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heur individuel inséparable du bonheur général. Et, à ce propos, il n'est pas sans intérêt de noter que celte idée de solidarité a été entrevue dans l'antiquité grecque par les politiques. Thucydide, Xénoplion ont montré que chacun a intérêt a ce que tous soient heureux. Et cela peut devenir un mobile d'action de nature morale.
M . Devinât .- — Il est possible et il est utile de conserver à l'école primaire cette idée de l'interdépendance des phénomènes économiques et des actions humaines, précisément pour faire plus pleinement comprendre à l'enfant toute la complexité et toute l'extension du devoir et de la justice. Montrer qu'il y a des répercussions lointaines et insoupçonnées, n'estce pas faire considérer comme obhgation stricte, comme devoir impérieux de justice, ce qui d'abord était conçu comme devoir plus souple et plus large de bienveillance. Le devoir acquiert par la plus de précision définie, plus d'ampleur et de rigueur, sans rien perdre de son caractère et de son autorité. Je prends un exemple très simple, très accessible à l'intelligence d'un enfant : l'homme qui, avec la collaboration de beaucoup d'autres, a gagné une fortune ou simplement une certaine aisance, se dit: cela, c'est mon bien. S'il a bon cœur, il secourra, soulagera des misères. Mais ne croyez-vous pas que, s'il pouvait se rendre compte de la nature de cette collaboration à laquelle il doit ce qu'il possède, sa conscience serait plus scrupuleuse et plus exigeante, qu'il se considérerait comme moralement tenu,
comme obligé par la justice, à faire plus qu'il ne fait, à aider les autres plus et mieux et avec d'autres sentiments ? Il est donc bon d'amener, par la considération de ces faits, l'enfant à envisager toute l'étendue de la justice. Il est bon de lui apprendre que toute action, que Tâbstention même, retentissent au loin sur ceux qui l'entourent. Il est bon de lui dire ; vous croyez ne faire de mal qu'à vous-même ; vous faites aussi du mal aux autres ; surveillez-vous. Dans cette habitude de plus de prudence et déplus de scrupule, dans ce souci plus éclairé d'unejustice plus complexe, n'y a-t-il donc pas un gain moral certain P
M. Croiset. — Par ces très intéressantes observations, M. Devinât semble bien avoir rétabli quelques-uns de ces intermédiaires que nous réclamons entre les deux idées très éloignées de la solidarité de fait et de la solidarité morale.
M. Malaperï. — Il est certain que le fait de la solidarité peut nous servir à introduire une détermination plus exacte dans l'idée même de nos devoirs. Mais il faut s'entendre sur les conditions auxquelles cet enseignement doit satisfaire pour être utile. C'est une question de mesure et c'est une question d'ordre. Il est bon de préciser la conception du devoir et de définir mieux la justice ; mais il faut d'abord avoir solidement établi dans le cœur de l'enfant la conscience du devoir et l'amour de la justice.
Qu'importe après tout d'avoir offert à l'intelli-
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gence une connaissance plus détaillée de ce qu'est la justice, si vous n'avez pas entretenu et suscité la volonté d'être juste ? L'enseignement des faits de solidarité peut donc avoir sa place ; mais il faut lui donner sa vraie place : qu'on s'en serve, comme d'un élément complémentaire important, mais qu'on n'en fasse ni le point de départ ni le principe. Et encore convient-il d'observer que plus de réserve encore s'impose à cet égard à l'école primaire qu'au lycée. Ici, à cause même de l'âge plus élevé des jeunes gens auxquels il s'adresse, le professeur peut faire à cet enseignement une part plus large. Mais, à l'école primaire, ne craindrez-vous pas que de ces deux conceptions, la solidarité de fait, la solidarité de devoir, la première, précisément parce qu'elle est plus matérielle, plus palpable, plus grossière, ne frappe seule les esprits et ne leur cache ou ne leur déguise l'autre ?
Mais là n'est peut-être pas l'essentiel. Ce qui est le plus grave, c'est cette théorie de la discipline contre laquelle je remercie très vivement M. Buisson de s'être éloquemment élevé. Qu'obtiendrez-vous par cette discipline collective? la haine de celui qui est injustement puni contre ceux dont les fautes sont payées par lui ; — la lâcheté et la paresse de celui qui compte sur le bon vouloir et le travail de ses voisins pour lui obtenir des récompenses qu'il n'aura pas méritées ; — une sorte d'impersonnalité universelle, d'anonymat moral qui est la négation même de toute responsabilité consentie, la suppression de tout caractère, la ruine de toute moralité. On
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ne saurait, à mon gré, protester avec assez de force contre cette monstrueuse conception qui fonde la discipline sur l'injustice, et qui prétend former des hommes en soumettantl'enfantà cette sorte d'odieuse tyrannie d'un maître qui, sans égard aux intentions et aux actions de chacun, enveloppe indifféremment dans le même châtiment et dans le même éloge les bons et les méchants, les innocents et les coupables. Faire peser sur la tête de l'enfant ce poid de l'iniquité, c'est peut-être semer dans son cœur le germe de la révolte et de la haine, ce n'est pas à coup sûr préparer une moisson de justice et débouté. On nous demande de faire des citoyens et nous préparerions des esclaves î Je l'ai dit déjà, et je ne puis m 'empêcher de le redire, parce que cela s'impose impérieusement à ma pensée et à ma conscience : prenez garde de former des consciences serves et des volontés sans ressort ; ces instruments aveuglément soumis, ils sont tout prêts pour la servitude. Savez-vous quelles mains s'en serviront et à quelle œuvre on les emploiera? J'ai peur, quant à moi, qu'ils ne se mettent pas au service des idées démocratiques, mais qu'ils retombent sous la domination des idées du passé, auxquelles une longue possession du pouvoir a donné une force et une autorité contre lesquelles nous savons trop à quel point il est difficile, à quel point aussi il est nécessaire de lutter.
