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dans la Préface de ses œuvres, les noms de Dante, de Pétrarque et de Boccace (î). On peut donc affirmer, sans craindre d'aller trop loin, qu'avant Boccace les langues néo-latines ignoraient encore à peu près l'art de construire une phrase, de lui donner du nombre et de l'harmonie, d'en dessiner hardiment ou d'en assouplir les contours. Eh bien! en même temps qu'il crée la prose littéraire, il crée ou tout au moins perfectionne l'octave, en appliquant au récit poétique cette stance ou strophe lyrique, qui va devenir l'instrument mélodieux de
(1) a Despues de Guido é Arnaldo Daniel, Dante escribiô en lercio rimo elegaRtemente las sus Ires coraedias Infierno , Purgalorio , Paraiso. Micer Francisco Petrarca sus Triunfos. Clieco Dâscoli (Cecco d'Ascoli) el libro de Proprielalibus rerum ( sans doute VAccrbo ou Acervo). Jehan Bocacio el libre que Ninfal se intitula, aunque ayunté â é\ prosas de (jrand eloquencia , â la manera del Boecie Consolatorie. • Ce qu'il nous importe surtout de remarquer dans ce passage , c'est cette grande éloquence que l'écrivain espagnol accorde à la prose de Boccace. Une prose éloquente veut dire pour lui, comme pour nous, une prose élégante et nombreuse , assez riche de tours et assez variée d'expressions pour se prêter à tous les mouvements de la pensée eu du sentiment. C'est ce qui manquait encore à l'Espagne avant le xvc siècle.
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l'épopée mcridionale. Guidé par l'instinct du génie, Boccace allait tout droit et du même coup au point culminant de la prose, dans la période, delà poésie, dans la strophe.
Si l'on y réfléchit quelques instants , on verra bientôt que ce rapprochement ne s'appuie pas seulement sur des rapports extérieurs et superficiels , mais qu'il lient à des causes psychologiques et ressort du fond même des choses. Quel est celui des genres , soit en vers , soit en prose , où l'inspiration personnelle de l'écrivain agit avec le plus d'intensité et de vigueur ? C'est le genre lyrique , pour le vers ; c'est , pour la prose , le genre oratoire. Le poète lyrique et l'orateur se rencontrent et se touchent par des points essentiels , comme ceux qui rattachent le poète épique à l'historien et le poète didactique à l'écrivain philosophique. Ceux-ci racontent des faits ou exposent des idées , c'est-à-dire qu'habituellement ils parlent; des deux autres, le poète et l'orateur , le premier chante , le second déclame , deux choses équivalentes en ce qu'elles résultent de la même disposition de l'àme.
Il y a beaucoup de rapports entre Pindare et
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Bossuet, qu'on me permettra de prendre pour exemples. Ce sont des génies du même ordre et de la même valeur sous des formes en apparence bien différentes. Ils savent être tour à tour familiers et solennels, calmes et impétueux, simples et sublimes. L'un fait des odes , il est vrai , l'autre des oraisons funèbres; mais leur inspiration vient de la même source et se traduit au dehors par des procédés de style dont l'analogie me semble frappante. En effet , plus le mouvement de l'àme dans la composition est ou doit être rapide, plus le style admet de figures, quel que soit leur genre , qu'elles se rapportent à la couleur, au dessin ou au mouvement. Toutes les harmonies se fondent alors dans le langage du poète et de l'orateur; les formes qu'on croirait les plus difficiles leur viennent naturellement et sans effort par la seule impulsion du sentiment intérieur ; les strophes s'envolent aussi rapidement de l'esprit du poète que si elles avaient des ailes ; les périodes coulent, comme des flots, des lèvres de l'orateur, pleines, variées, symétriques et sonores. Plus l'inspiration monte , plus les formes musicales du style, soit vers, soit prose, montent
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aussi de degrés en degrés vers la souveraine harmonie.
Je ne vais donc pas trop loin en disant que la strophe est la période de la poésie , comme la période est la strophe de la prose. Elles représentent le même degré de développement dans ces deux formes générales du langage; elles correspondent à des mouvemenls analogues dans l'àme de l'écrivain ; elles mettent également son inspiration personnelle en dehors, surtout à certaines époques de l'histoire littéraire où le poète lyrique chante publiquement ses vers, comme l'orateur déclame ses discours.
Ces rapports semblent avoir été saisis par Malherbe, cet homme qui a travaillé si scrupuleusement et, à certains égards, si profondément la langue poétique. Quand on lui parlait de la prose périodique, il disait en riant : « Ce sont des vers. » Malherbe avait raison. La période étant le plus haut point d'harmonie où puisse aboutir la prose et admettant d'ailleurs des divisions symétriques , des nombres, un rhythme enfin , elle touche à la forme mesurée autant qu'il est possible d'y toucher sans s'y confondre entièrement. Malherbe au reste devait
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s'y connaître mieux que personne , car celte admirable stance de dix vers , qu'il a si habilement maniée et si artislement coupée pour le sens et pour l'oreille , n'est, à vrai dire, que la période poétique dans toute sa perfection (1).
