‹ Essai de catéchisme socialisteChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE II DK l'individu · texte numérisé non relu

CHAPITRE II DK l'individu

Demande. — Qu'est-ce que l'individu ?

Réponse. — L'individu qu'on a voulu définir « l'homme lui-même considéré isolément », comme si en dehors de la société de ses semblables l'homme pouvait être autre chose que le dernier des animaux, et comme si, isolé dans le temps et l'espace, sans hommes qui l'aient précédé et dont il soit la suite, ce dernier des animaux pouvait même exister, — l'individu est l'hoimne considéré dans ses rapports avec ses semblables, — en comprenant dans ce dernier terme, non-seu-

minc. Jlais il est certain, les données de la phj-siolngie permettent d'affirmer, qu'il est de beaucoup inférieur au 3 */. annuel si légèrement admis par l'économiste anglais, et que, no dut-elle pas encore être allongée par l'émancipation de la femme et l'universalisation du bienêtre, la période 'a plus courte du doublement de la population dépasserait toujours trente-cinq ans.

Ce qui, en diminuant encore le déficit à combler par des améliorations dans le système de culture ;sous forme d'engrais, de semences, etc.) ou par l'accroissement du nombre des agriculteurs, ne laisse aucun doute non-scuicmcnt sur la possibilité de multiplier les subsistances aussi vite que les hommes, mais sur la facilité de les multiplier plus vite que les hommes, et de satisfa're ainsi de plus en plus complètement les besoins physiologiques de l'universalité de l'espèce humaine.

lement les hommes qui composent momentanément l'espèce, mais l'ensemble des hommes passés, présents et futurs ou l'espèce elle-même.

D. — L'homme individuel a-t-il des droits ?

R. — Comme homme, l'individu a des besoins dont la satisfaction est la condition SINE QUA NON de sa conservation et qui ne sauraient être satisfaits qu'au moyen des phénomènes et agents de la nature extérieure ou à l'aide de la terre et de ses produits. — D'où le droit à l'individu de faire servir la terre et ses produits aux exigences de son organisme, — ou son droit sur les choses.

L'individu, d'autre part, a des facultés ou forces qui sont par lui exercées et développées naturellement sous l'empire du besoin et dont l'exercice et le développement ne sont pas moins indispensables à sa conservation qu'à la réalisation de ce qui constitue la fin de l'homme, le bonheur. — D'où le droit à l'individu d'user de ses facultés, de disposer de ses forces physiques et morales, en un mot d'agir, — ou son droit sur luimême.

22 LE CATKCllISME

D. — Ce double droit de l'individu sur luimôme et sur les choses est-il absolu, sans limite?

R. — Il le serait si l'individu était, pouvait être cet homme isolé, sorti des masturbations de la métaphysique. Mais conime il n'en est rien, qu'un homme suppose, exige d'autres hommes non-SEulemcnt dans le temps mais dans l'espace, les droits de cet homme sont nécessairement limités par les droits des autres hommes.

Le droit de l'individu sur les choses est limiité par le droit égal des autres individus nés ou à naître sur les mêmes choses, — ce qui revient à dire qu'il ne saurait être permis à aucun homme de satisfaire ses besoins aux dépens de la satisfaction des besoins d'autrui.

Le droit de l'individu sur lui-même, est limité par le droit égal des autres individus nés ou à naître sur eux-mêmes, — ce qui revient à dire qu'il ne saurait être permis à la liberté d'action de personne de s'exercer au détriment de la liberté de qui que ce soit.

