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biologiques, des phénomènes économiques, historiques, nous montre l'homme accablé sous le poids de faits dont 1l n’est pas l'agent, la cause. Et si nous laissons agir seule, si nous abandonnons pour ainsi dire à elle-même cette solidarité naturelle, à quoi conduira-t-elle ? À assurer le triomphe des plus forts, des plus aptes, des mieux armés dans la lutte pour l'existence, la disparition des plus faibles. Ce peut être une fin pour la société ; on l’a soutenu, depuis les Sparbates qui etaient au barathre les enfants débiles, jusqu'aux philosophes anglais contemporains disposés à faire de la sélection artificielle, s’ajoutant à la sélection naturelle, et qui nous proposent comme fin l'amélioration de l'espèce, le sacrifice des individus au type. — Nous avons été d'accord de nouveau pour reconnaître que ce nest pas là le but, pour proclamer que tous les hommes ont droit à se développer. Au nom de quoi, de quel principe et de quel droit dirions-nous : à celui-ci la vie, à cet autre la mort ? Notre devoir c'est de ne pas assister impassibles à la lutte, spectateurs indifférents de la victoire des uns, dela défaite des autres : notre devoir c'est précisément d'intervenir pour rétablir l’équilibre rompu entre le plus fort et le plus faible. Car le plus fort est-ce donc le meilleur, le plus méritant, le plus digne : n'est-ce pas le plus faible qui souvent est le plus intéressant, quelquefois le plus utile, car à la faiblesse physique peut s’allier la plus grande supériorité intellectuelle et morale? Ne laissons pas triompher la force, car la force c’est proprement la négation de la justice.
Il faut donc intervenir; mais comment ? — Cette intervention ne peut s’accomplir en dehors des lois de la nature. Nos constructions sociales ne seraient que des fantômes imaginaires si elles ne s’accordaient avec le réel, ne reposaient sur lui, ne se soumettaient à ses conditions. Les matériaux de l’édifice de justice que nous voulons élever, les lois aussi de son équilibre, c’est à la nature qu'il les faut demander, c’est en elle que nous les devons prendre, c’est-à-dire dans les faits de solidarité que nous avons constatés. Et c’est ainsi que s'opère l’union intime de l’idée de justice et de l’idée de solidarité. M. Malapert indiquait trois façons de relier ces idées. Le premier procédé consistait à chercher dans les faits de solidarité objective et naturelle la règle de la justice, et cette solution n’est pas celle que J'admets. A cette queston : la solidarité extérieure nous fournit-elle le modèle que nous devons imiter, je réponds nettement : non. Un second procédé, dit-1l, serait d'envisager les
faits de solidarité comme permettant seulement d’é-
tendre et de préciser la justice ; et cette conception, à mon sens, ne va pas assez loin. Reste une troisième hypothèse : la solidarité transforme notre conception de la justice. L'homme, en arrivant sur cette terre, est, non pas un être libre, indépendant, qui va s'associer, mais un associé nécessaire. Qu'il le veuille ou non, il lui faut entrer dans une société préexistante dont il doit accepter les charges comme :1l profite de ses avantages. Il est débiteur ou créancier de naissance ; 1l ÿ a lieu pour chacun à l’éta-
blissement, au règlement d'un compile social.
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— Cette solution, c’est bien celle à laquelle je me suis attaché.
Et ici, pour répondre aux questions qui m'ont été posées, Je suis forcé de devancer les explications que j'aurai à fournir, à développer ultérieurement. — Oui, ce système est le nôtre; c'est celui qui a été la conclusion des travaux du Congrès d'Éducation sociale. Ces conclusions se résument en quelques mots : la solidarité est un fait; la justice ne sera pas réalisée dans la société tant que chaque homme ne reconnaîtra pas la dette qui, de ce fait, pèse sur tous, mais pèse inégalement sur chacun. Le
payement de cette dette est la condition première de
la liberté. — Qu'est-ce que cela signifie? Le voici, en bref.
Aucun des résultats de l'activité intellectuelle, morale, physique de l’homme, ne peut être le produit de ses propres forces, de sa personne seule. Toutes les connaissances que je possède sont le fruit d'un immense labeur qui s'est poursuivi pendant des siècles ; la langue que je parle a été façonnée par des générations sans nombre ; chacun des mots que je prononce contient en dépôt le trésor des observations, des analyses, des comparaisons, des découvertes de milliers et de milliers d'intelligences qui ont pensé avant moi et pour moi. Et je me considérerais comme intellectuellement indépendant de la société dont je fais partie ! Aucun acte de production économi-
‘que n'est possible qui ne mette en œuvre une infinité
d'instruments, de rouages complexes et délicats dont Je me sers etdont je ne suis pas l’auteur. Et chacun
de ces actes retentit jusqu’au bout du monde économique. L’outillage humain, son incessant perfectionnement, l'ai-je donc créé? Je l'utilise, et je pourrais
me proclamer indépendant de la société à laquelle je,
le dois! Sur ma conscience pèse l'ensemble des préoccupations morales de tous ceux qui m'entourent, et en elle retentissent les expériences, les doutes, les espérances, les douleurs de toutes les générations antérieures. Et je prétendrais m enfermer dans ma conscience individuelle, ne relever que d'elle seule! Tout ce passé qui se prolonge bien au delà de ce que l'œil peut percevoir, de ce que l’imagination peut rêver, c'est lui qui nous pénètre, nous soutient, nous constitue, nous fait vivre. Îl y a un fait prodigieux, un fait énorme, qu'il ne faut pas
méconnaître. J'ai contracté, de ce fait, et que J y
consente ou non, une dette que je n'ai pas le droit de nier, sous peine de faire acte de mauvais débiteur. Cette dette, 1l la faut payer.
