‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 96 sur 139 · LIVRE V. -^ LE MONDE PERSAN. S · texte numérisé non relu

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dé mystère, mais pour nous fermé, inaccessible, où la pensée ne saurait nous faire pénétrer. L'homme est sans doute bien autrement merveilleux , mais il est dans Tordre des choses que nous soyons à nous-même le dernier objet de nos étonnements. D'ailleurs , avant d'avœr sondé par la réflexion les mystères de sa propre nature, l'homme croit naïvement en avoir le secret ; mais le secret de Tanimal lui est refusé. Ce qui se passe chez un autre homme il le devine , ou croit le deviner , par ce qui se passe en lui ; mais, faute d'analogie , l'animal lui échappe, il reconnaît son incapacité à le comprendre. L'animal représentait donc à l'esprit humain l'image la plus complète , hors de luimême, d'une force animée agissant dans le monde matériel ; il lui offrait une image extérieure de cet effort incessant au moyen duquel elle-même tend à dominer la matière. La multitude d'espèces animales qui couvraient le sol de l'Egypte fournissait à cette idée d'innombrables symboles- L'Egypte vénérait dans l'animal la puissance invisible , âme et vie do l'univers ; et , ce principe admis , il était naturel de reconnaître la diversité des manifestations de cette force dans la variété des espèces. D'un autre côté , une multitude de circonstances pouvaient porter à l'adorer sous telle forme plutôt que sous telle autre. C'est ce qui arriva : car on vit les provinces , les villes, les tribus , se placer spécialement sous l'invocation de tel ou tel animal, lui consacrer une dévotion particulière. C'est encore ce qui porta le génie égyptien à chercher dans les animaux l'expression symbolique de ses idées scienti- ToMB I. n

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fiqaes ou cosmogoniques. Le scarabée fut considéré comme le symbole de la puissance génératrice de la nature , ou bien encore comme celui de la révolution annuelle du soleil; l'ibis, du cours du Nil; le vautour , alternativement de la divination et de la compassion. Mais les animaux naturels, si divers et si nombreux qu'ils fussent, ne suffisaient pas à toutes les exigences d'un symbolisme savant et compliqué. On tenta d'y suppléer par des animaux fantasti ques. L'art imagina une multitude de sphinx, les uns à corps de lion et à tête de jeune fille, les autres à tête d'homme , avec ou sans barbe , etc. , etc. U couronna le corps humain de toutes les têtes possibles d'animaux, réels ou imaginaires, se proposant de traduire ainsi l'idée dont il en faisait la représentation. Par cette même raison, les dieux revêtirent des formes étranges , empruntées tout à la fois à la natiure humaine et à la nature animale. Hermès et Ânubis eurent une tête de chien , Isis mie tête de lion surmontée de cornes de taureau. On vit encore des serpents à tête de bœuf, des lions à tête de bélier. L'homme et l'animal , partout accouplés dans la conception égyptienne , semblaient faire d'incessants efforts ou pour se séparer , ou pour se confondre en une créature nouvelle. De ces efforts perpétuels , exprimés sous les formes les plus variées, parfois les plus bizarres, naquit sans doute, en partie, la fécondité de l'art égyptien. Ne pouvant parvenir à une expression claire et pour lui satisfaisante de l'idée, il ne cessait du moins de le tenter. L'Egypte n'a conservé qu'un petit nombre de ses monuments , elle demeure

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couverte des débris de cette inépuisable symbolique. D'ailleurs elle ne puisait pas son inspiration dans le goût d'une vaine décoration , d'un simple développement de magnificence ; se débattant sous la pensée vague mais puissante qui l'obsédait c'est en quelque gorte pour s'en délivrer qu'elle s'efforçait de la faire passer dans la pierre et dans le marbre.

Nous avons déjà parlé de l'institution politique de l'Egypte, nous n'en dirons rien de plus. Dans ses parties les plus essentielles, c'est l'institution même de rinde , transportée sur le sol de TAfrique. Mais l'Egypte eut une idée à elle, ime idée jusque là étrangère à l'époque de l'histoire où elle parut, une idée qui constitua son originalité, dont elle devint l'organe et le missionnaire. Au dire d'Hérodote , la première elle proclama dans le monde cette grande pensée : l'àme est immortelle , c'est-à-dire l'àme est une chose indépendante et différente en essence du monde matériel où elle est appelée à se manifester. Cette notion se retrouve bien , jusqu'à un certain point , dans la doctrine indoue, mais elle n'y est nulle part aussi nettement exprimée. L'Inde ne s'est jamais complètement élevée à la croyance à l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à sa personnalité prolongée au delà de la vie terrestre ; elle crut à l'absorption de celle-ci au sein de l'unité universelle , de l'absolu. Tout au contraire , dans la doctrine égyptienne , Tâme , séparée du corps, n'en continuait pas moins d'exister par elle-même. Les monuments de l'Egypte nous apprennent ce qu'elle pensa sur ce point, le plus important de tous , en même temps qu'ils nous apprennent