Cette double limite du droit individuel constitue les premiers devoirs de l'individu, devoirs qui, si négatifs qu'ils puissent paraître au premier abord, puisqu'ils se bornent à ne

pas nuire à autrui, n'en sont pas moins d'une importance capitale et entraînent avec eux :

1° L'égalité, puisque sans nuire a la satisfaction des besoins d'autrui, personne ne saurait jouir, sur la somme des objets correspondants aux exigences de la nature humaine qui peuvent exister, d'une part plus grande que celles des autres hommes coexistants ;

2° Le travail, puisque, même en ne jouissant que de la part qui lui revient et en n'entravant pas, par suite, la satisfaction des besoins de ses contemporains, l'individu, s'il ne reproduisait pas ce qu'il consomme, se trouverait entraver la satisfaction des besoins de ses successeurs ;

3° Le respect de sa propre personne, tant physique que morale, à laquelle l'individu ne saurait nuire par aucun abus sans nuire en même temps à la liberté d'action de sa descendance.

D. — L'individu a-t-il d'autres devoirs ?

R. — Si, parce qu'il n'a pas avec ses semblables que des rapports de contiguïté et de succession, mais encore et surtout des rapports de dépendance.

Aujourd'hui même, malgré la monstrueuse

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inci^alitc qui préside à cette distribution, abandonnée au hasard de la naissance, il n'existe pas un individu qui ne dépende plus ou moins :

1° De l'espèce, représentée par la série des hommes antérieurs, dont il a reçu des moyens de satisfaire ses besoins ou des instruments de production plus nombreux et plus productifs ;

2° De l'espèce, représentée par ses contemporains, dont il a reçu un développement qui, si incomplet qu'il a pu être, n'en est pas moins ce qui l'a sorti de l'animalité et l'a fait homme.

D'où de nouveaux devoirs — essentiellement actifs :

Il a reçu, — donc il doit!

A l'espèce, représentée par ses contemporains, il doit d'être pour ceux-ci un agent de développement, comme à l'espèce représentée par la série de ses successeurs, il doit de laisser un capital matériel et moral plus considérable que celui qui lui a été remis.

Mais, pour que l'individu puisse remplir ces nouveaux devoirs, n'est-il pas d'absolue nécessité qu'il soit pourvu à la satisfaction de ses besoins ou à sa consen^ation jusqu'à ce qu'il soit en mesure d'y pourvoir lui-

même ? N'est-il pas encore évident que plus ses facultés auront été développées, plus il pourra servir d'agent au développement d'autrui et accroître le capital matériel et moral à transmettre ?

D'où de nouveaux droits pour l'individu : 1° Le droit, non plus seulement à la satisfaction de ses besoins par l'application de sa propre activité, mais, jusqu'à ce qu'il soit capable 0.2 travail, à la satisfaction de ses besoins au moyen de l'activité d'autrui ;

2° Le droit, non plus seulement au développement de ses facultés dans la mesure très restreinte de son initiative personnelle, mais au développement maximum de ses facultés par le moyen de ses semblables.

D. — La société n'est donc pas pour l'individu seulement restrictive de ses droits ?

R. — Non; pendant qu'à un certain point de vue elle semble restreindre le droit individuel, la société de l'homme l'étend en réalité considérablement en en faisant le droit pour chacun au plus complet développement de ses facultés et à l'égale satisfaction de la tôt al il é de ses besoins au moyen du travail d'autrui d'abord, au moyen de son propre travail ensuite.

26 LR CATl'xHISME

CIIAPITR]': III

DU LIDRE-ARDITRn. DH LA KESPONSADILITj'i. DU 1311'N.

Demande. — Qu'entend -on par libre arbitre ?

Réponse. — La faculté attribuée àl'homme, à l'exclusion de tous les autres êtres organisés, de choisir entre deux ou plusieurs actes offrant une inégale somme d'avantages et de se déterminer pour celui qui lui paraît le moins avantageux ou le plus nuisible.

D. — Le libre-arbitre existe-t-il ?

R. — La réponse à cette question est contenue dans la définition même du librearbitre. Non, le libre-arbitre n'existe pas, ne peut pas exister. Tous les actes de l'homme sont soumis à la nécessité du mieux ou de ce qui apparaît comme tel, à laquelle le théisme de Leibnitz était obligé de subordonner même l'action divine.

