ROLE DE L IDEE DE SOLIDARITE
Par
M. Emile Boutroux
Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Paris.
La doctrine dite solidarisme s'est développée dans notre pays en réaction contre le libéralisme individualiste. C'était, pour ce dernier, une sorte de dogme, que la liberté, par elle-même, est inviolable et sacrée, en sorte que la liberté des uns ne peut être légitimement limitée que par la liberté des autres ; et par liberté l'on entendait le pouvoir, attribué à l'individu comme tel, de penser et de vouloir par luimême et par lui seul, en vertu de sa propre initiative, pouvoir dont la dignité, esûmait-on, se transmettait aux paroles et aux actes, comme à ses manifestations extérieures.
Or l'exercice d'un tel droit, dans la mesure oii il fut garanti par les lois, ne se montra pas sans inconvénients et sans dangers. Les libertés diverses qui devaient se limiter les unes les autres n'étaient égales qu'idéalement. Mises en relation entre elles sans autre loi que celle qui résultait de leur nature, elles se comportaient comme les masses cosmiques dans
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I^lx PHILOSOPHIE DE LA SOLIDARITE
le système de Newton. Les forts devenaient toujours plus forts, et les faibles toujours plus faibles. N'eût été le correctif apporté au régime par les nécessités sociales ou par la bienfaisance spontanée, rien ne s'opposait à ce que les uns acquissent la liberté de tout vouloir et de tout faire, tandis que les autres seraient réduits à la liberté de se passer de tout et de mourir de faim. Il est vrai que l'on démontrait doctement, dans les livres, l'impossibilité de ces inconvénients. Mais ces démonstrations reposaient, en dernière analyse, sur un postulat difficile à établir, suivant lequel la liberté guérirait elle-même les maux qu'elle engendre, de telle sorte qu'il suffirait de l'affranchir de toute entrave, pour la rendre infailliblement inofFensive ou bienfaisante. Ces vues théoriques ne suffisaient pas à contenter les hommes qui se trouvaient aux prises avec les difficultés de la vie.
D'autre part, les philosophes se demandèrent ce que valait en réalité la conception de l'homme et delà société dont se réclamait le libéralisme en question. Ils recherchèrent si l'autonomie que l'on attribuait à l'individu comme tel, sur la foi de ce qu'on appelait le témoignage de la conscience, existait véritablement ; et, dans la mesure otj un tel pouvoir pouvait exister, s'il suffisait à constituer la liberté, au vrai sens du mot. Revenant bientôt à la tradition classique des Descartes, des Leibniz et des Kant, ils dissocièrent les termes : liberté et individualisme, réservant le premier pour le mode d'action qui puise son principe dans l'universel, dans la volonté droite, fin commune et source supra-individuelle de tous
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les êtres raisonnables. Quant à l'individu, ils le virent caractérisé par cette étroite dépendance à l'égard des autres individus, qu'avaient si rigoureusement démontrée un Spinoza, un Leibniz et un Kant.
Ce n'est pas tout. On se plaisait à distinguer radicalement, quant au droit à la liberté légale, entre les actes extérieurs et matériels, et la pensée simplement exprimée par la parole ou le livre. Si pour les actes proprement dits on jugeait des restrictions légitimes et nécessaires, on rejetait toute limitation de la liberté de penser, de parler ou d'écrire. On alléguait que, dans l'ordre matériel et spatial, les activités se rencontrent et peuvent se gêner, tandis que dans l'ordre spirituel, l'exercice le plus complet de la liberté de l'un laisse intacte la liberté de l'autre. Mais une importante école de psychologues vint rétablir la continuité et l'homogénéité entre les pensées et les actions, considérant les premières, à la façon de Leibniz, comme des actions naissantes, toutes prêtes à se déployer, si, au dehors, quelque action contraire n'y met obstacle. Dès lors, les mêmes raisons qui exigeaient la limitation de l'activité extérieure s'appliquaient à l'exercice de l'activité dite intérieure et spirituelle.
Ces diverses considérations firent peu à peu passer au premier plan une idée qui, de bonne heure, chez des penseurs particulièrement préoccupés des conditions de la vie sociale, tels qu'Auguste Comte ou Proudhon, avait été opposée au dogme de la liberté individuelle : l'idée de solidarité. Cette idée avait sur
celle de liberté un avantage visible. Elle reposait immédiatement sur un fait, elle était proprement une donnée de l'observation extérieure, une vérité scientifique. C'est un fait objectivement vérifîable, que l'individu n'est pas dans la société comme un empire dans un empire, mais qu'il tient, par tout son être, non seulement physique, mais intellectuel et moral, et à la génération présente et aux générations passées, de même que toutes ses actions, toutes ses paroles, toutes ses pensées mêmes, ébauches d'action, ont un retentissement sur l'état physique, intellectuel et moral des autres hommes. Et l'idée de solidarité, à mesure qu'on l'analysa plus attentivement, apparut de plus en plus riche et féconde. Expression vraie et précise du rapport qui lie les hommes entre eux, elle fournissait aux idées de justice, de droit, de devoir, de bienfaisance, de liberté, le contenu réel et le fondement solide que des spéculations trop abstraites avaient été impuissantes à leur assigner. Autour de l'idée de solidarité se groupèrent donc les principales notions de la morale et de la politique, et un système se forma qui, de l'idée qui en était le centre, s'appela le solidarisme.
Ce système semblait un, clair, et largement compréhensif. Il devait donc suffire de le développer avec conséquence pour résoudre, de façon décisive, les problèmes essentiels de la vie pratique. Mais avec