La notion de justice ne va-t-elle donc pas se trouver par là totalement modifiée, et comme transfigurée ? Je prends 1c1 le mot justice dans son sens le plus général, le plus incontesté, comme signifiant l'égalité de droit, chacun recevant de son effort, de son travail, le prix légitime. Cette justice est-elle satisfaite quand l’un reçoit plus qu'ilne produit, l’autre moins? Cette justice est-elle satisfaite, quand chacun n’a pas payé à tous ce qu'il leur doit? Puis donc qu'il y a une dette sociale, la justice ne sera possibleet la hberté véritable de l'individu ne commencera que quand cette dette aura été acquittée. Nous
devons à tous, el nous devons inégalement, chacun dans la mesure de sa puissance, dans la mesure oùil se sert de l'outillage social, et en retire des avantages. Or. il est des hommes que le sort met à même de profiter sans mesure de ces forces accumulées et disciplinées par la société ; 1l en est d’autres qui malgré tout leur efort et tout leur mérite n'en recueillent que le plus infime bénéfice. Il est des débiteurs éternelle- ‘ment insolvables, des créanciers éternellement impayés. Qui a reçu le capital et l'instruction est plus, peut plus que qui n'a reçu ni l'un ni l'autre. Le premicr loue l'outillage social, l’emploie pour son profit dans une proportion considérable, l’autre infiniment peu. Le premier peut accroître prodigieu sement la fortune qu'il tient de l'héritage et que, grâce à cet outillage social, 1l a fait encore fructilier. L'autre si laborieux, si économe qu'il soit, n'aura que le salaire journalier, de quoi vivre et faire vivre les siens, tout au plus un minimum d’existence pour sa vicillesse. N’est-il donc pas nécessaire que quelque chose de social intervienne entre ces hommes pour rétablir la justice, pour obtenir que l’un paie la dette sociale ? Cette dette étant la charge préalable de la liberté, la libération ne sera possible que quand elle aura été acquittée. Et peut-on contester qu'il y ait dette? Peut-on maintenant continuer à soutenir qu 1l suflit, pour que la justice soit, que chacun n'empiète pas sur le domaine d'autrui ? … Ne faut-il pas aussi, et d’abord, que celui qui doit ait payé?
Ici, M. Renard me demande si je suis socialiste.
Le mot a pris une telle extension que quiconque s'occupe des problèmes sociaux, et sen préoccupe, se peut dire socialiste. Ce qui seul est intéressant et caractéristique, c est l'adjectif qui suit le mot et le particularise. Socialiste, done, je le veux bien, mais socialiste libéral, le plus libéral des socialistes. Mon socialisme tend à la réalisation des conditions dans lesquelles l'individu, tout individu, se développera le plus pleinement, atteindra au maximum d'extension de toutes ses énergies, de toutes ses facultés, possédera la liberté véritable. Je suis par contre absolument opposé au collectivisme, au communisme, qui fait appel en tout à la puissance de l'État, et tend
nécessairement à détruire la hberté. La propriété |
individuelle m'apparaît comme le prolongement et la garantie de la liberté. Elle résulte du travail, elle est à son origine tout simplement le droit de ne pas consommer sur le champ, de réserver, en vue de la disette possible de demain, une partie de la nourriture d'aujourd'hui. Le développement de la propriété individuelle, non sa suppression, voilà pour moi le but, et mon idéal social est celui dans
lequel chacun serait arrivé dans la mesure de la Jus-
tice à la propriété individuelle.
Et cela est-il un socialisme ? Oui, mais un socialisme volontaire, car 1l y a socialisme quand, à la lutte entre des activités supposées absolument indépendantes, on substitue l'association entre des êtres faisant volontairement concorder leurs activités pour développer l’activité de chacun dans l'harmonie de l’ensemble et pour le plus grand bien du tout. Et ce
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socialisme a pour but la véritable liberté : car on ne rend, moralement, la hberté possible qu'en satisfaisant d'abord à la justice, en payant la dette sociale. Une fois encore. je le répéte, notre liberté commence à La libération de notre dette.
Séance du 20 Novembre 1901.