Soutenir le contraire, c'est prétendre qu'il

puisse y avoir des effets sans cause, des phénomènes sans phénomènes précédents qui les aient déterminés et dont ils ne sont que la suite ou la transformation, pour ne pas dire l'équation ; c'est contredire la physique dans sa " loi la plus universelle et la plus incontestable, celle de la pesanteur, et admettre que le fléau de la balance n'incline pas toujours et nécessairement du côté du plateau le plus chargé ; c'est être, en un mot, un imbécile ou un imposteur.

D. — Est-ce à dire que nos actes ne soient pas volontaires, l'effet de notre volonté ?

R. — En aucune façon, mais la volonté que l'A PRIORI théologique ou métaphysique voudrait transformer en liberté de vouloir n'est, n'a jamais été et n'a jamais pu être que la FACULTÉ DE VOULOIR. C'est le fléau de la balance essentiellement passif, incapable par lui-mêmie d'inclinaison , que font fléchir, comme autant de poids accumulés dans le même plateau ou opposés les uns aux autres dans des plateaux différents, nos désirs, nos craintes, etc. Nos volontés, pour tout dire, sont motivées, déterminées ; elles n'ont rien d'arbitraire. Et riioinnc n'est pas libre de ue

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pas vouloir ce qui lui paraît le plus avanta[^eux ou le tncillcur (i).

1). Que devient dans ce cas la responsabilité iiuniaine ?

R' — Elle s'évanouit comme un mensonge qu'elle est. L'homme n'étant et ne pouvant être qu'une double résultante, la résultante de son organisme qu'il n'a pas fait et qu'il subit, et la résultante de l'éducation, du milieu, qu'il n'a pas davanta;:(e choisi et qu'il subit également; ses actes, d'autre part, n'étant — sauf les déviations et les modifications que peuvent leur imprimer les résistances du milieu particulier dans lequel ils s'accomplissent — que les effets nécessaires de sa constitution physique et morale, il y a autant

(i) Ce que l'on peut dire pour continuer la comparaison ci dessus, c'est que les poids qui agissent sur la voionté et l'inclinent dans un sens plutôt que dans un autre sont plus ou moins nombreux et varient de valeur selon les temps, les lieux, les individus; que, réduits aux seules satisfactions animales et cgo'istos — ntcossairemcnt déterminantes — chez le sauvage de la Nouvelle-Zélande qui n'a que des besoins égoïstes et animaux, ils se compliquent de satisfactions altruistes et intellectuelles ou morales — de plus en plus déterminantes — chez l'européen du 19"° siècle qui, outre des besoins physiques et personnels, a des besoins intellectuels ou moraux et altruistes — de plus en plus exigeants. — Mais de ce qu'il y a augmcntaton dans le nombre des poids, de ce qu'il y a interversion dans leur valeur, de ce que même certains poids — autrefois déterminants — puissent cesser d'avoir aucune valeur, il ne s'ensuit pas moins que la volonté, comme le fléan de la balance, fléchit toujours et nécessairement sous le poids le plus fort relativement au sujet qui veut.

de sottise et d'injustice à le rendre responsable de ce qu'il a pu faire, à le lui reprocher ou à l'en louer, qu'à louer la fleur d'embaumer et qu'à reprocher au feu de brûler, à l'eau de mouiller, etc.

D. — A défaut de la science, la conscience ou ce qu'on appelle ainsi, ne proteste- t-elle pas contre une pareille conclusion ? L'indignation, par exemple, que nous ressentons contre certains hommes, à la vue ou au récit de certains actes, ne peut-elle pas et ne doitelle pas être considérée comme une preuve de la responsabilité humaine ?

R. — Pas plus que le ressentiment manifesté par l'enfant contre le nieuble auquel il s'est heurté, la satisfaction qu'il éprouve à le battre, ne prouvent la responsabilité du meuble.

