CHAPITRE VIII
DE LA l'AMILLB
Demande. — Qu'est-ce que la famille ?
Réponse. — Il convient de distinguer deux choses dans la famille : sa constitution ou sa forme, et son objet; le rôle qu'elle remplit, et les moyens à l'aide desquels elle le remplit.
D. — Quel est l'objet de la famille ?
J^. — La reproduction de l'espèce. Pas plus, en effet, que le rapprochement momentané, sexuel du mâle et de la femelle, et la fécondation de l'ovule; la mise au monde de l'enfant ne suffît à la reproduction de l'humanité, qui ne saurait se renouveler qu'autant que, jusqu'à ce qu'il puisse se conserver et se protéger lui-même, le nouvel être trouvera dans la force et l'activité d'autrui la protection et les moyens de pourvoir à ses besoins qu'il a trouvés neuf mois durant dans la matrice maternelle. Cette seconde matrice que constitue — et que pouvait seul constituer, tant que l'état social a consacré la lutte pour l'existence entre les hommes — l'afFec-
tion, le dévouement de tous les instants du père et de la mère, est précisément la famille.
D. — La familie n'a-t-eile pas joué un autre rôle ?
R. — Si, elle a été pendant des siècles le seul agent de transmission aux générations nouvelles des progrès réalisés par les générations précédentes. C'est grâce à elle, grâce à la communion qu'elle a maintenue entre l'humanité morte et l'humanité vivante, que chacun des individus successifs qui composent notre espèce a pu, au lieu de recommencer l'œuvre de ses prédécesseurs, la continuer, et, au lieu de marcher dans leurs pas, prendre pour point de départ de ses efforts le résultat des efforts déjà faits. C'est par elle, en un mot, que l'homme a pu accomplir sa loi et devenir de plus en plus homme.
D. — En est-il de même encore aujourd'hui ?
R. — Non, il y a longtemps que la famille a cessé d'être non-seulement l'unique, mais même le principal agent de communication entre les hommes dans le temps et que la transmission de générations en générations des progrès accomplis ne se fait plus fami-
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LIALEMENT mais socialement, au grand avantage do l'individu qui se trouve ainsi hériter et bénéficier non plus seulement de l'expérience accumulée des individus qui l'ont précédé en ligne directe, mais de l'expérience accumulée et additionnée de la totalité des individus qui ont vécu avant lui,
D. — Quelle a été et quelle est encore la constitution de la famille ?
R. — La famille, tant monogamique que polygamique, a été jusqu'à présent une des formes de la propriété — et non la moins odieuse. Elle a été pour l'homme le droit d'user et d'abuser de la femme, pour le père le droit d'user et d'abuser de l'enfant. Sans remonter à l'époque où la puissance maritale et la puissance paternelle impliquaient le droit de vie et de mort, la femme, aujourd'hui encore, en entrant dans la famille, ne perdelle pas jusqu'à son nom ? Ne devient-elle pas, sinon une chose qui s'achète (mariage par coEMPTio) et dont on trafique comme dans la Rome ancienne, au moins un être en sous-ordre, sans volonté légale, sans liberté de sa personne ou de ses biens, empruntant tout, dignité ou déshonneur, bien-être ou misère, à son seigneur et maître ? L'enfant,
jusqu'à sa majorité (pour ne pas parler des pa3's, comme la Russie, où la minorité n'a de terme que dans la mort des parents), pendant toute la période de sa formation, de son développement physique et miOral, n'est-il pas une simple matière première que le père, de droit, et la mère, de fait, façonnent à leur guise et qui sortira de leurs mains ce que leurs mains auront pu ou voulu le faire : robuste et heureux de vivre ou usé par un travail exagéré et prématuré, savant ou ignorant, riche ou misérable, etc. ?
D. — Quelle a été à l'origine la cause de cette constitution propriétaire de la famille ?
R. — La supériorité de force du mâle sur la femelle et de l'homme fait sur l'enfant, à un moment de l'humanité où la force faisait DROIT : et l'intérêt que, dans un pareil milieu, la femme et l'enfant trouvaient à subir cette domination du mari et du père qui, si elle était oppressive intérieurement, dans le sein de la famille, était protectrice extérieurement, contre l'étranger.
D. — Comment s'est-elle maintenue jusqu'à présent dans son esprit, sinon dans sa
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forme, malfjré les transformations de la norme sociale dans le sens du droit des faibles ?
