux castei^ supérieures tomber dans la misère et l'abaissement , tandis que d'autres , partis des derniers rangs, parvenaient au pouvoir et à la richesse, la sainte hiérarchie n'en est pas moins demeurée inébranlable

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dans tous les esprits , dans toutes les intelligeiices. L'Indou vit dans sa caste comme dans un monde clos^ fermé , obéissant à des lois qui lui sont propres , qui restent étrangères à celles du dehors. Les castes y tout en cohabitant sur le sol de l'Inde , n'ont, pour ainsi dire, entre elles aucun rapport , aucun contact , aucune idée commune , si ce n'est celle par laquelle toutes se séparent et se repoussent. Aussi l'Indou consume-tril la plus grande partie de sa vie en soins , en pratiques, qui n'ont d'autre but que de maintenir cette séparation. Supposez vingt nationalités différentes brisées par la guerre , et dont les débris seraient demeurés sur le sol même où elles se seraient combattues ; supposez-les réciproquement animées des mêmes antipathies, des mêmes haines qui leur ont mis les armes à la main, alors seulement vous pourrez vous faire quelque idée, bien qu'affaiblie peut-être, des rapports de ces castes entre elles. On dirait que le fond commun , qui se retrouve partout , chez tout ce qui porte un visage d'homme , que V humanité s'est retirée de ces peuples. Les idées qui paraissent les plus inhérentes à notre nature intime ne sont pourtant pas connues d'une caste à l'autre. Le bien et le mal n'ont pas de mesure générale , mais seulement une mesure relative : le bien, c'est d'obéir aux prescriptions de la caste ; le mal , d'y contrevenir. Pour celui qui appartient à telle tribu dont la profession est le vol, le crime serait de ne pas voler. L'Européen dit : « La valeur est une vertu » , Tlndou : <c La valeur est la vertu des Chactryas. »

L'inflexibilité du dogme de la caste , l'horreur de

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rindoa pour Tétranger , qui en est une des oonsé* quencesy se peindront mieux, au reste, daiis quelques traits pris au hasard, qu'au moyen de généralités. Nous les emprunterons à des époques et à des locali* tés différentes. Ârien nous raconte , comme un des plus singuliers spectacles auxquels assista Tarméô d'Alexandre, la fin tragique de deux Brahmes qui suivaient les Macédoniens. Devenus incapables de subvenir à leurs besoins , ils préférèrent la mort à la nécessité de recourir à une main étrangère. Bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et llnde voit se renouveler à chaque instant des traits semblables. Dans la guerre de 1744 entre les Anglais et le rajah de Tanjore, un officier de l'armée de ce dernier tomba entre les mains des Anglais. Blessé, il refusa de se laisser panser. Comme il crut voir que Ton allait user de violence, il sembla se résigner; mais à peine se troûva-t-il seul qu'il se hâta d'arracher l'appareil de ses blessures. Il fallut le faire garder à vue pour l'empêcher de se détruire. Se voyant ainsi surveillé , il feignit pendant trois jours la plus extrême tranquillité. La troisième nuit, ses gardiens, le croyant endormi, s'éloignèrent quelques minutes. Mais ce sommeil était feint. A peine ses surveillants étaient* ils sortis, que le Tanjoréen, se traînant hors de sa couche, se saisit d'une lampe et mit le feu à des broussailles , à du bois sec entassé dans un coin de la chambre. Le bâtiment, comme la plupart de ceux du pays , était construit en nattes et en joncs ; la flamme le dévora rapidement. L'officier n'était plus qu'un amas de cendres et de charbons quand il devint pos-

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sible de pénétrer jusqu'à lui. Il avait priera la mort à une vie à jamais souillée , à ses yeux, par rattoi{<^ clieinent des Européens. Deux dpayeb de ti suite de Reginald Heber , évéqae protestant de Calcutta, forent sur le point d'imiter rhéroïsmede&Srafames du temps d'Alexandre. Ces deux soldats tond)èrent dangereusement malades. L'évoque s'imagina qu'un pea de viii j mêlé à je ne sais quelle médecine , leur ferait grand bien. Il leur présenta cette potion. Tous deux déclarèrent résolument leur intention de se laisser monrir plutôt que de toucher k ce breuvage ou de recevoir quoi que ce fàt de la main d'un étranger.