Ce qu'il y a de naturel, de vrai, par suite dans l'impression produite sur nous par le spectacle d'un acte anti-humain, c'est, d'une part, l'étonnement : notre esprit, habitue par l'éducation à d'autres rapports entre les hommes , est pour ainsi dire blessé par l'anormalité du fait. La première fois que notre regard est tombé sur un cul-dc-jatte, il n'a pas été autrement affecté. C'csl*, d'autre

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part, la peur ; nous nous sentons instinctivement menacés par cette violation de la forme sociale et nous éprouvons le désir, le besoin de nous en garantir et d'en empêcher le retour. De là, la répulsion, l'horreur que nous inspire son auteur (et que ne nous inspire pas le cul-de-jatte) et la satisfaction avec laquelle nous apprenons qu'il a été puni, en d'autres termes qu'il n'est plus à craindre. C'est enfin la pitié pour la victime,

gui AURAIT PU ÊTRE NOUS.

Mais l'indignation proprement dite est apprise. Elle est le résultat logique de la croyance absurde dans laquelle nous avons été élevés que l'homme, qui nous a étonné et effrayé, était libre d'agir autrement, et disparaîtra avec une connaissance plus complète de l'organisme humain, comme disparaît avec l'âge et l'expérience chez l'enfant jusqu'à l'idée de demander compte aux choses du dommage qu'il a pu éprouver à leur contact.

J'en dirai autant du remords, qui n'a pas de sens en dehors du regret de l'action commise et doit être inconnu à l'homme digne de ce nom.

Que nous regrettions certains de nos actes, en ce sens que nous préférerions ne pas les avoir commis, rien de plus explicable et de

plus juste, sinon de plus utile. Mais là s'arrête la partie humaine, positive du phénomène. Si je constate en effet que j'ai méconnu mon véritable intérêt, que j'ai eu tort, c'est que les influences sous lesquelles j'ai agi sont dissipées; — c'est que les mobiles auxquels j'obéissais ont fait place à d'autres, l'idée de la jouissance qui m'attendait à l'idée des conséquences que cette jouissance épuisée peut ou doit entraîner; — c'est que je sais aujourd'hui ce que je ne savais pas hier; — c'est qu'au mieux qui a déterminé ma volonté passée a succédé un autre mieux également irrésistible ; — c'est que je suis un homme nouveau. Et je ne saurais raisonnablement reprocher au moi d'hier de ne pas avoir été le moi d'aujourd'hui, à l'homme qui ne savait pas de n'avoir pas agi comme l'homme qui sait, au ventre affamé de n'avoir pas eu les oreilles du ventre assouvi.

D. — Le libre-arJjitre et la responsabilité disparus, quelle distinction faites-vous entre un honnête homme et un coquin, entre un Condorcet et un Tropmann ?

R. — La distinction que je fais et que tous font entre tout ce qui contribue à la conservation et au développement de l'être

32 II. t \ i J.(.iii:i..:i:

humain et tout ce qui leur fait (jLstucle, entre la plante salutaire que l'on cultive et la plante nuisible que l'on jette au feu, entre l'animal utile que chacun apprécie cl recherche et l'animal dangereux que l'on abat. Avec cette différence cependant en faveur de l'homme dangereux ou nuisible, c'est que, comme il n'est pas une nécessité de la nature humaine, mais un accident, le fait de facultés incomplètement développées, sinon de besoins non satisfaits, ii peut donner lieu à précaution, à correction, jamais à suppression.

D. — La conclusion de ce qui précède n'est -elle pas l'abolition immédiate des récompenses accordées aujourd'hui à ce qu'on appelle vertu et mérite, et des châtiments attachés au vice et au crime ?