R. — Par l'impossibilité absolue et fatale, dans laquelle se trouve l'enfant de satisfaire lui-m6me à ses besoins les plus essentiels et par l'impossibilité relative et accidentelle dans laquelle la femme a été m.ise par l'homme ou par la société organisée par l'homme et pour l'homme, de satisfaire elle-même à ses besoins, en suite d'un développement intellectuel incomplet et de sa non-adaptation au travail économique.
D. — Doit-elle être conservée ?
R. — Non, l'intérêt de l'espèce, autant que l'intérêt des éléments qui entrent dans la composition de la famille, exige que cet état de choses disparaisse, que la femme redevienne un être, égal à l'homme auquel il lui plaît d'associer sa vie et qu'elle doit rendre père, et que l'enfant redevienne un être, lui aussi, existant pour lui-même, en attendant qu'il existe par lui-même, au lieu de n'exister qu'en sous-ordre, peur la famille.
D. — Comment cette transformation s'opérera-t-elle pour la fem.me ?
R. — Par son émancipation intellectuelle
et économique, c'est-à-dire lorsque la femme cessera d'être dans la dépendance économique et intellectuelle de l'homme, que le développement de ses facultés, porté au même degré que chez l'homme et la reconstitution de la société sur la base de l'équivalence DES FONCTIONS, lui permettront de vivre elle aussi de son travail, et que ses rapports avec l'homme seront fondés sur ce qui peut seul sauvegarder, dans les rapports sexuels, la dignité des deux parties, le consentement désintéressé, la satisfaction réciproque ou, en d'autres termes, l'amour.
D. — Comment s'opérera cette transformation pour l'enfant ?
R. — Lorsque sa conservation et son développement, considérés comme d'utilité sociale, seront soustraits à l'arbitraire ou au hasard familial et que les moyens de satisfaire ses besoins et de développer ses facultés lui seront socialement assurés avec, sans et contre la famille au besoin (i).
(i) Impossible de l.iissnr la satUfaction des besoins de l 'enfant et le dûvoluppcrocnt do ses facultés \ la charge de la famille, sans reconstituer rini-^aliti^ pliysiiiuc, morale et économiquo qu'il s'agit de supprimer, le bion-fitre qu'introduira dans la famille le travail oraancipô, égalisé et devenu, en mdmc temps que l'unique moyen de satisfaire
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D. — La famille n'cst-cll'j pAS appelée à disparaître, mais seulement à se renouveler clans sa forme ou sa constitution ?
R. — Cette question ne saurait encore être tranchée définitivement. Ce que l'on peut affirmer en revanche, sans crainte d'être démenti par l'événement, c'est que si la famille survit à la disparition de l'ancienne société, ce sera dans les conditions d'é/:(alité pour la femme et de garantie pour l'enfant que je viens d'indiquer. Mais il se peut que, même ainsi réformée, elle ne soit nécessaire que pour un temps, et qu'un jour vienne où elle n'aura plus aucune raison d'être.
Il se peut que — en outre des moyens de conservation et de développement assurés directement par la société à l'en fant — la chaude atmosphère de bienveillance et d'affection développée dans le sein de la collectivité par
aux e:iigenccs organiques, le moj-en d'y satisfaire abondammcnl, ne pouvant pas empêcher que l^pcre et la mère de cinq ou s'x enfants ne puissent consacrer à chacun de ces derniers que le cinquième ou le siîsième de leur excédant budgétaire, pendant que les moyens de conservat'on, de développement et d'action d'un fils unique seront cinq ou six fois plus considérables. Le seul point encore en discussion est celui de savoir si ce sera par l'intermédiaire de la famille que la société pourvoira non pas au développement des facultés de l'enfant (ce qui est résolu négativement pour les raisons indiquées au chapitre De l'Education) mais à la satisfaction de ses b'.-soins, ou si elle devra y pourvoir directement.
l'égalité de bien-être de chacun de ses membres, rende inutile cette seconde matrice PARTICULIÈRE, que représente l'action familiale, et permette de réduire la famille dans l'espace à la mère et à l'enfant et dans le temps à la période de l'allaitement, et que, d'autre part, les rapports sexuels entre l'homme et la femme, fondés sur l'amour ou la sympathie mutuelle, puissent devenir aussi libres, aussi variables et aussi multiples que les rapports intellectuels ou moraux entre individus du même sexe ou de sexe différent.
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