Le même Reginald-Heber se rendait de Calcutta à Bombay. Chemin faisant, il rencontra im jour, gisant dans le coin d'une cour, un pauvre paWrenièr, en proie aux horribles souffrances de la dyssenterîe. Ce malheureux luttait depuis deux jours et(jteux nuits contre la mort. Vingt domestiques indous avaient pris, plusieurs fois par jour, leur nourriture à dix pas de hii; l'idée n'était venue à aucun d'aller à son secours , ni même de s'être donné la peine d'a[vertir Févêque de ce qui se passait. Ce derniier , a^rès èm entrevue avec le moribond, les réprimanda de lettr insouciance. La réponse fut unanime : « Il n'était pas de notre caste : de qui d'entre nous eût-ce donc été le service ? Pouvions-nous deviùer que le maître eût consenti à se laisser dérauger pour cirt objet ? » Des voyageurs anglais , en ce même m(»nent à Bdfijgalore , assistaient à un spectacle analogue. Uà coiîivreur, occupé avec plusieurs autres à réparek* lô toiture de la maison qu'ils hàbitàiekit , tomba d'uïiiè iiiM-

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teur assez considérable; il se blessa grièvement. Un des Anglais , le révérend Campbell , pria Tun après Tantre plusieurs des compagnons du blessé d^aller chercher de l'eau à un puits voisin pour la lui faire^ boire. Aucun d'eux ne bougea. Et quelle fut leur réponse ? « Maître , que voulez- vous ! cet homme n'est pas de notre caste ; il ne nous est permis ni de le toucher ni de le faire boire. y> Ne nous pressons pas de dire anathème à ces spectateurs impassibles de l'agonie du palefrenier, de la chute du couvreur. ËtonncAs-nous seulement de la la bizarrerie de la nature humaine. C'est la pitié de l'étranger , non l'indifférence de leurs compatriotes , qui pour eux eût été vraiment cruelle. La mort des deux brahmes du temps d*Alexandi'e , celle de l'officier tanjoréen contemporain de Clive et de Dupleix , la conduite des deux cipayes à la suite de Heber, sont là pour en témoigner.

^histoire nous montrera dans chaque peuple une sorte de travail , de mouvement intérieur , dont le résultat est la fusion de certaines classes qui ont commencé par se trouver en opposition. L'Inde , elle, perpétue indéfiniment cette opposition , repoussant opiniâtrement toute fusion. Toutefois , les classes inférieures ne sont pas absolument dépourvues de tout moyen de s'élever à la considération , partage héréditaire des brahmes. On jugera du prix qu'elles y attachent par les moyens qu'elles employaient quelquefois pour y parvenir. Un voyageur anglais , se rendant au Thibet, rencontra, en chemin , un de ces néophytes ambitieux (yogi) , déjà parvenu au second

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degré des épreuves qui devaient le conduire au but suprême. Le premier degré avait consisté à pass^ douze années sur ses pieds sans s'asseoir ni se coucher ; dans le commencement, il s'attachait à un arbre j au moyen d'une corde , afin de s'habituer à dormir debout. Pendant le second degré , il s'était tenu durant douze années les mains jointes au dessus de la tête, et déjà les ongles s'enfonçaient dans les chairs. Le troisième degré s'accomplit parfois de façcHis (fiverses. En général , le yogi doit passer une journée entière entre cinq feux , c'est-à-<iire entre quatre feux placés aux quatre points cardinaux , et le soleil sur la tête ; il se fait balancer au dessus de ces feux trois heures et trois quarts. Un Anglais , témoin de cette dernière épreuve , raconte qu'au bout d'une demi-heure le patient rendait le sang par toutes les parties du corps; on l'emporta , et il expira à l'instant. S'il eût survécu , une troisième épreuve restait à traverser : se faire enterrer vif pendant trois heures et trois quarts , et alors seulement , dans le cas où il en eût été retiré vivant , il se serait trouvé élevé au rang et à la puissance des brahmes. La caste des brahmes, on le voit, peut dormir tranquille et sans crainte de se voir menacée dans ses prérogatives par les castes inférieures. Elle leur permet bien l'ambition de s'élever jusqu'au partage de sa puissance; mais elle leur impose cette condition , de commencer par mourir avant de toucher le but. On voit que ces deux doctrines , d'un côté celle de l'immuable séparation des castes , de l'autre celle de la toute-puissance de la pénitence, se sont trouvéesen présence surce point. Il

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en est résulté cette singulière transaction que nous venons de raconter d'un droit reconnu , à la condition de devenir impossible dans la pratique. Dans les idées indoues , le pénitent par les suj^lices qu'il s'impose ébranle le monde , se soumet les dieux, monte au ciel. Or il fallait qu'il fût en mesure d'exécuter tout cela avant de prétendre marcher l'égal des brahmes.

