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À , Fr r r L IDÉE DE SOLIDARITE ET SES CONSÉQUENCES SOCIALES II y
73 se réserver un plus grand nombre de chances favorables. « Nous supposons, dites-vous, deux volontés égales, et nous nous demandons ce qu'elles ont pu vouloir. » Mais, en fait, dans une foule de contrats, il ÿ a volonté égale de se tromper, chacun cherche à exploiter l’autre. Ce consentement réciproque à s’exploiter constituera-t-il la justice?
Dans ces observations je me suis proposé, moins de critiquer l’ensemble de la théorie exposée par M. Léon Bourgeois, que de rechercher en quoi le criterium de la justice qu'il a formulé peut paraître insuffisamment précis. Ne pourrait-on songer à définir la justice par un rapport de compossibilité, par les conditions de développement simultané des individualités, par l’idée d’un maximum de développement humain à attemdre dans l’ensemble de la société ? |
M. Léon Bourerois. — Voici l’objection de M. Belot : l’homme réel veut bien d’autres choses que la justice, et d’ailleurs la notion de la justice varie singulièrement suivant les temps, et suivant les hommes. On n'est donc pas dans la réalité en supposant un contentement commun de tous les membres de la société sur un même objet.
Je suis d’abord loin de méconnaître que la notion de la justice soit soumise à une évolution. Elle s’est modifiée avec le progrès de la civilisation, le développement de la conscience : nous nous en faisons chaque jour une conception plus pénétrante. Et précisément l'effort que nous tentons ne va qu'à don-
ner de la justice une définition plus complète et plus rigoureuse.
Nous reconnaîtrons également que si les hommes étaient appelés à délibérer sur les avantages qu ils espèrent rer d’un semblable contrat social, chacun d'eux prétendrait s’y assurer beaucoup d’autres biens que celui de la seule justice.
Mais une chose me suffit, C’est qu'en tout cas, chacun d'eux stipulerait d’abord, pour lui-même, et comme un minimum irréduchble, ce premier bien :
la justice. Il pourrait prétendre à des avantages qui
seraient injustes pour autrui, mais aucun ne consentirait à d’autres un avantage qui lui paraîtrait injuste pour lui-même. Il n y a donc, il ne saurait y avoir qu'un point commun parmi toutes les prétentions divergentes, celui-ci : ne subir aucune injustice.
L'idée de la justice existe et aussi le besoin de la réaliser. Donner cet objet à l’association des hommes c’est lui donner en tout cas le seul objet sur lequelil soit certain que leurs volontés se puissent rencontrer. Si tous ne veulent pas la Justice pour les autres, chacun d’eux la stipule pour lui-même — et cela nous suffit.
Ainsi d’une part la justice est le premier besoin vraiment commun ; d'autre part, nous l’avons rappelé, le contrat c'est-à-dire l'accord des volontés se développant en liberté a été, dans l’histoire de l’humanité, le seul moyen qui a permis de réaliser dans le monde une part croissante de justice.
C'est donc par ce procédé de contrat que nous
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pourrons obtenir du progrès nouveau vers le même objet.
Et ce contrat ne peut être, par définition même, qu'une association mutuelle, telle que chacun y puisse changer de situation sans qu'il y ait pour sa part à redouter un dommage injuste, telle qu'il puisse se dire à l'avance : en me confiant à cette association, Je sais que quoi qu'il arrive ] y trouverai au moins la liberté et la juste rémunération de mon activité,
Or c’est ce résultat, nécessairement voulu par chacun comme le minimum de ses prétentions que peut seule donner la mutualisation des risques so- ClAUX.
Et c’est pourquoi nous revenons, une dernière fois, à notre conclusion si souvent répétée l'objet de la science sociale est d'apprendre à l’homme qu'il est un associé solidaire des autres hommes et que la justice ne régnera entre lui et ses semblables que s'il neutralise entre eux et lui les risques auxquels 1l est, lui comme tous les autres, nécessairement exposé.
M. Croiser. — Je n'ai pas voulu, à la fin de sa dernière conférence, remercier M. Léon Bourgeois, car il n'avait pas encore entièrement payé sa dette. Mais aujourd’hui j'aile droit et le devoir de lui exprimer, au nom de l'Ecole des Hautes Etudes sociales, toute notre gratitude, de lui dire quel souvenir profond et durable en garderont tous ceux qui ont eu la bonne fortune d'entendre la série de ces conférences.
