CHAPITRE I
Sérums normaux.
Avant d'entreprendre l’étude des applications thérapeutiques de ces sérums, je veux analyser les travaux de MM. Mairetet Bosc(de Montpellier) sur la toxicité du sérum normal(1).
Ces auteurs ont déterminé d’une façon précise /e degré de toxicité qui serait en moyenne de 15 centimètres cubes.
Les injections de sérum chez le lapin produisent une accélération de la respiration qui bientôt se ralentit ; elle devient difficile, profonde, saccadée. Les battements du cœur s’accélèrent ; d’autres fois Le cœur se ralentit. Lorsque la mort n’est pas immédiate il ÿ a mictions et mictions hématuriques. Du côté du système nerveux on constate des attaques convulsives plus ou moins légères et incomplètes, ou violentes et complètes.
À l’autopsie on remarque une congestion des différents organes, mais surtout une dilatation du cœur droit et une thrombose de l'artère pulmonaire, telle est la « caractéristique des lésions produites par l'injection du sérum de sang de l’homme normal au lapin » ; le sérum tuerait par coagulation (2).
Lorsqu'on injecte des doses de sérum non mortelles, on obtient des symptômes de mème ordre que ceux que produisent les doses mortelles (3).
(1) MM. Marrer et Bosc (de Montpellier), Toxicité du sérum. Comptes rendus hebd. de la Soc. de Biologie, 16, 23 juin etc. 1894 et Boucaano , Leçons sur les auto-intoxications dans les maladies, 1887, p. 72.
(2) HayEm, Comptes rendus hebd. de la Soc. de Biol., mars-avril 1894, p. 217
el 273.
(3) D'autres auteurs, parmi eux le professeur Bouchard, ont étudié cette toxi-
Fa Rue Seulement au lieu de retrouver de l’'hématurie, on constate une albuminurie passagère. |
Action du sérum sur la température. — Celles cl a toujours été augmentée ; cette augmentation ést rapide et peut atteindre de 5 dixièmes à 1°, 4° 5. Elle he penEn plusieurs heures.
Dans une note suivante, les mêmes auteurs recherchent les effets de l'injection intra-veineuse du sérum pur de chien : les résultats concordent avec les précédents ; les ‘résultats sont d’une manière générale, à peu près semblables ; le sang de chien est seulement un peu moins toxique que le sang humain, tandis qu'au contraire, il à paru avoir une intensité de coagulation plus considérable.
Dans une seconde série d’expériences, ils additionnent le sérum de sang de chien de sulfate de soude et de chlorure de sodium afin de faire disparaître les propriétés coagulantes du sérum et arrivent à cette conclusion: Le sérum sanguin possède des propriétés toxiques.
Le sang possède donc indépendamment de ses propriétés coagulantes des propriétés toxiques.
Ces expérimentateurs ont pensé que sile sang SE réellement des propriétés coagulatrices et des propriétés toxiques, il serait peut-être possible, en soumettant ce liquide à des températures variables, de supprimer une de ses propriétés tout en laissant subsister autre (1). Lorsqu'on porte le sérum de sang ide chien à une température de 57°, on peut injecter à un lapin des doses considérables de ce liquide, sans
cité du sérum normal vrai, du sérum physiologique ; nous n'insistons pas sur ces diverses études ; nous signalons surtout quelques-uns des détails les plus intéressants.
(1) Voy. HAyEM. Soc. de biologie, 10 mars 1894.
QUE provoquer la mort et en ne produisant que des effets physiologiques légers.
Des expériences de ces auteurs montrent que le sérum du chien porté pendant trois quarts d'heure à une heure à une température de 52° à 53° perd ses propriétés coagulatrices et conserve ses propriétés toxiques. Le sang, outre ses propriétés coagulatrices, possède des propriétés toxiques.
Ayant constaté qu’un degré peu élevé de chaleur (57°) tue à la fois les propriétés coagulatrices et une bonne partie des propriétés toxiques du sérum, et que les propriétés toxiques ne persistent à un degré très marqué en dehors des propriétés coagulatrices, que dans des limites très restreintes (52 à 55°), ils arrivent à conclure que ces deux espèces de propriétés sont dues très probablement à des substances de nature très voisine.
Ces auteurs sont donc arrivés, en chauffant le sérum sanguin ou en l’additionnant de chlorure de sodium et de sulfate de soude à amener sans produire de coagulations, la mort des lapins auxquels ils l’injectaient.
Donc le sérum possède à côté de ses propriétés coagulatrices des propriétés toxiques.
Dans une autre série de recherches ils montrent une analogie presque complète entre les effets du sérum pur et ceux du sérum privé de ses propriétés coagulatrices.
Cette analogie paraît démontrer d’une manière péremptoire que les symptômes constatés à la suite de l'injection du sérum sanguin pur, et attribués par certains auteurs aux propriétés coaqulatrices de ce dernier, doivent étre attribués aux propriétés loxiques.
Ils ont cherché la nature de ces substances.