Dans l'Inde, la propriété du sol appartint primitivement au roi. Le monarque continuait la possession de ces chefs des premières associations humaines qui s'emparèrent du sol où ils se fixèrent, par les mains des sociétés qu'ils personnifiaient. C'est là un état de choses éminemment d'accord avec le génie des temps anciens, qui existe encore dans toute l'Asie , et dont nous retrouvons des traces jusque dans notre Europe moderne. D'ailleurs , d'anciens documents mettent le fait historiquement hors de doute. Le législateur a dit : <c De l'argent caché en terre, ou des minéraux précieux tirés de la terre , le roi a droit à la moitié , parce qu'il est le maître suprême du sol. » Il dit encore : « Si la terre est endommagée par faute du tenancier, s'il manque à semer en temps convenable , qu'il soit puni d'une amende égale à dix fois la valeur de la part du roi dans la moisson; à cinq fois seulement, si la faute n'en e^ pas à lui , mais à ses serviteurs, et sans qu'il en ait eu connaissance, n Ailleurs enfin : « Les sages des anciens temps consi-. déraient cette terre, Prithivi, comme la femme du roi Prithi. » Dans ces trois textes , le roi n'est-il pas , sans nul doute , considéré comme propriétaire du sol? La taxe mise sur l'or et l'argent enfouis qui vien-

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nént à être découverts ne le dit-il pas clairement par ïes termei^ m^esoù elle se trouve formtilée ? L'amea* de BBposéé à la négligence dans la' culture peut en^ ôorfrétré considérée sous le même point de vue. La loi n'atiràit probablement pas songé à punir lé cultivateur de cette négligence si, die eût considéré la terré comme lui appartenant en propre : n'eû^il pas été alors en droit d'en user à sa guise ? Ce dont elle Teût puni y c'eût été de la négligence ou du retard dans lé paiement de l'impôt. Enfin , dans fexpressiôn à& Menou appelant la terre Prithivi, en faisant la f<^n^ Ine du roi Prithî , ne faut-il pas voir un dernier et décisif témoignage de ce droit royal? La f^fume, danaf les idées antiques, était la chose , la propriété de répoux. Les livres saints , allant plus loin^ considèrent Eve comme la chair de la chair, les os des oë d'Adam , comme un appendice, un prolongement dé ce dernier. La similitude des noms de Prithi et de! Prithivi, identiques à cela près de la terminaison du second^ semble exprimer, par rapport à la terre, et sôus une autre forme , une idée analogue (1 ) .

Mais la propriété ne demeura pas toujours dans les mains du roi; elle lui échappa, à une époque qui nous demeure inconnue, par suite de circonstances qui né le sont pas davantage. Toutefois , elle ne descendit pas jusqu'à l'individu ; elle s'arrêta et se fixa dans les municipalités , sous une forme collective et singulière. Ces municipalités , ou , pour leur laisser le nomi qu'elles ont pris sous la plume des écrivains

(i) tois de Menou , fossim.

LIVRS Vf. -^ Là ÉOMDX OUBMTAL. f 6T

les plus récenfèi , lés villages , ne sont pas seulement une simple agglomération de maisons^ comme la i^ gnification ùrdinaireéù motpourraitléfaire supposer. Le yiUagé iïidcâi est une certaine portion de territoke,yàrïanty en éteiidiie , de quelques centaines à queK qués milliers d'acres , en pupulation d- ime centaine à un où deux milliers d'h£Â)ilant8. C'est, é^ un mot, sous certains rapports, surtout quant à Tétendué, la' éommune de France, celle d'Allemagne, dltaÛe, des Etats-Unis fia paroisse anglaise; n^âiten diffère essentiellem^t par rapport à la constitution fon^damentale; Tandiis que lès commune françaises , allemandes i italiennes , américffines , et la psHr<»ssé anglaise j ne possèdent qu'une foî^t petite portion du territoire qu'elles occùpeùl jé'est-à-cfire les propriétésque nous appetons communales , le village indoû poàsëdé là totalité mêlnédece territoire ; il le possède tout aussi complètement que nos communes possèdent ce genre de propriétés dont nous venons de parier. L'exploitation de ce territoire se faisait en commun , par des^ procédés qui variaient plus ou mmns : ainsi j (mitât le territoire avait été divisé en tin certain non^e de' portions qui demeurairàt dans les mêmes mains pendant un temps plus ou moins long; tantôt, au contraire, eHës étaient tirées au sort tous les ans. Toutefois / èë n'était là qu'autant de nioyens différents d'atteSùdre un même but, c'est-à^re d'exploiter en commun un territoire posisMé en commtâi. Le législateur né s'était pas moins proposé cet objet : tirer le parti le plus avantageux à tous et à chacun d^un terrîtmré àfipai^ténant à tous. Bt ce but, l'admtnisti'atién

