LIVRE IT. — LE KONDfi O&IEUTAL
comprit la nature extérieure avec un sentiment qui semblerait ne devoir appartenir qu'à une époque plus avancée, mais qui tient ^ sa manière de concevoir l'homme , le monde et leurs rapports mutuels. Elle sait mêler, souvent avec un charme extrême, des idées d'ordres différents, et qui pourraient sembler les plus complètement opposés. En revanche , cette idée , ce sentiment du beau, qui a produit les immortels chefsd'œuvre de la Grèce , lui manque essentiellement. Le beau , dans l'art et la poésie , consiste surtout dans un juste rapport entre l'idée et sa forme , entre Tidéal et le réel, entre l'infini et le fini ; chose étrangère au génie de l'bide , qui n'établit jamais un rapport distinct entre ces deux termes de la pensée. 11 n'est pas de .production du génie indou où, comme dans sa cosmogonie, ne viennent se mêler et se toucher les détails les plus disparates. Toutefois, la grandeur, l'illimité , la hardiesse et la profondeur de la pensée demeurent le caractère dominant de ce grand mouvement intellectuel. Nous verrons dans la Grèce l'exaltation de la force humaine , nous verrons les Dieux se mêler aux affaires humaines et prendre part aux combats. Mais ici c'est la divinité elle-même qui s'incarne dans les héros ; c'est l'élément divin, c'est le sentiment de l'infini qui presse , entoure , enveloppe toute l'humanité, lui communique son incommensurable grandeur.
Dans l'art, dans l'architecture religieuse surtout, le génie indou ne s'est pas manifesté avec moins de grandeur et de magnificence. Jamais peuple n'a pétri la matière d'une main plus puissante , pour en faire
282 PHILOSOPHIE DE l'HISTOIRE.
Texpressioa symbolique de ses dogmes religieux. L'Egypte seule pourrait soutenir la comparaison sous ce point de vue; mais nous considérons les Egyptiens comme venus de l'Inde. L'Indou construit d'innombrables pagodes y qu'il entoure d'enceintes successives qui correspondent aux différents degrés dérinitiation; il élève d'immenses pyramides , qui expriment tout à la fois et la hiérarchie sociale et l'aspiration de l'àme humaine vers le ciel ; il multiplie des enfilades d'appartements qu'il remplit de personnages mythologiques. Il sculpte les cavernes d^Ellorah , les iles deSalcette et d'EIephantor. A Mavalipouram , toute une ville sacrée a été taillée dans les flancs d'une immense montagne , avec sept pagodes sculptées chacune dans un seul bloc de granit ^ avec de nombreuses rues ou places publiques, toutes remplies de divinités de toutes sortes , d'animaux fantastiques , de statues colossales. En face d'un tel spectacle , l'imagination étonnée , éperdue j se croit long-temps le jouet d'une illusion merveilleuse* On dirait que l'Inde, enivrée, oppressée du sentiment de l'infini, a fait de gigantesques efforts pour l'épancher sous toutes les formes, ne négligeant jamais toutefois de mêler au grandiose de ces constructions d'innombrables détails pleins de grâce et de fantaisie. C'est un des caractères du génie indou de développer avec une prodigieuse variété l'unité de ses conceptions fondamentales.
La cosmographie des Indous trahit à chaque ligne toutp l'ignorance, ou, pour mieux dire peut-être, toute l'indifférence de ces premiers habitants du