La plupart des auteurs s’accordant à admettre que les pro-
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priétés coagulatrices du sérum sont dues à des matières albuminoïdes ils ont dirigé leurs recherches de ce côté.
Ils ont employé comme procédé de séparation, la précipitation des matières albuminoïdes du sérum par l'alcool.
Il résulte de leurs expériences que l'extrait alcoolique et l'extrait éthéré de sérum n'ont ni propriétés coagulatrices, ni propriétés toxiques et que les propriétés du sérum sont contenues dans les précipités.
En résumé :
1° L’extrait alcoolique et extrait éthéré du sérum n’ont ni propriétés coagulantes, ni propriétés toxiques.
2° Le précipité produit par l’alcool renferme les principes actifs du sérum.
3° L’alcool employé à des doses de moins en moins élevées ne permet pas de séparer les principes coagulateurs et toxiques du sérum, la mort étant toujours produite par coagulation.
Dans d’autres expériences, ils émettent les conclusions suivantes :
Ao Ilest possible de séparer chimiquement comme nous l’avons déjà fait phySiologiquement, les principes coaqulateurs et les principes toxiques du sérum du sang normal.
20 Les matières coagqulatrices et les matières toxiques du sérum du sang normal sont toutes deux de nature albuminoïde. Il reste à déterminer et à rechercher s’il y a lieu, les caractères chimiques qui les séparent.
Voilà donc un fait bien démontré : le sérum normal est toxique...
Comme je l’ai déjà dit, la première démonstration de l'hématothérapie a été donnée par MM. Ch. Richet et J. Héri-
court.
Dans une note déposée par Verneuil à l’Académie des Scien-
ces le 5 novembre 1888 et qui a pour titre : « De la transfusion péritonéale et de l’immunité qu’elle confère », ces auteurs expliquent par quelle série d'expériences ils ont été conduits à cette expérimentation.
Ils avaient trouvé sur un chien une tumeur cancéreuse, qui contenait un micro-organisme un peu différent du s£aphylococcus pyogenes albus et qu’ils appelèrent staphylococcus pyosepticus ; ce microbe se montra très toxique pour le lapin, et au contraire assez inoffensif pour le chien.
Puisque le chien est réfractaire, ils pensèrent qu'on pouvait sans doute rendre le lapin réfractaire en lui transfusant du sang de chien.
C’est ce qu'ils essayèrent, d’abord par la transfusion intraveineuse qui échoua, puis par la transfusion péritonéale, ils virent guérir les lapins transfusés, alors que les lapins témoins étaient tués par le staphylocoque.
« Il est nécessaire de constater que nos expériences, communiquées en 1888 à l’Académie des Sciences et à la Société de Biologie précèdent de deux ans les expériences de MM.Behring et Kitasato à qui on attribue généralement la découverte de l’hématothérapie (Richet) » (4).
Dans des travaux suivants (2) Richet et Héricourt montrèrent que la transfusion péritonéale du sang de chien normal faite à des lapins, confère à ces lapins une demi-immunité.
« La transfusion péritonéale du sang de chien ralentit
(1) Physiologie. Travaux du Laboratoire de M. CH. Ricxer, t. IIT, année 1895, ch. LIT, p. 233. De l'hématothérapie en général. Historique. Bibliographie. Théorie et faits.
Et BEuRING et KrrAsaTO : € Uber das Zustandekommen der Diphtheriei immunität und der Tetanus immunität bei Thieren, Deutsch med. Woch., n° 49, p.1113, 1890. ,
(2) Bull, de la Soc. de Biolog., 1889, p. 157-163.
dans une certaine mesure, chez le lapin, l’évolution tuberculeuse » (1),
Entre la première communication sur la tuberculose (23 février 1889) et la deuxième communication (31 mai 1890),une application directe à la thérapeutique avait été tentée en France même par MM. Bertin et Picq, de Nantes (2).
« La chèvre, disaient-ils, animal réfractaire, doit nous servir de sujet pour rendre réfractaires à la tuberculose, développée expérimentalement, certains animaux susceptibles de contracter facilement cette tuberculose par voie d’injection ».
Si le sérum de chien n’a pas une action microbicide ct curative dans la tuberculose pulmonaire, il donne cependant d'excellents résultats ; Héricourt dit : « L’effel le plus frappant a été le relèvement des fonctions digestives. Ces résultats immédiats de la médication étaient donc un véritable coup de fouet donné à la nutrition : retour accentué des forces, disparition des sueurs. Au point de vue local, l'amélioration n’a pas été aussi considérable, mais les cavités se séchaient un peu, l’expectoration devenait muqueuse; les bacilles persistaient. J'ajouterai, dit-il en terminant, que le sérum de sang de chien ne paraît pas avoir une action directement antibacillaire, il semble plutôt agir comme un excitant spécial de la nutrition » (3).
L'action tonique du sérum de chien a été confirmée par les travaux de nombreux auteurs : D' Vidal (d'Hyères), D' Ber-
(4) Voy. encore : Bull. de la Soc. de Biolog., 1890, p. 316.