Séance du 8 Janvier 1902.
M. A. Darcu
Inspecteur général de l’Instruction publique.
Les thèses que M. Bourgeois a exposées ici d’une manière si ingénieuse et si séduisante me paraissent être d'accord avec le mouvement général des idées. Et elles répondent aussi bien aux besoins de la pratique qu'aux exigences de la pensée théorique. En fait, dans notre régime actuel, quand nous avons, OU Croyons avoir connaissance de quelque faute politique, d’un danger public, nous nous tournons d’abord vers le gouvernement pour lui en demander compte. Mais nous nous apercevons bientôt que le gouvernement ne peut guère faire autre chose que ce qu'il fait, être autre qu'il n’est, étant donnée la composition du Parlement dont il émane. Et quand nous cherchons comment la composition et l'esprit du Parlement pourraient être modifiés, nous voyons que cela dépend infiniment moins des modes de l'élection que des dispositions et de la volonté des électeurs. Par exemple, 1l nous semble
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122 PHILOSOPHIE DE LA SOLIDARITÉ parfois que l'intérêt du pays, l'intérêt général est sacrifié à une coalition d'intérêts particuliers. Où trouverons-nous le sujet responsable de cette défaillance ? Chez les représentants du peuple qui servent trop docilement l'intérêt de leurs mandants? Mais s'ils ne les représentaient pas aussi fidèlement, ils seraient remplacés par d’autres plus dociles. Ou plutôt chez les mandants eux-mêmes, trop peu sensibles à l'intérêt social ? C’est donc en face d’un problème d'éducation que l'homme politique se trouve sans cesse ramené. C'est pourquoi M. Bourgeois a senti le besoin, pour son action politique même, de réclamer, de rechercher des principes philosophiques. Et le principe philosophique auquel 1l s’est attaché s'inspire de l'esprit de la philosophie contemporaine. L'idée de solidarité est une idée sociale, on pourrait dire sociologique. Depuis un certain temps, depuis Auguste Comte, à vrai dire, on s’est habitué à examiner les problèmes philosophiques, qu'il s'agisse des devoirs, ou de la nature humaine, ou des croyances religieuses, ou de l’art, au point de vue de la société. À certains égards, en effet, il est vrai que ; l'individu n'est qu'un élément de la société, de | sorte que le point de vue de l'individu est un point de vue abstrait, tandis que la société est la réalité concrète, et l'évolution sociale le phénomène réel. Il est tout naturel de porter cette conception dans la morale, ce qui conduit à la doctrine de la solidarité. C'est là, si je ne me trompe, qu'il faut chercher l'originalité de l'idée de solidarité. Jusqu'ici la morale, même quand elle enseignait la charité, se pla-
çait au point de vue de l'individu. La charité nous avertit de traiter tout homme, quel qu'il soit, comme notre prochain, notre frère. La solidarité nous attache à une collectivité déterminée.
C'est cette idée nouvelle qu'on nous a conviés à examiner. Quand on me demanda, voilà déjà plusieurs mois, quelle part je pouvais prendre dans l'enquête qu’on se proposait d’instituer ici, 1l me sembla qu'il serait utile de commencer par circonscrire l'idée, par la délimiter, en la faisant contraster avec l’idée fondamentale de la morale traditionnelle, à laquelle elle tend, plus ou moins directement, plus ou moins consciemment, à se substituer : l’idée du devoir personnel, l'idée de la conscience individuelle. Je continue ainsi ce rôle de classificateur des idées que J'avais rempli déjà dans cette École, et qui est si important dans l’enseignement.
Je ferai d’abord une simple observation sur la.
doctrine propre de M. Bourgeois. Il m'a paru quil risquait d'affaiblir la portée de l’idée de solidarité, qui est, comme je le disais, une idée sociologique, en méconnaissant la réalité sociale et en ne reconnaissant comme réels que les individus. Il veut réduire l'État à n'être qu’un contrat, ou la garantie d’un contrat général entre les personnes, et le droit public à une espèce du droit privé. Il y a là un individualisme que je tiens pour excessif en [ui-même, mais qui, surtout, me paraît répugner à son principe. Je croirais que M. Bourgeois y aété entraîné par son attachement aux idées de hbertéet par la crainte