R. — Nullement. L'espoir de la récompense et la crainte du châtiment étant autant de mobiles (indirects, extérieurs, extrinsèques, il est vrai) au bien, châtiments et récompenses peuvent être maintenus. Ils doivent même l'être dans une certaine mesure et sous une certaine forme jusqu'à ce que, par suite de l'équilibre de ses facultés dem.andé à leur développement intégral et par suite de l'accord rétabli entre l'intérêt de chacun et l'in-

térêt de tous au moyen de l'égale satisfaction des besoins de chacun, l'homme, en recherchant son intérêt particulier, se trouve toujours satisfaire l'intérêt général, et l'individu fasse le bien spontanément.

D. — Qu'est-ce que le bien?

R. — Le bien, que les faiseurs de morale de tous les temps n'ont su placer que dans le sacrifice, le sacrifice de soi-même à autrui ou le sacrifice d'autrui à soi-même, est ce qui est conforme à la nature de l'homme, à Vintérêt de tous et de chacun. L'utilité générale, qui ne saurait être telle qu'autant qu'elle comprend l'utilité particulière ou individuelle , est le seul critéi^ium des actions humaines, qui sont bonnes ou mauvaises, morales ou immorales, selon qu'elles présentent ou non ce caractère, ou, ce qui revient au même, selon qu'elles peuvent ou non être L^cnérdlisccs, nniversalisccs, sans nuire ni à l'espèce ni à aucun des individus qui la composent dans l'espace et dans le temps.

34 LE CATUCHISMB

Cil A TITRE IV

DE l'éducation

Demande. — Qu'est-ce que l'éducation ?

Réponse. — L'éducation est développement et direction. Développer le plus possible l'intégralité des facultés de chaque homrr.e ou, si l'on aime mieux, la totalité de ses forces musculaires et nerveuses, et les diriger vers le bien, c'est-à-dire vers ce qui est le plus utile à chacun et à tous, — elle ne consiste pas en autre chose.

D. — Comment se développent le.s facultés physiques ou morales ?

R, — Par l'exercice. Exercer un muscle, c'est développer l'activité de ce muscle ; exercer un esprit ou un cerveau, c'est développer l'activité de ce cerveau ou de cet esprit.

D. — Par quoi est déterminé ou provoqué cet exercice des facultés ?

R, — 1° Par les exigences de l'organisme ou les besoins ;

2° Par la satisfaction que trouve l'orga-

nisme dans l'exercice même de ses facultés. C'est la faim, par exemple, qui, encore aujourd'hui, amène l'animal non domestiqué à remuer les muscles de ses jambes, à exercer, à développer ses facultés de locomotion, et la satisfaction éprouvée par lui dans ce premier exercice, dans ce premier développement, s'ajoute, comme un nouveau mobile, au besoin, pour continuer et activer cette éducation essentiellement autonomique. Ce sont également les exigences de son organisme, auxquelles s'est jointe la satisfaction éprouvée par lui dans ce premier exercice, et dans ce premier développement, qui ont amené l'homme, pendant sa longue période d'animalité, à exercer, à développer ses diverses facultés. Et comme ces diverses exigences ne se produisaient et ne se produisent encore aurjourd'hui que successivement, que les besoins phyvsiqucs précèdent de beaucoup les besoins moraux, ce sont ses facultés physiques que l'homme a d'abord exercées et développées, comme ce sont elles qu'il exercerait et développerait les premières encore aujourd'hui, s'il ne s'était pas élevé au rang humain ou social et devait faire individuellement son éducation. Mais il y a longtemps qu'à celte action naturelle et successive des besoins et de la jouissance

3G LK CATiîCHISME

attachées à l'exercice, au développement de toute faculté, s'est substituée une action artificielle et simultanée, qui s'exerce sur chacun de nous par l'initiative et l'intermédiaire de nos semblables et qui, en matière d'exercice et de développement des facultés humaines, constitue l'éducation proprement dite, essentiellement altruiste.