M. Buisson. — Je tiens à rappeler en terminant que, dans l'exposé de M. Bourgeois, le concept de justice a été réintroduit comme un des principes
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essentiels de la théorie de la solidarité. Dans son premier livre, il avait insisté surtout, comme il était naturel, sur le fait de la solidarité ; dans l'exposition plus complète, plus méditée qu'il nous adonnée ici même de ses idées, il a mis sur le même plan l'enseignement de la justice et l'enseignement de la solidarité, et nous a montré comment, à son sens, le second ne se suffît pas à lui-même sans le premier.
Séance du 12 Février 1902.
par
M. Ch. Gide
professeur à la Faculté de droit de Montpellier.
La tâche qui nous a été dévolue dans cette série de conférences, destinées à préciser le concept de la solidarité, a été de chercher quelle est le rôle de la solidarité dans l'ordre économique, comment il faut l'entendre et ce qu'il faut en attendre .
Les solidaristes généralement n'aiment pas les économistes, et ceux-ci le leur rendent bien. Lesquels des deux ont commencé ? Ce serait une enquête oiseuse. Toujours est-il qu'ils se disent réciproquement des choses fort désagréables. Le Journal des Economistes notamment, depuis quelques années, les crible de ses traits les plus acérés. Mon collègue de Lausanne, M. V. Pareto, a consacré plusieurs articles à cette école solidariste qu'il appelle « une vague et nébuleuse conception éthique » — ceci serait encore acceptable, liélas I mais aussi (( un
nouveau nom donné à un genre d'égoïsme des plus malsains », voilà qui est plus grave.
Au fond, ce qui vexe les économistes, ce n'est pas que la solidarité existe, c'est que les solidaristes croient l'avoir découverte. Les économistes nous assurent qu'ils l'ont découverte longtemps avant nous. Et ils ont parfaitement raison. A cet égard je dois leur rendre ce qui leur est dû. Aujourd'hui encore, toutes les fois qu'on voudra indiquer aux instituteurs ou aux professeurs quelque bel exemple destiné à montrer les bienfaits de la solidarité économique, on ne saura mieux faire que de les inviter à lire à leurs élèves la belle page d'Adam Smith, oii il nous montre le plus humble des manœuvres jouissant, grâce à la coopération inconsciente de milliers de laboureurs, de commerçants, de marins, qui travaillent pour lui, d'un confort bien supérieur à celui de tel roi d'Afrique qui règne en maître absolu sur un million de sujets tout nus.
Il est vrai que si Ad. Smith avait décrit éloquemment la solidarité économique, il ne l'avait pas nommée. Mais on ne saurait faire ce reproche à Bastiat qui, dans ses Harmonies, a écrit un chapitre entier, inachevé, il est vrai, sous ce titre la Solidarité, qui célèbre d'ailleurs dans maintes pages « la grande et irrécusable loi de la Solidarité », et qui a donné cette définition de la Société : (( La Société tout entière n'est qu'un ensemble de solidarités qui se
croisent La condition de chacun de nous est
déterminée par des millions de faits auxquels ses déterminations sont étrangères. » La fameuse loi de
l'interdépendance, la voilii donc formulée il y a un peu plus de cinquante ans.
Alors les économistes auraient donc raison P Pas tout à fait ! Sans réclamer pour les Solidaristes un brevet d'invention, je crois cependant pouvoir dire qu'ils ont apporté une conception de la Solidarité — même de la Solidarité économique — sensiblement différente de celle des économistes. Et c'est à rechercher et à analyser ces différences que je consacrerai cette leçon.
Toutes les fois que les économistes nous parlent de la Solidarité, elle est associée pour eux à l'un des trois phénomènes suivants : la division du travail, Véchange ou la concurrence. Or précisément ce sont là pour nous trois formes de la Solidarité que nous jugeons peu recommandables. Je vais vous dire pourquoi.
