Le Collectivisme et l’Évolution industrielle
aboutit fatalement au monopole, à l'exploitation de l'homme par l'homme. C'est pourquoi tout programme socialiste, même le programme de Saint- Mandé, contient cet article : socialisation des moyens
de production. Le socialisme respecte ainsi la pro-
priété fondée sur le travail personnel, mais non pas celle qui ne peut se fonder que sur le travail d'autrui. Dans le système actuel, un individu peut posséder un territoire plus vaste qu'un de nos départements, le laisser inculte, le dépeupler s’il veut ; n'est-ce pas là un prolongement de la personnalité humaine excessif et inique ?
Sur le terrain de la pratique, le solidarisme et le socialisme conduisent par suite à des conclusions différentes ; mais ils contiennent quelque chose de commun. Et je ne suis pas de ceux qui estiment qu'on doive s’entremanger, parce qu'on veut aller plus ou moins loin. Entre hommes ayant une orlentation commune, 1l ya possibilité d'entente. Nous pouvons faire au moins une partie du chemin de compagnie et peut-être qu’au moment de nous quitter le souvenir de la route parcourue ensemble adoucira la séparation.
M. LacaBane. — Je ne suis n1 orateur, n1 professeur ; mais, habitué à vivre avec des ouvriers qui ajustent le bois ou le fer, j'essaye d'ajuster avec la même exactitude mes idées, Je serai donc aussi bref et aussi précis que je pourrai. M. Léon Bourgeois dit, — et sur ce point M. Renard semble être d'accord avec lui, — la fin de la société, c’est la
à IC MOI
L IDÉE DE SOLIDARITÉ ET SES CONSÉQUENCES SOCIALES Ti
justice. J'ai une opinion différente, et ce n’est pas seulement la mienne propre, c'est celle encore de ceux avec lesquels je vis: la fin de la société, c’est le mieux-être. Vous arrivez donc à cette conclusion : la société sera Juste quand il ÿ aura entre tous égalité de droits. Les collectivistes diront : sans doute un peu de justice est nécessaire, 1l est besoin de justice pour la répartition, mais le but à atteindre, c'est d'obtenir du travail collectif le maximum de rendement possible.
Autre point: il s’agit de la coopération. Cela intéresse l'ouvrier ; quand onlui en parle, on est certain d'être écouté. Vous dites bien : nous désirons qu elle se généralise, qu'elle pénètre de plus en plus partout; mais vous ajoutez : il faut qu'on vienne librement à la coopération ; elle ne doit pas être imposée par l'État, par l'autorité publique. Le collectivisme, au contraire, l'impose. Et qu on ne dise pas que, dans ce cas, la liberté serait violée. Car cette coopération, imposée à tous par des députés choisis par tous, serait tout aussi libre que celle que chacun réaliserait spontanément : à la base du système collectiviste, c'est encore la liberté qu’on rencontre.
M. Léon BourGgois. — Je répondrai tout d’abord aux objections de M. Renard. Et je suis heureux de constater que sur des points de capitale importance il y a entre nous accord. Cela est précieux et mérite d’être noté et retenu, car ce que nous recherchons surtout 1c1, c'est ce qui nous unit bien plutôt que ce qui nous divise. Nous nous entendons sur le point
de départ : 1l s’agit de trouver une conciliation entre la justice et la hberté. Nous nous entendons sur la fin : il s’agit de poursuivre et d’assurer la réalisation de la justice. Il y a désaccord seulement sur les moyens à employer. Les objections de .M. Renard ont porté d'une part sur la théorie du contrat, d'autre part sur la question de la propriété. Examinons-les successivement.