C'est ainsi que ce n'est pas de l'incitation naturelle de la faim, de la soif ou de tout autre besoin physique, que l'homme, que les hommes qui entourent l'enfant attendent l'exercice, le développement de ses facultés, même physiques, mais qu'ils exercent, qu'ils développent son activité musculaire à priori, pourrait-on dire, en vue des besoins que, devenu homme, il lui faudra satisfaire personnellement. C'est ainsi surtout que ce n'est pas de l'incitation naturelle des besoins moraux (intellectuels et affectifs ou sympathiques) qui s'éveillent les derniers chez l'hommeindividu com^me ils se sont éveillés. les derniers chez l'homme-espèce, que les hommes qui entourent l'enfant attendent l'exercice, le développement de ses facultés morales, mais qu'ils exercent, qu'ils développent son intelligence et son affectivité dès le principe, en même temps que ses muscles.

D. — Comment l'homme peut-il déterminer, provoquer l'exercice et le développement des facultés physiques et morales chez son semblable ?

R. — De la seule manière dont il lui soit possible d'agir sur l'homme, en créant autant de mobiles à son activité physique et morale, en lui faisant trouver un avantage ou en lui démontrant l'avantage qu'il trouvera à exercer, à développer ses facultés. Les besoins, avons-nous dit, déterminent et provoquent naturellement l'exercice des facultés : augmenter l'intensité des besoins existants, éveiller les besoins qui dorment encore, en créer de nouveaux, — première série de moyens dont l'homme dispose pour l'éducation de son semblable. Tout exercice, tout fonctionnement d'une faculté, avons-nous dit encore, est accompagné d'une jouissance siii gcneris : dojiner l'idée de cette jouivSsance à l'enfant qui ne la soupçonne pas, la lui rappeler s'il l'a oubhée; — autre série de moyens d'éducation, pour ne pas parler des moyens coërcitifs qui, sauf de rares exceptions, deviennent de plus en plus inutiles ou dangereux.

D. — Vous avez dit que la première partie de .l'éducation consistait à développer le plus

possible V intégralité des facultés de chacun ? Pourquoi le plus possible ?

R. — Parce que les facultés n'étant que des forces, plus elles seront développées et plus l'individu et la collectivité dont il fait partie auront de facilités, de moyens de satisfaire leurs besoins.

D. — Pourquoi l'intégralité des facultés ?

R. — Pour la même raison , parce que toute faculté ou force non développée équivaut à une perte sèche pour l'individu et pour la collectivité, diminués d'autant; et pour une autre raison, plus décisive encore s'il est possible : parce que du seul développem.ent parallèle, égal de toutes les facultés tant de l'ordre physique que de l'ordre moral, peut résulter cet équilibre intérieur entre les diverses forces individuelles, ce contrôle des unes par les autres qui est la première et la plus puissante direction qui puisse leur être imprimée vers le bien. Sans un développem.ent correspondant, proportionnel des différentes forces humaines, il y aura nécessairement abus de l'activité musculaire, intellectuelle ou affective, développée à l'exclusion des deux autres et laissée, par suite, sans contrepoids; et

de ces abus, qui éclatent à toutes les pages de l'histoire (i), l'individu ne souffrira pas moins que la collectivité.

D. — Pourquoi de chacun ?

R. — Pour deux raisons du même genre : 1° Parce que tout individu dont les facultés ou les forces ne sont pas développées représente pour la collectivité — et pour chacun des individus qui la composent — autant de facilités, de moyens de moins pour satisfaire ses besoins ;

2" Parce que l'équilibre intérieur, établi entre les facultés individuelles au moyen de leur développement simultané et intégral, se trouverait rompu extérieurement si l'activité musculaire, intellectuelle et affective de chacun ne trouvait pas un contrepoids dans l'activité affective, intellectuelle et

(i) Et comment en aurait-il été autrement? II y a une échelle, une succession nécessaire dans les besoins, comme nous l'.ivonsdit plus haut» les premiers 4 s'éveiller, les plus immédiats et los plus impérieux i la tois, ceux qu'il fallait satisfaire sous peine de mort, étaient les besoins physi(iucs, la faim, la soif, qui ne stimulaient que l'activité musculaire. Ce n'est qu'après que la vie matérielle, organique, a été xssuréo et dans la mesure où elle était assurée, que les besoins moraux, le besoin de savoir, le besoin d'aimer, ont pu s'éveiller et pTuvoquir le développe, ment de l'activité intellectuelle rt affective. Or, la force musculaire non contrôlée ou contenue par la raison ou le sentiment nu pouvait pas no pas s'exercer au détriment de chacun et do tous, aboutir A la guerre .sous toutes ses formes.