aussi le mécanisme; pour ainsi dire/ et le secret même de sa vie sociale et politique. Une multitude de basreliefs , de peintures hiéroglyphiques , qui couvrent les cercueils , représentent la destinée de Tâme après sa séparation du corps. Nous voyons les épreuves auxquelles on la croyait destinée , les châtiments et les récompenses qu'on supposait devoir l'attendre , etc., etc. Jamais aucun dogme, aucune notion intellectuelle n'est arrivée chez aucun peuple à une réalisation plus complète. Nous ne croyons pas qu'aucune croyance ait été plus généralement adoptée. La mythologie grecque, au surplus, n'était, comme on le sait , qu'une partie des symboles égyptiens divinisés par l'imagination populaire.

Dans les croyances égyptiennes , l'âme , après la mort , n'était probablement pas censée rompre tout lien avec la terre. L'embaumement , qui nous hvre des cadavres conservés pendant tant de siècles , se rattachait évidemment à quelque notion de ce genre. Probablement encore , Tordre social était c^nsé demeurer, au delà du tombeau , ce qu' il était en deçà. Cette doctrine de l'Egypte sur l'âme , en bien des points, demeure pour nous vague , confuse , contradictoire môme avec l'idée qui en est le fondement. Chez les modernes , la croyance en une autre vie a pour premier résultat de nous rendre assez indifférents à ce que deviennent les corps après la mort ; que sont-ils à ce point de vue , qu'une forme vide , qu'un peu de poussière j qu'une proie pour les vers! Cepondiant c'était une opinion absolument contraire qui prévalait chez les Egyptiens. Leur dogme de

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rimmortalité de rame les avait conduits , par suite d'une liaison d'idées dont nous ne pouvons nous rendre compte qu'imparfaitement, à vouloir immortaliser aussi les corps. Peut-être admettaient-ils que l'âme continuait à rester attachée au corps tant que celuici subsistait au moins dans ses parties essentielles ; qu'alors seulement elle le quittait pour aller subir son jugement. Peut-être encore admettaient-ils que Tàme devait un jour ranimer encore une fois le même corps. La pensée de l'Egypte ne pouvait donc manquer de se tourner sans cesse vers la mort, de graviter autour de cette idée. Pour chacun, l'affaire la plus essentielle de la vie, c'était de se procurer un tombeau, c'est-àdire un lieu où le corps, parvenu à un état stable, fût à l'abri de tout ce qui pouvait le léser, le blesser, le déchirer. De là encore ce soin de placer à côté du mort les objets ou les instruments de sa profession, et de peindre sur chaque cercueil les occupations du défunt pendant sa vie. Parmi les momies il s'en rencontre qui ont sous le bras des rouleaux de papyrus contenant des contrats de rente, de vente, d'acquisition, où tous les détails d'affaires sont relatés comme si ces documents eussent dû servir de l'autre côté de la tombe. Immédiatement après la mort l'âme subissait un jugement; comment la nouvelle position qui lui était faite par ce jugement se rattachait-elle à ce corps si soigneusement conservé ? C'est un secret sur lequel les hiéroglyphes se taisent encore ; mais la science commence à livrer de rudes assauts à leur discrétion séculaire. On plaçait un mort dans les festins , mais dans le seul but, à ce qu'il semble , d'exciter les con-

