‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 97 sur 139 · LIVRE V. — LE MONDE PBftSil · texte numérisé non relu

LIVRE V. — LE MONDE PBftSil

devenir une dure servitude. Moïse les en délivra, et pendant quarante années erra à leur tête dans le désert , avant de les conduire en vue de cette terre promise dont lui-même s'était interdit l'entrée. Il avait voulu se donner le temps de pétrir à loisir cette matière sociale dont il avait entrepris de faire un peuh pie. En revanche , les Hébreux commencent aussitôt leur rôle dans le grand drame de l'histoire , et s'y montrent dans toute l'originalité de leur génie.

Moïse coula dans le moule d'une puissante unité l'institution dont les Hébreux devaient conserver la forme et porter l'empreinte jusqu'à la fin des siècles. Trois éléments entrèrent dans cette grande œuvre: les anciennes institutions hébraïques, plus ou moins altérées ou peut-être épurées par le séjour en Egypte; les institutions égyptiennes, dont il ne pouvait manquer d'emprunter beaucoup; enfin son propre génie , c'est-à-dire ce qu'il dut mettre du sien dans la réforme qu'il entreprenait. Moïse, en effet, se présente avec tous les caractères historiques du réformateur. L'inspiration spontanée qui préside à l'œuvre des révélateurs vraiment primitifs se trouve mêlée chez lui à la science , à la réflexion , à l'étude. Ce qui caractérise les premiers législateurs , fondateurs des sociétés hmnaines , tels que nous les avons décrits , c'est une inspiration soudaine , puissante y qui déborde sur l'univers, qui tend à le remplir, qui ne saurait comprendre qu'elle-même. Non seulement ces premiers révélateurs se croient en possession de toute la vérité sociale ou religieuse ; mais , en dehors de cette vérité , pour eux il n'y a rien ; l'univers ma-

SSO PULOsoran db l'histoimb.

tériel liii*méme , ils le âçonneiit sur le t3rp6 idéal qa'iis s'ea scMit fait. Mais rignaranoe est la ocmq^ague inévitaUe de cette inspiration spontanée , souyent suUime. Il n'en est pas ainsi de McSae. Moise , cosùr me nous l'apprend l'écritore , avait été élevé dans la sagesse égyptienne ; Moïse aurait été un savant y un grand honune, s'il n'avait pas été un prophète. C'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand il s'agit de juger son œuvre.

Les Hébreux , à leur sortie d'Egypte , se montrent à nous sous des traite qui leur sont éminemment propres ; ils n'ont rien de commun avec leurs voisins on leurs devanciers. Leur histoire est dégagée de ces règnes des dieux et des demi-dieux y de toute cette mythologie qui (ait la mmlieure partie des Iraditrons de ces damiers; leurs institutions sociales, leur organisation politique j ont siibi des réformes analogues. Le temps avait-il dépouillé leurs annales de ces souvenirs , ou la main de Moïse les en avait-elle élagués? Nous ne savons , mais il fallait bien qu'il en fût ainsi pour qu'ils devinssent propres à la mission qui devait leur être confiée , celle de proclama dans la monde l'unité, la personnalité, la spiritualité de Dieu. Gomment donc un td résultat est-il arrivé à se produire ? Comment les Hébreux , à leur apparition dans rhistoire, se trouvent-ils dans des conditions essentiellement différentes de celles de leurs contemporains? Faut-il admettre que, par on décret particulier de la Providmce , ils en aient été afiBranchis, on bien que ce jrésultat se soit trouvé produit par la coml»naison de certains événements historiques , par l'arrangement

Liras ▼• — tS MOHMt »RSAff . 8S1

de certaines cirGonstanceshumaines ? Ce dernier point de vue est sans doute le plus rationnel j le plus philo* sophique. Quand Dieu veut produire un chêne , il ne procède pas par un miracle; mais les choses ont été réglées de telle façon que le gland confié à la terre se développe sous Tinflu^ce de certaines conditions, qu'il s'assimile certaines molécules matérielles , qu'il repousse les autres. Or c'est aussi par des moyens humains que Dieu aura procédé pour faire paraître , à cette époque du monde, un peuple dont l'histoire reposait sur des traditions tout à fait nouvelles dans le monde. Le séjour des Hébreux en Egypte, l'initiation de Aloïse à la science des sanctuaires , les retranchements qui s'ensuivirent , d'après notre hypothèse, dans les annales hébraïques , peuvent être considérés comme les moyens qui servirent à l'accomplissement de ce phénomène. C'est ainsi que le peuple hébreu put se montrer , à sa sortie d'Egypte, comme ayant perdu tout ce que son enfance avait pu avoir de commun avec l'enfance des autres peuples. Depuis long-temps il avait laissé les vêtements du premier âge aux ronces du chemin. Mais aussi, il faut le répéter , l'exception présentée par les Hébreux, en ce qui touche les institutions que nous avons montrées comme primitives chez les autres peuples, ne prouve rien contre l'existence de ces institutions , ni contre la vérité de ce que nous en avons dit plus haut.

La personnalité de Dieu fut la base principale de la révélation de Moïse. La notion de Tunité de Dieu n'était peutêtre pas étrangère au haut enseignement des prêtres de l'Egypte ; peut-être cette grande vérUé

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se transmettait-elle dans l'intérieur des sanctuaires , sous le voile de Tinitiation. Mais Moïse la fit sortir du domaine de la spéculation pour la faire entrer dans celui de la vie réelle ; elle devint le fondement, la pierre angulaire de son œuvre sociale. Pour la première fois depuis l'origine des choses , cette idée fut mise à la portée de tous , elle devint un ressort , un mobile d'activité politique ; elle vint se mêler à la vie morale et intellectuelle de chacun. Dieu^ dans la conception hébraïque , se montre pour la première fois dégagé de tout mélange et , pour ainsi dire , de toute solidarité avec la matière ; les deux principes , mêlés et confondus dans les conceptions de la Chine et de rinde, se trouvent ici nettement séparés; Brahma se dégage de tout contact avec le monde matériel; Hermèsachève de se dépouiller dumanteau à demi diaphane sous lequel il selaissait entrevoir ; Jéhova apparaît alors dans son caractère de pur esprit , de sublime intelligence. L'homme s'est assimilé la grande notion de Dieu , il s'est saisi de Dieu dans ses attributs les plus distinctifs et les plus importants. La grande distinction du monde et de Dieu , de la nature divine et de la nature humaine , se trouve clairement établie. Sans doute ces deux termes existaient déjà dans la conception indoue , mais une capricieuse chaîne de termes intermédiaires 9 tout en les unissant , déguisait en partie leur distinction, leur opposition. Dans la conception hébraïque , au contraire , tout terme intermédiaire disparaît entre les termes extrêmes]; plus de lien, plus d'échelle graduée qui conduise de l'un à l'autre, mais opposition constante , formelle, étemelle.

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