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du village l'atteignait surtout au moyen d'une habile distribution de fonctions. Deux employés principaux veillaient aux détails de l'administration proprement dite : l'un à la police , à la sûreté des habitants y à la répartition de l'impôt, à l'exécution des règlements ; l'autre à la tenue de certains registres , à l'exécution d'un cadastre des diverses exploitations , etc., etc.; puis venait un certain nombre de fonctionnaires, ou de gens de métiers différents, dont l'industrie était au service public : charpentiers , forgerons, cordonniers , etc. ; enfin , par un trait gracieux des mœurs indoues, un musicien (joueur de flûte) et un barde ou poète. Les dépenses communes , paiement de l'impôt à l'état , gages des fonctionnaires que nous venons de nommer, réparation des édifices publics , entretien des comrs d'eau, etc., étaient prises sur la récolte; puis le surplus se partageait entre les cultivateurs, au prorata de la portion de terre qu'ils avaient été chargés de mettre en valeur, c'est-à-dire de la quantité de travail fournie par chacun. Le fond de l'institution reposait, dès lors , sur une possession et une exploitation collectives, où charges et bénéfices devaient se compenser le plus exactement possible.

L'institution des villages, telle que nous venons de l'esquisser, n'a reçu depuis son origine que d'insignifiantes modifications; on la retrouve la même, au fond, aussi loin que l'œil peut pénétrer dans les obscurités de l'histoire de l'Inde primitive. L'institution était d'une élasticité, si l'on peut ainsi parler, qui lui permettait de s'étendre et de se resserrer à volonté, en satisfaisant à tous les besoins de la société. Les

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villages pouvaient varier en population, en étendue territoriale , en richesse , tout en conservant la même administration. L'un d'eux devenait-il une ville, c'était encore sans se dénaturer que cette administration prenait les proportions convenables; il suffisait, dans ce cas, d'augmenter suivant le besoin le nombre des employés publics ou des artisans des diverses professions , tout en les maintenant, soit entre eux, soit à l'égard de l'administration publique , dans les mêmes rapports. Plusieurs villages se réunissaient*ilsen plus ou moins grand nombre , une nouvelle unité administrative se formait, dont les affaires générales se trouvaient régies par deux nouveaux fonctionnaires de la même espèce que ceux dont nous avons parlé d'abord. Le village, ou la municipalité indoue, formait donc un tout vraiment complet. Le but de toute association humaine , celui de rattacher par un lien également favorable à l'un et à l'autre l'individu au tout social, le tout social à l'individu, s'y trouve atteint du premier coup aussi complètement, si ce n'est plus, qu'il ne Ta jamais été nulle autre part. Sachant se suffire à lui-même, le village indou s'est dérobé, par la force de son organisation plus encore que par l'exiguïté de ses proportions, aux chances de destruction qui ont atteint les plus vastes, les plus magnifiques empires. Il est demeuré intact, immuable, sur ce sol de l'Inde voué dès l'origine de l'histoire aux bouleversements, aux catastrophes politiques ; il est resté debout au milieu des ruines amoncelées. Le char des conquérants a passé sur lui sans l'écraser. Il a su ré* sister à l'action plus destructive encore de la fiscalité

S7* raiLOSOFll» M l'HiaxoiM.

«iiglaue ; il jA été^ il demew^e râémesit gâiérateur^ la molécule intégrante dos diverseis; organisations politiqae0 q^e la péninsule a yu se succéder. Ce principe , on, pour mieux dire, ce procédé de Tassociatlosi dont r.ayenir e^t peut*étre appelé à voir de grands réçpltat^ , oeprindpe ^ d^où naîtra peul>4tre un jour la grande fmoa sociale, a vécu depuis des siècles sur ce,môqie solde Tlnde, ou, d'un autre côté, les sépsprati(»s, le9 distinctiofi? , aemblent dQ9(imées.à s'ét^r* nifiier.