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vives à jouir de la vie par la considération de sa br^ veté} de sa bouche muette, chacun croyait entendre ces paroles : « Bois, mange, réjouis-toi, en attendant que tu sois un jour ce que je suis aujourd'hui. » Une partie de ces usages se rattachent à un ordre d'idées sur lequel nous ne savons rien de positif et qu'il nous est difficile d'entrevoir. Nous apercevons seulement que, dans les idées égyptiennes , l'âme, après la mort, continuait de tenir au corps par certains liens. Les embaumements, l'acte le plus considérable et le plus saint de la vie de l'Égyptien , présentaient une contradiction étrange et qui se rattachait sans doute à ce point de leur croyance qui demeure inexplicable. L'embaumement assurait l'immortalité à celui sur lequel il était pratiqué; il euchainaît la vie, pour des siècles, à ce corps qui aux yeux n'était plus qu'un cadavre ; il introduisait dans un monde nouveau celui qui disparaissait du monde actuel. Toutefois, en dépit de toutes ces choses qui découlaient de l'embaumement, qui ne pouvaient exister que par l'embaumement, il se pratiquait une coutume singulière. Des employés, payés par l'état, étaient commis aux fonctions d'embaumeurs publics. Or, à peine l'un d'eux avait-il fait à un corps l'incision par laquelle devaientôtre arrachées les entrailles et les parties molles , qu'il jetait en toute hâte le couteau dont il venait de se servir; la populace l'attaquait , le poursuivait à coups de pierres et de bâtons ; il n'avait que le temps de se sauver à toutes jambes. C'est qu'il avait blessé la demeure sacrée de l'âme, c'est qu'il inspirait quelque chose de l'horreur du

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meurtrier , bien que cette blessure qu'il venait de faire dût être immédiatement fermée , bien qu'elle fftt nécessaire à la vie nouvelle du mort; c'est qu'il avait ouvert à l'âme une voie par où s'échapper, bien que cette voie dût être aussitôt interceptée.Les Égyptiens , suivant ime expression qu'on se plait à répéter, considéraient leurs maisons comme des hôtelleries , et les tombeaux comme des maisons. C'était là , pour eux, une expression toute naturelle ; elle ne présentait pas à leur esprit le sens poétique, métaphorique, philosophique , que les Grecs se plaisaient à y voir : «ar au delà du tombeau commençait pour les Égyptiens une vie nouvelle, non pas uniquement spirituelle , mais sous quelques rapports matérielle aussi, dans le corps conservé. Nous le répétons , car il faut toujours en revenir à cette idée , l'esprit égyptien , par un effort perpétuel, incessant, tendait à se séparer de la nature , à s'élever au dessus d'elle ; mais il lui était interdit de parvenir à cette hauteur où il peut avoir la conscience claire et distincte de lui-même , où la nature ne lui apparaît plus qu'un théâtre préparé à son activité, qu'un des termes de Topposition nécessaire aa développement de cette activité. En dépit de ces contradictions et de ces bizarreries, au fond peut-être plus apparentes que réelles , le dogme de l'immorta- Uté de rame n'en prit pas moins, en Egypte, une consistance qu'on ne lui voit nulle autre part. Pour la première fois, le prolongement de la personnalité humaine après sa vie terrestre est accepté par l'intelligence de tout un peuple. Bien plus , cette doctrine devient un des mobiles les plus puissants de l'activité

sociale, politique, artistique, de ce peuplé ; elle en fait l'originalité , elle en devient le génie.

Deux autres contrées célèbres se trouvèrent comprises dans l'empire persan : la Judée, dont le nom seul suffit à rappeler le rôle immense ; et la Phénîcie, dont les rivages virent les premiers navigateurs. L'une et l'autre, bien qu'à des degrés différents , forent les dépositaires d'éléments de civilisation destinés à avoir une grande place dans le monde. La tribu hébraïque, d'après les traditions rabbiniques, fit long-temps partie de l'empire babylonien. Eber , fils de Salah , fils d'Arphaxad , fils de Sem, en fut l'ancêtre. Après la dispersion des peuples , elle se fixa dans la Ghaldée. Ayant les mœurs et les habitudes patriarcales de ses voisins , c'est seulement à partir d'Abraham qu'elle se montre dans l'histoire avec des caractères particuliers. Si elle eût suivi le cours naturel de ses destinées, cette tribu ne se serait distinguée en rien de toutes celles appartenant à la même époque de civilisation; mais les circonstances lui ouvrirent une voie nouvelle, en la mettant en contact avec l'Egypte, et en effet l'Egypte recelait d'autres éléments de culture et de progrès , qui devaient s'ajouter à ceux qu'elle-même possédait. Joseph , fils de Jacob, un des personnages importants de la tribu , vendu par ses frères à des marchands arabes , fiit emmené comme esclave en Egypte ; il s'y éleva au rang des plus grands dignitaires. Il obtint pour sa race la permission de s'établir dans cette fertile contrée. Mais à sa mort la situation des Hébreux , au milieu d'un pays étranger , empira de jour en jour ; elle ne tarda pas à

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