M. Renard me fait ce reproche d'admettre comme base cette idée du contrat, car, théoriquement juste, le contrat, en fait, peut être, est fréquemment injuste: un contrat entre personnes inégales est inique au point de vue moral. À cela je réponds : nous reconnaissons sans peine, nous sommes les premiers à proclamer que les conditions actuelles dans lesquelles ont lieu les contrats ne sont pas bonnes, ne sont pas équitables : et l'effort de notre doctrine va Justement à permettre aux hommes, nécessairement placés dans la situation de contractants, de contracter justement. Quelque organisation sociale qu'on suppose, 1l y aura toujours place pour le contrat. Imaginons le collectivisme établi, les hommes auront toujours des services à se demander et à se rendre ; et là où 1l y a échange de services, il y a contrat. Le contrat est indissolublement lié à l'activité personnelle. Les hommes ont des besoins nombreux, divers ; ils ne peuvent satisfaire à tous par leurs propres forces ; 1l leur faut avoir recours aux services de leurs voisins. La vie, c'est l'échange ; la société, c'est l'échange: et l'échange, c’est le contrat. — Mais, dira-t-on, le contrat est injuste
quand il y a entre les contractants une criante inégalité. C’est justement ce que nous soutenons. De cette inégalité, que nous constatons et que nous voulons faire cesser, nous cherchons la cause. Nous la trouvons dans la dette sociale qui pèse inégalement sur tous el que tous doivent en conséquence payer en des proportions inégales. C'est parce que certains n’ont pas acquitté cette dette, que certains autres se trouvent démunis, privés du capital, privés de l'instruction, placés par là dans un véritable état de servitude à l'égard de ceux qui détiennent injustement le privilège du savoir, la puissance de la richesse. À cet état de choses nous voulons substituer un état de choses plus juste, dans lequel disparaîtront ces causes sociales d’inégalité. — Mais nous pensons qu'il n'est pas possible d'organiser à l'avance un arrangement social tel que personne n'ait plus aucun service à demander à personne ; nous estimons qu'il n'ya pas de moyens pratiques de partager le dividende dont on nous parlait tout à l'heure ; nous ne croyons pas réalisable l'égalité absolue que la nature ne permet pas. Ce que nous voulons, c'est qu'à l'inégalité naturelle ne s'ajoute aucune inégalité d’origine sociale, et nous ne croyons pas possible d’aller plus loin. :
Nous voici donc conduits au second point: Île problème de la propriété. M. Renard a indiqué la théorie commune aux écoles socialistes. Elle consiste à universaliser la propriété en la transformant et en la limitant, à admettre une propriété d'usage du dividende attribué à chacun, mais non pas la capi-
Wa PHILOSOPHIE DE LA SOLIDARITÉ
talisation. En un mot, ce qu'il s’agit d’universaliser, c'est la propriété indivise. — Mais la propriété ne va-t-elle pas réapparaître ? Chacun est propriétaire de son dividende ; il en peut donc user comme bon lui semble. Lui interdirez-vous d’épargner ? Vous ne le pourrez pas. De son profit légitime n’a-t-1l donc pas le droit de faire un usage différent selon ses prélérences, ses besoins, ses goûts, son caractère, sa situation de famille? N’a-t1l donc pas le droit de réserver pour demain ce qu'il ne lui plait pas de consommer aujourdhui? Ces réserves, ces épargnes successives reconstitueront le capital. Le capital est inévitable. Tout ainsi est dans une question de limites. Ce quil faut condamner, c’est l’abus du capital et non pas le capital lui-même. D'autre part, vous voulez réprimer ces excès par l'autorité, et nous, par le libre consentement.
Une autre raison encore nous empêche d'aller aussi loin que vous: nous craignons qu'en marquant à l'avance une borne très proche que personne ne pourra espérer dépasser, on ne diminue dans une énorme proportion l’activité de l’homme. Il ne faut pas décourager l'initiative, l’activité, la liberté. Et qui fixera le dividende ? Qui procédera à la répartition ? Tout cela nous paraît impraticable et dangereux.
Sans doute, nous désirons aller avec les socialistes aussi loin que possible sur la route commune. Mais 1l est un point où nous sommes forcés de nous séparer d'eux, et je viens de le marquer. Nous voulons sauvegarder la liberté : nous ne voudrions pas que l'interdépendance des phénomènes naturels et
sociaux pesât éternellement sur l’homme; elle produit des iniquités que nous voudrions voir cesser, et cest pourquoi nous demandons aux hommes de racheter cette injustice qui tient à la solidarité de fait, et dans ce rachat nous voyons la condition de leur hbhération.
