‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 87 sur 139 · LIVRE IV. — LE MONDE ORIENTAL · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — LE MONDE ORIENTAL

les plus puériles, les plus mesquines, les plus bizarres, où rien n'a consistance ni durée, où Tunivers parait vaciller sur sa base, à chaque instant sur le point de s'abimer dans le gouffre du néant ; où tous les lieux, tous les temps sont confondus; où Ton ne saurait, en dépit de l'immense développement intellectuel de rinde, démêler aucune notion historique, car rhistoire c'est la personnalité d'un peuple fixée par rapport au temps et à l'espace; où l'air s'emplit, en q[uelque sorte, d'apparitions qui ont moms de réalité que les fantômes qui hantent notre sommeil. Toutes choses dont la philosophie indoue semble elle-même avoir eu conscience, et qu'elle a exprimées d'un mot, quand elle a appelé l'univers un rêve de Brahma.

La société indoue ne saurait avoir de dispositions au prosélytisme. Elle ne s'occupe en rien de l'étranger , qui , à vrai dire, pour elle n'est pas , n'existe pas ; ce qui se comprend facilement en raison même de l'idée sous l'influence de laquelle elle s'est formée. Comment la société ou la terre de Brahma auraitelle une place pour qui n'y a pas vu le jour ? Comment s'ouvrirait-elle à lui et lui donnerai^elle accès? Les castes ne sont autre chose qu'une extension , qu'un appendice de la substance de Brahma , que Brahma lui-même sous forme visible. La foi , l'adoration, l'amour, sont insuffisants à ouvrir l'entrée de cette communion sociale ou religieuse , qui constitue une chose de fait , une chose matérielle, non morale ou de croyance. A qui veut se faire chrétien , il suffit de confesser le symbole du christianisme; mais aucune formule de confession ne peut produire ce mira-

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cle rétrospectif, à savoir que ce qui n'a pas fait partie de cette évolution primitive de sa propre substance au moyen duquel Brahma a engendré la nation in* doue y ait pourtant été compris. Comment s'y prendre pour que ce qui n'a pas été ait cependant été ? La religion brahminique se trouve dès lors dépouillée de toute force de prosélytisme , et toute conquête lui a été et lui demeure interdite. Dépôt confié à un seul peuple 7 elle n'est à Tusage que de ce seiil peuple- La vie de Tlndou est pour ainsi dire négative ; il en consume la meilleure partie à se préserver du contact des autres castes. C'est dans une situation analogue qu'il se trouve placé à l'égard des étrangers ^ et c'est là, sans doute, la raison principale qui l'empêche de devenir conquérant. Ce que les peuples primitifs se sont toujours proposé dans la conquête , c'est la convtBTsion ou l'extermination des peuples voisins.

Les Indous ne sont pourtant pas originaires du pays qu'ils occupent aujourd'hui. Après avoir grandi sur le plateau central de l'Asie occidentale , ils se virent contraints de s'en éloigner à la suite d'événements que nous ignorons. Peut-être cédaient-ils seulement à ce mouvement général d^expansion auquel obéissaient alors tous les peuples du monde. Quoi qu'il en soit , à peine eurent-ils trouvé un terrain favorable où bâtir leur édifice social , qu'ils ne bougèrent plus. Ce sol qu'ils avaient conquis le fût plus tard d'abord par les Musulmans , puis par les Européens. Ces dernier? se superposèrent à eux , comme eux-mêmes s'étaient superposés à nn peuple occupant la presqu'île à leur arrivée, Bt,[stnvant toute probabi-

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lité, ancêtres des nombreuses tribus de Parias. Maîs^ dans les deux cas , un phénomène singulier se manifesta. Les Indous ne s'étaient pas mêlés à ces habitants primitifs de la presqu'île qu'ils avaient dépossédés ; les siècles, en s'écoulant, n'amenèrent entré les uns et les autres aucun rapprochement, et creusèrent phitôt, à ce qu'il semble , l'abîme profond qui les avait d'abord séparés. Dans ce nom de Pariah ne sentons-nous pas tout ce qu'il est possible à l'esprit humain de condenser, dans un seul mot, de haine et de mépris ? Mais ils ne se mêlèrent pas davantage aux nouveaux con* quérants de la Péninsule. C'est que cette même disposition d'esprit qui ôtait à l'Indou la faculté de devenir conquérant lui ôtait aussi , jusqu'à un certain point, la possibilité d'être conquis. Ce n'est pas, à la vérité, le territoire même de la patrie , le sol qu'il foule aux pieds, qu'il met son énergie à défendre, mais la patrie morale, c'est-à-dire l'institution religieuse et sociale, et, pour tout dire en un mot, la caste. Pas un Indou qui ne se laisse mettre en pièces plutôt que de se soumettre à la moindçp infraction , en apparence la plus insignifiante, à tout ce qui lui est prescrit sur ce point. Si le sol de la patrie a été incessamment foulé par la conquête , le sol sacré de la caste a donc été défendu pied à pied, et, jusqu'à ce jour, préservé dé la moindre souillure. L'Inde , dans le cours de son histoire , est ainsi demeurée privée de toute action à Fégard de l'étranger , elle ne peut rien lui donner , elle n'en peut rien recevoir. Il ne lui appartient pas de concourir à cette fusion définitive des peuples qui doit être un des derniers résultats de l'histoire. Elle a

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laissé cette tâche au peuple brillant et aventureux dont nous allons maintenant nous occuper.

La Perse, tout au contraire de l'Inde, nous conduit sur le terrain de l'histoire générale , universelle. En ce moment, nous entendons surtout par histoire l'action extérieure des peuples, leur action réciproque les uns sur les autres. Tandis que Tlnde demeure absorbée dans la contemplation , ensevelie dans une sorte d'activité négative , la Perse , dès ses premiers pas sur la scène, se montre douée d'une force d'expansion qui donnera le monde au moins momentanément au principe qu'elle représente. Les dogmes religieux ou politiques de l'Indou , nous le répétons, ne le portaient point à l'action ; la notion la plus haute à laquelle il se soit élevé , c'est Brahma, l'être en soi , ne se manifestant que par la pensée, dont l'univers est le rêve passager. La pratique religieuse (fui surpasse toutes les autres en mérite et en efficacité , c'est le re« cueillement , la méditation; le devoir social qui domine tous les autres , c'est la distinction , la ^séparation des castes ; c'est un effort perpétuel imposé à chacun pour se tenir à l'écart , pour se dérober au contact des hommes et des choses, ta Perse manifesta sur tous les points des tendancet évidemment contraires. La notion qu'elle se fait de l'être absolu, de l'être en soi, est celle d'une incessante activité, d'où découleront des dogmes religieux et des principes de conduite de nature analogue. Ainsi , la lumière est la forme , le symbole sous lequel la Perse s'est représenté le dieu suprême ; or la lumière , qui ne cesse de découler du soleil , la lumière qui ne cesse de combattie

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