40 LE CATiiCniSME

musculaire de tous é/;alement développée, et que la porte serait de nouveau ouverte aux abus et aux désordres, non moins contraires à l'utilité générale qu'à l'utilité particulière (i).

D. — En dehors de cet équilibre intérieur et extérieur résultant de leur égal développement en chacun et en tous, comment les facultés humaines peuvent-elles être dirigées vers le bien, — ce qui constitue la seconde partie de l'éducation ?

A'. — Par la connaissance du bien, que donnent :

I" L'expérience personnelle;

2° L'expérience accumulée des générations successives ou la science.

Tout organisme recherche naturellement ce qui lui est utile ou lui paraît tel, et si ce qui paraît utile à l'individu l'était réellement et toujours, les facultés de chacun, une fois

(i) Ce développement inégal des forces musculaires chez les individus de même groupe, a amené historiquement la domination des plus forts ou des guerriers ; comme le développement inég'al des intelligences a amené la domination des plus intelligents ou des prêtres. Il n'est pas difficile de s'imaginer d'autre part à quel danger ne serait pas exposée la fraction d'un groupe chez laquelle l'affectivité serait développée sans un développement équivalent de l'affectivité de l'autre fraction du même groupe.

développées et équilibrées, n'auraient pas besoin d'être guidées ou dirigées : elles iraient d'elles-mêmes et toujours à l'utile, au bien. Mais il n'en est rien; l'apparence est souvent trom.peuse, et le fait seul, les conséquences du fait, c'est-à-dire de l'application des facultés, peuvent établir que ce qui paraissait utile était réellement tel et doit continuer à être recherché. C'est l'expérience personnelle, la seule que connaisse l'animal, et qui en matière de direction des facultés constitue l'éducation naturelle.

Mais, outre qu'elle ne saurait enseigner que lentement, pas à pas, à l'individu la direction à imprimer à ses facultés, comme elle est limitée dans le temps et dans l'espace, l'expérience personnelle ne saurait lui apprendre que ce qui lui est utile momentanément, et en partie, en très petite partie. Par elle il peut finir par savoir qu'il est bien, qu'il lui est utile d'appliquer ses facultés affectives au petit nombre de ceux qui l'entourent immédiatement de leurs soins, dont les services sont visibles, tangibles, de tous les instants; ou qu'il est bien, qy'il lui est utile d'appliquer ses facultés musculaires ou intellectuelles à la production des choses nécessaires il la satisfaction de ses besoins — dans la limite

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de ses besoins. Mais qu'il soit bien, qu'il lui soit utile d'ctendrc indifféremment le cercle de son amour pour ses semblables et d'y faire entrer l'humanité tout entière qui vit en lui, et dans laquelle et de laquelle il vit, tout en ne s'en rendant pas compte directement, ou qu'il soit bien, qu'il lui soit utile de produire plus qu'il ne consomme parce que, de même que le pro/^rès n'a été possible dans le passé que par un excédant de la production sur la consommation, le progrès dans le présent et dans l'avenir ne saurait s'accomplir qu'autant que la production continuera à excéder la consommation et que le capital de notre espèce ira augmentant, — c'est ce qu'il ne saurait obtenir de sa propre expérience et ce que peut seule lui apprendre l'expérience additionnée de ses semblables dans le temps et dans l'espace ou la science.