J'en arrive enfin aux observations qu'a présentées M. Lacabane. De la manière la plus formelle, je lui réponds : le mieux-être sans la justice, nous n’en voulons pas, car ce serait le mieux-être pour quelquesuns, le moins bien-être pour d'autres. Au reste, le mieux-être ne sera pas réalisé par les lois mais par la science ; c’est d'elle qu'il faut attendre et espérer l'accroissement du bonheur: c’est elle la grande révolutionnaire dont la marche est si hardie et si rapide que l'utopie d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Ce que nous devons créer, nous, c'est la justice.
Pour ce qui est de la coopération nous la désirons, mais dérivant d’une série d’actes volontaires et Libres. On dit qu'étant imposée par les députés. elle pouvait être considérée comme voulue par tous ! Ce n'est pas le député qui vous parle qui osera soutenir que les lois votées par les Chambres sont tou- Jours considérées par tous les citoyens comme l’expression de leur unanime volonté.
M. Dumonr. — Je voudrais signaler un malentendu qui me semble obscurcir la discussion. Vous voulez, par l’idée de justice, réaliser une société nouvelle et meilleure: c'est ce que veut aussi le socia-
hsme. Mais mi solidaristes, n1 socialistes ne semblent faire suffisamment attention à ce fait qu'il y a place dans la société non seulement pour la justice, mais pour des nécessités positives, matérielles, qui himitent la justice. Il est illégitime de faire abstraction dans un plan de réorganisation sociale des faits économiques. La production, dans le système socialiste, sera-t-elle aussi énergique ? A la base de la producton n’y a-t1l pas autre chose que la justice, à savoir le besoin, l'intérêt? Il y a dans l’homme deux principes dont aucun ne doit être systématiquement sacrifié ou oublié ; et c’est pourquoi nulle idée isolée ne peut résoudre le problème, ou plutôt la série de problèmes dont chacun comporte une multiplicité extrême de données et de conditions réelles qu'on ne doit pas arbitrairement simplifier. — Et maintenant, qu'est la théorie du contrat ? Une théorie d’assurance. À quoi aboutit la doctrine solidariste? A un système d'impôts, beaucoup plutôt qu'à une réorgamisation sociale. Comment se contenter là de la notion de justice ? N’est-il pas nécessaire de faire intervenir constamment la considération des nécessités économiques, des réalités matérielles et sociales ?
M. Léon Bourcroïs. — Je regrette que M. Dumont n'ait pas assisté aux premières séances où la théorie solidariste a été exposée. Il aurait vu que nous sommes préoccupés à ce point des réalités sociales que c'est là le véritable point de départ de tout le système. Nous en sommes partis et n'avons cessé d’y
songer en chemin. Nous n'avons jamais considéré qu'il s’agît de construire une société idéale de justice, indépendamment des conditions de Ja société réelle, de la production économique. Ces conditions, nous les analysons, nous les étudions, et nous nous demandons comment il est possible, dans la limite et par le moyen des lois naturelles elles-mêmes, de les pénétrer davantage de justice.
M. X. — L'idée du rachat de la dette sociale ne conduit-elle pas, ou ne risque-t-elle pas de conduire, au point de vue moral, à l’égoïsme? Quand j'aurai payé celte dette, je serai libéré ; mais ne le serai-je pas surtout à l'égard de la charité, de la bonté ? Cette conviction ne produira-t-elle pas surtout une certaine sécheresse de cœur ?
M. Léon Bouresois. — Il en pourrait être ainsi si la hibération devait jamais être obtenue totalement et pour toujours. Mais, je l’ar dit, nul être n’est définitivement libéré: par cela même qu'il continue de vivre, il devient de nouveau débiteur, et toujours doit renaître en lui le sentiment qu'il est obligé envers ses semblables, qu'il a en eux des créanciers.
Séance du 4 Décembre 1901.