§ I . Division du travail. — En ce qui concerne la division du travail, il faut commencer par avouer que c'est le plus remarquable exemple de solidarité qu'on puisse citer. Aussi a-t-il débordé de beaucoup le domaine de l'économie politique proprement dite : il sert d'exemple classique aux moralistes comme aux biologistes. Vous savez que M. Durkheim lui a consacré un beau et savant livre, dans lequel il a élevé la division du travail à la hauteur d'une grande loi morale; ce serait elle (jui atténuei'ait les fâcheux
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effets de la lutte pour la vie, parce que plus les hommes se cantonnent dans des domaines et des milieux différents, et moins il y a entre eux d'occasions de conflits. Il est vrai que la concurrence n'existe qu'entre semblables, nori entre dissemblables. Le cordonnier ne fait pas concurrence au chapelier, pas plus que le requin au tigre. — Mais voilà justement ce qui nous inquiète dans la division du travail, c'est cette tendance qui lui est inhérente à différencier les hommes, à les aiguiller chacun sur des voies diA^ergentes — ou parallèles, si l'on veut, mais qui, conformément à la définition des parallèles, ne se rencontrent qu'àl'infini. J'entends bien que, par ce moyen, nous supprimerons toute collision, mais si c'est là le rêve d'un chef de gare, il me semble que ce ne saurait être celui d'une école sociale. Quel singulier idéal pour la solidarité que de donner aux individus l'assurance qu'ils ne risqueront jamais de se rencontrer ! Hâtons-nous, de peur qu'on nous accuse de faire une caricature et non une critique sérieuse, de rétablir la juste part de solidarité que contient la thèse de la division du travail. Au reste, elle ne aous a pas échappé. C'est que, quoique poussant les individus dans des voies différentes, elle crée tout de même entre eux des liens indissolubles et permanents, ceux d'une dépendance mutuelle. En effet, chacun ne s'occupant que d'une branche de la production, que dis-je ! ne faisant qu'un seul acte de la production, parfois un seul geste, se trouve dans l'impossibilité de pourvoir à ses besoins sans le concours des autres. Le cordonnier, précisément parce qu'il ne
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fait que des souliers, a besoin du boulanger pour son pain, du tailleur pour ses babils, du médecin quand il est malade, etc. C'est le fameux sonnet de Sully-Prudbomme, qu'on récite dans toutes les conférences sur la Solidarité :
Le laboureur m'a dit en songe : Fais ton pain !
Et ainsi, il se trouve que, par la division du travail, chacun de nous travaille pour autrui et vit du travail d'autrui. On croirait presque à la réalisation de la parole de l'Evangile : « Nul ne vit pour soimême. »
Mais regardons de près sur quoi repose ici la solidarité. Sur ce fait que, par suite de la division des fonctions, chacun de nous devient un être incomplet et par suite dans l'impossibilité de se sufRre à lui-même. C'est, comme on le dit très bien, sur le fait de la « dépendance réciproque » que repose la solidarité.
Cette base donnée à la solidarité m'inquiète ; elle me rappelle celle qui était symbolisée dans l'Ecole de Saint-Simon, a Ménilmontant, par le gilet, ce fameux gilet qui ne se boutonnait que par derrière, ce qui faisait qu'il était impossible de l'endosser sans appeler à son secours un des frères en la foi saint-simonnienne. De celte façon, nul ne pouvait s'habiller sans le secours d'autrui. Ainsi, sous le régime de la division du travail, nul ne peut se vêtir non plus, ni manger, ni se loger, ni voyager, ni remuer, sans le concours d'autrui. Voilà la solidarité économique.
Or, devons-nous donner poui- idéal ou pour disci-
pline aux hommes une solidarité qui n'a d'autre but qu'une dépendance réciproque, qui est déterminée par un développement volontairement incomplet des individus ? Mais c'est là une solidarité — appelons-la par son vrai nom — d'infirmes. C'est celle de l'Aveugle et du Paralytique dans la fable de Florian :
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
Je lisais dernièrement un roman de Wells : un voyage dans la lune\ Ce n'est pas nouveau, entant que roman, mais M. Wells suppose que les Sélénistes ont poussé beaucoup plus loin que nous la méthode de la division du travail — et voici le tableau émouvant qu'il nous présente :
(( Chacun des Sélénistes que j'ai vus est excellemment adapté à la fonction sociale qu'il remplit. Les ouvrages fins sont confiés à des ouvriers affinés, miraculeusement rapetisses et conditionnés : il en est que j'aurais pu tenir sur la paume de ma main.. .
(( ... Certains qui, je suppose, s'occupent de mécanisme à battement de cloches, ont d'énormes oreilles comme des lièvres, placés juste derrière les yeux ; d'autres qui ont pour labeur de déhcates opérations chimiques, projettent en avant un vaste organe olfactif... et certains qui, m'a-t-on dit, sont souffleurs de verre, ont des poumons comme des soufflets.
(( ... En dehors de leur inteUigencc spéciale, ces