La détermination du véritable objet de l'activité humaine ou la connaissance du bien, de ce qui est utile à l'individu et à l'espèce, est le fait de la science qui est et doit devenir de plus en plus le souverain maître de l'éducation humaine, en tant que direction des facultés.

D. — Suffit-il que l'homme connaisse le

DU fOCIALISÏE 43

bien pour qu'il y applique ses facultés intégralement développées ?

R. — Non, il faut encore qu'il ait intérêt à appliquer ses facultés au bien, c'est-à-dire que ce que l'expérience collective ou la science lui a démontré théoriquement être le plus utile à lui-même et à l'espèce, soit réellement ce qui lui est le plus utile à lui-même. Il faut, en d'autres termes, que le milieu dans lequel se meut l'individu soit tel que ce qui est le plus utile à tous soit également ce qui est le plus utile à chacun; sinon, si la société mettait en opposition l'intérêt collectif et l'intérêt individuel, tout le fruit de l'éducation serait perdu (i).

(i) Pour mieux me faire comprendre je prendrai un exemple, un voleur ou un assassin de l'heure présente. Evidemment, pour tous ceux qui ne se payent pas de mots et qui savent que les volontcs,'lcs actions humaines sont déterminées, motivées, si cet homme vole ou tue, ' cela vous dit qu'étant données ses conditions organiques (l'état de ses facultés) et les conditions extérieures (la société) il a intérêt à voler ou X tuer. Kn développant toutes ses facultés, les facultés affectives et les facultés intellectuelles comme les facultés physiques, et en les dirigeant ^ l'aido de la science vers ce qui est lo plus utile A luimômo et aux autres, l'éducation telle que je viens de la définir le détournera bien du vol et du meurtre, en opposition avec sa sensibilité et avec la perception ((u'il a que lo vol ou je meurtre, si utiles qu'ils puissent lui paraître momentanément, ne lo sont pas réellement et se retourneront contre lui. Mais cette modification do si'S conditions organiques no suffirait pas A l'cmpôchcr do tuer ou de voler, si les conditions extérieures ou sociales sont telles qu'il no puisse satisfaire ses besoin» physiques sans voler ou sans tuer. Il se peut du moins quo les exigences non satisfaites de son organisme rompent l'éciuilibrc établi dans ses

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/;. - Qui doit-ctrc char;;é de l'éducation? Est-ce la famille, est-ce la société ?

R. - Pour répondre à cette question, il suffit de se rappeler ce qu'est l'éducation et de se demander qui de la société ou de la famille a le plus d'intérêt à développer le plus possible l'intégralité des facultés de l'enfant et qui a le plus d'expérience ou de science pour diri;:,X'r ses facultés vers ce qui est le plus utile à cliacun et à tous.

Or, pour ne pas parler de la famille actuelle, fondée sur le sacrifice constant et nécessaire de l'enfant aux besoins et à l'ignorance ou aux préjugés du père et de la mère, il n'est pas douteux :

1° Qu'en tant que groupe temporaire, destiné à se dissoudre du vivant de l'enfant, la famille, même réformée, aura toujours un intérêt moindre à développer toutes ses forces que la société qui ne passe pas et ne saurait

facultés par leur égal et complet développement et que , dirigées par

la science vers le bien, ses facultés soient détournées vers le mal.

On ne saurait trop le répéter : l'éducation seule est et sera toujours insuffisante. Pour qu'elle puisse faire de chacun un homme de bien» c'est-à-dire un homme utile à lui-même et aux autres, il faut que la société ne soit pas constituée en opposition avec la science, et qu'elle permette à tous de satisfaire éRalcment l'intégralité de leur besoin par l'application régulière de l'intégralité de leurs facultés développées le plus possible.

par suite échapper aux conséquences d'une éducation incomplète ;

2° Que l'expérience ou la science dont disposera la famille, retardera, dans la majeure partie des cas, sur celle de la société, et sera pour les facultés de l'enfant un guide moins éclairé et moins sûr.

46 LE CATÛCmSMK

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