De ces rapports entre la poésie et la prose , il ne faut pas conclure qu'il n'y a entre elles d'autre diflférence que la mesure, dont l'une se sert et dont l'autre s'aflfranchit. Elles diffèrent bien plutôt par le fond que par la forme. On est poète par limagination et le sentiment, en vers ou en prose, il n'importe. Chez tous les peuples on a dit en vers des choses très-prosaïques et en prose des choses très-poétiques. Hérodote n'est guère moins poète qu'Homère; Platon Test autant qu'on peut l'être. D'un autre côté, Lucrèce eût pu écrire en prose son Poème de la Aature ^ comme Fénelon eût pu
(1) On remarquera dans cette stance l'emploi habituel des vers de sept ou de huit syllabes. Ces vers n'ont pas comme l'hexamètre une harmonie particulière , qui subsiste méiue quand ils sont isolés; ils ont besoin, pour produire un effet musical, d'être enchaînés les uns aux autres dans une phrase achevée, el c'est pour cela qu'ils sont si favorables aa développement de la période poétique.
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-écrire en vers sou Trailé de V existence de Dieu, et Molière n'eût pas écrit en vers une seule de ses comédies que nous le rangerions encore parmi les plus grands poètes qui aient jamais existé. Le récit poétique se passe au besoin de la forme mesurée : nous en avons chez nous la preuve dans le Télémaque et les Martyrs, Le drame s'en passe mieux encore. Ce n'est pas pour rien sans doute que les Anciens consacraient Viambe au dialogue et que les modernes ont si fréquemment, dans leurs œuvres destinées à la scène , secoué le joug de la rime (1). Madame de Staël a fait remarquer avec raison que
(I) Je neveux pas dire que la poésie dramatique doive répu- <lier le vers ; je dis seulement qu'elle le peut , sans cesser d'être de la poésie. Dans tous les temps où l'art sera respecté, Tharmonic du style sera quelque chose , même au théâtre. Ce n'est pas ici le lieu de traiter à fond cette question , qui a bien son importance. Un des littérateurs les plus distingués do l'Espagne contemporaine , M. Breton de los Herrcros , l'a traitée avec beaucoup d'esprit dans un discours de remerciement adressé à l'Académie espagnole. Il se prononce très-décidément pour l'emploi du vers à la scène, et il est autorisé à le faire, pouvant joindre à ses idées , comme critique , son expérience et ses succès , comme poète dramati(iue.
( Voyez Apunles para una hiblioleca de eserilnrex conlcmporàneos , vol. i , p. i m et suiv. )
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nos meilleurs poêles lyriques, en France, ce sont peutêtre nos grands prosaleurs, Bossuel, Pascal, Fénelon, Buffon, Jean- Jacques , elc (1). On pourrait citer, à côté de ces noms illustres, ceux de saint Chrysostome, de saiul Basile, de saint Augustin, de sainte Thérèse, de Chateaubriand, de madame de Staël elle-même, et d'autres prosateurs, soit de notre siècle, soit des siècles passés, qui ont porté au plus haut point ce qu'il est permis d'appeler l'éloquence lyrique du style.
Serait-il donc possible à la rigueur de rejeter la versification sans qu'il manquât rien pour cela à l'expression du sentiment ou de la pensée? Non certes. Le vers ne se fut pas produit si spontanément chez toutes les nations, ne se fût pas développé si naturellement à toutes les époques, plus ou moins distinct de la prose, il est vrai, mais toujours appréciable , s'il n'eût tenu au fond même de notre nature. Il y a tout à la fois dans l'homme un besoin de pensée et d'harmonie, que ni la plus belle prose, d'une part, ni la plus belle musique, de l'autre, ne sauraient pleinement satisfaire. Outre qu'il est dou-
(l) De VAlkmagnr, ch. IX de la 2e Partie.
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leiix que la prose eût jamais atteint sa perfection , si elle n'eût été préparée par cette longue et féconde élaboration des rliytlimes poétiques , notre âme aussi réclame , en certains moments d'inspiration et d'enthousiasme , une forme de langage qui réunisse dans un accord suprême les sons harmonieux de la musique et l'expression la plus haute du sentiment et de la pensée. On peut être en prose un très-grand poète, comme Platon et Bossuet, à la condition toutefois de n'exprimer jamais certaines émotions, certaines ivresses, certains délires, si l'on veut, qui rendent nécessaire l'emploi des formes de style , non-seulement les plus éloquentes , mais les plus mélodieusement musicales. Quand cette sorte d'inspiration agit avec toute sa force, ou l'on n'écrit pas, ou l'on écrit en vers; et si, par hypothèse, un poète vraiment inspiré ignorait l'art de la versification , dans de tels moments à coup sûr, plutôt que de traduire en prose ce qu'il éprouve , il inventerait une versification qui lui fût propre , dùt-elle n'être qu'une grossière ébauche de la véritable harmonie poétique.
Le vers a donc en nous sa nécessité j s'il n'est
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pas toute la poésie, il est l'interprète obligé d'une certaine poésie, et l'on ne pourrait le supprimer sans retrancher quelques cordes à cet instrument mélodieux qui a été donné à l'homme pour produire au dehors ce qu'il sent et ce qu'il pense.