La faïQille iQdoue,.comme la Emilie chinmse, s'ali^ 9CHrbe wtièrement daiis scm chef. Les fils , sous la pmss^nçi^ absolue du père, ne peuvent posséder qu'un pécule. A la mort du père de famille, le fils aîné, pre* nant quelqu^ois toute la fortune, remplace le plus habituellement son pêne vis-à->vis de sa mère et de ses frères. D'autans fois, à la vérité, Thâritage se partage^ mais m pcMtions inégales , le fils aine prwsint la pins considérable. Chaque frèfp commence à son tour une fainille dont il devient le chef , le maître absolu. La morteUe-mémen'aboUt pas l'autorité du père , qui continue de demeurer en quelque sorte préseni au sein de la famille. Le but du mariage, surtout chez les Brahmes, c'est de laissa un fils dont le devoûr s^a d'accompUr tous les mois en l'honneur du pèrqdécédé un sacrifice , en l'aG^sence duquel ce dernier ne saurait parvenir à la béatitude éternelle. C'est dans le môme but que le frère dcmt Ysàoé est mert sans postérité ^t t^u de fi^nder SiS fenune ef, d'en obtenir un fils, mais ce fils, au lieu de lui appartenir, appartient au défunt, et fera en l'honneur de cdui-ci

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I9 ^Sisicrifiee voulu : prescription demi Tanalogiie m retrouve chez lea Hébrea;!^, et qui constitue un de» exemples les plus singuliers de ranéantiseemeni; de rindividualité au^in de la famiUe- La femme JQU0 aaas doute un r^e des plus charmants sur }e théâtr» îndou ; elle a souvent fourni à la poésie ses {dus déli-* cates inspirations. « L9 femme est lôen la moitié du mari; elle est la plus intime de toutes ses joies ^ elle est la scHurce de tout son bonheur; que dis^'e? elle est la racine du sauveur (comme mère du fils qui offre le sacrifice). Les amies y par leurs doux entretiens 9 font la consolation du solitaire; elles exercent le devmr comme les pères , elles consolent dans lo malheur comme les mères (1). » Le législateur (2) en parle lui-même en termes touchants , attendris, ce Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont sati^aites; mais lorsqu'on ne les honore pas, tous les a(^s pieux sont stériles. » Le signe le fim manifeste de l'infériorité sociale de la fi^nme, la polygamie, n'en existe pas moins dans l'Inde. Le héros du drame de Sacontal^ a plusieurs femmes, qui vi* venjt retirées dans l'intérieur de ses appartements. Le divcNTce et la répudiation sont permis au mari sous le plus lég^ prétexte , pour le plus futile motif. La femme n'est pas absolument tenue de monter sur le bi&cher qui doit consumer le corps de son mari ; ce?pendant ce sacrifice ne laisse pas cpie d'être général, pomme conséquence de l'opinion qui la subordonnée

(1) Schlegel, Langue ei philosophie ^ etc.

(2) Les lois de Menou.

27S PBILOSOPHIB DB L*aiSTOlRB

ce dernier. Enfin le législateur, quand il veut résu* mer la condition de la femme, ne recule pas à dire (1 ) ce qu'elle doit rester jour et nuit sous la garde de ses protecteurs; pendant son enfance, sous la garde de son p^e; quand elle est mariée, sous la garde do son mari, et sous la garde de ses enfants dans sa vieillesse, parce qu'elle ne doit jamais se conduire à sa fantaisie. »

V' L'esclavage, bien que sous des formes parfois différentes de celles qu'il revêtait ^Ueurs , existait, existe encore dans lînde. La fatalité de leur condition force même un certain nombre de pariahs à chercher un refuge même jusque dans cet état qui en lui-même nous parait le comble des misères humaines. «Un grand nombre de ces malheureux, nous dit l'abbé Dubois , se vendent eux-mêmes conune esclaves pour toute la vie, avec leurs femmes et leurs enfants, à des cultivateurs qui leur font exécuter les travaux les plus pénibles et les traitent avec la dernière dureté. » « A la côte du Malabar (seule partie de l'Inde où existe le droit de propriété tel que nous l'entendons en Europe), les pariahs sont attachés à la glèbe , de père en fils, dans le lieu où ils naissent; le propriétaire peut les vendre avec le sol et en disposer comme il lui plaît. Chaque propriétaire de terres dans ce payslà a pour les cultiver une peuplade de pariahs, qui sont proprement ses esclaves et qui font partie de son domaine ; tous les enfants qui naissent parmi ces deniers sont serfs ainsi que leurs pères , et le maître est

(1) Les lois de Menou.

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