(2) Voy. G. BERTIN et J. Pico, Hématothérapie. Résultats expérimentaux et cliniques, etc., une brochure in-12, Nantes, 1891. — LEs MÊMES, Communication faite au Congrès de la Tuberculose (28 juillet 1891, Paris).
(3) Voy. SEmMoLa (de Naples), Traitement de la tuberculose par l’action combinée de l’iodoforme et du sérum de sang de chien, Congrès de la’ Tuberculose et Gazette des hôpitaux, août 1891 et Bull. méd., août 1891.
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reta, de Laborie, Langlois, Saint-Hilaire, Tachard, Wehlin, Clado, etc.
Etilest manifestement acquis que, chez les tuberculeux des 1# et 2° degrés, dont la nutrition était profondément atteinte, dont l'appétit était nul, les digestions très difficiles, l'état de faiblesse très alarmant : les injections de sérum, ont fait apparaître très rapidement un appétit parfois surprenant et conséeutivement une augmentation du poids, une amélioration des forces et dans quelques cas, il a été permis de constater un retour à la vie (4).
Chez des individus atteints d’affections cutanées, il a été permis de constater des améliorations assez sensibles (2). Les injections sont d’une innocuité absolue quand on prend les précautions antiseptiques voulues. Feulard injectait journellement 1 ce. ou 2 cc. aux malades. Les injections ont eu un effet tonique et reconstituant manifeste, les malades ont augmenté de poids. — L'action directe sur le lupus est plus contestable.
Dans la syphilis, il n°ÿ a pas non plus d’effet spécifique.
M. le professeur Pinard a appliqué sur les nouveau-nés le traitement imaginé par MM. Ch. Richet et J. Héricourt (3).
IT à constaté : « Une action bienfaisante immédiate produite chez l'enfant après chaque injection... Cette action est manifeste, elle augmente la vitalité de l'enfant. Il est proba-
ble que le sérum constitue pour le nouveau-né en état de
(4) Voy. Héricourr, Le sérum de chien dans le traitement de la tuberculose Archives de médecine, août 1892.
(2) Voy. FEeurarD, Valeur thérapeutique (les injections de sérum de chien. Bull. de la Société de dermatologie, juillet 1891.
(3) Voy. PINARD, Des injections de sérum de chien chez des enfants nés de mères tuberculeuses (Congrès de la tuberculose, 1891) et Premiers documents pour servir à l’histoire des injections de sérum de chien pratiquées chez les enfants nouveau-nés issus de tuberculeuses ou nés en état de faiblesse congénitale (Annales de gynécologie, novembre 1891, p. 321).
faiblesse congénitale un excitant de la nutrition et c’est pour cette raison que j'ai pris depuis quelques mois la détermination de soumettre les enfants pesant moins de 2000 grammes quelle que soit leur origine aux injections de sérum (1) ».
L’immunité naturelle des animaux contre la syphilis, mis en évidence par bien des recherches et des expériences a donné tout d’abord pour cette maladie, comme d’ailleurs pour d’autres maladies infectieuses, l'espoir d'en obtenir la guérison complète chez l'homme.
On utilisa un procédé très simple, on injecta le sérum même de ces animaux réfractaires.
Cette méthode fut d'abord pratiquée en 1891 dans le service de M. Fournier à l'hôpital St-Louis : les injections étaient pratiquées avec du sérum de chien fourni par MM. Richet et Héricourt (Voyez la communication de M. Feulard).
Bientôt après plusieurs auteurs étrangers, Tommasoli (2) Giuseppe Mazza (3), Kollmann (4) répétèrent les mêmes essais, en se servant du sérum fourni par différents animaux : chiens, moutons, veaux, agneaux, lapins.
Les résultats obtenus par tous ces auteurs sont identiques, sauf toutefois ceux de Kollmann qui furent complète ment négatifs.
Quoi qu'il en soit, on peut aujourd’hui mettre à l'actif de cette méthode certains avantages (5) tels que l'amélioration
(1) Voy.PInaRD et KIRMISSON, Péritonite tuberculeuse à forme ascitique ; ponction exploratrice ; laparotomie suivie de lavage du péritoine à l’eau boriquée, saturée et stérilisée ; injections de sérum de chien ; guérison (Annales de gynécologie, septembre 1891, p. 171) et Thèse de M. DELANGLE, Paris, 1891.
(2) P. TommasoLi, Sulla azione del siero di sangue di agnello contro la sifilide. Gazz. degli Ospitali, 1892, no 28.
(3) G. MazzA, À proposito della sieroterapia nella sifilide. Giorn. ital. dell mallatie veneree della pelle, juin 1893.
(4) À. KOLLMANN, Blutseruminjectionen gegen syphilis. Deutsche med icinische Wochenschrift, n° 36, 1892.
(5) Voy. A. Fournier, Traitement de la syphilis. Paris, 1892.
Voy. aussi: GILBERT et FOURNIER, Essais de sérothérapie dans la syphilis Semaine médicale, 1895, n° 22, p. 181.
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de l'état général, la diminution de l’anémie, la reprise des forces, la cicatrisation plus précoce des ulcérations syphilitiques ; mais en définitive l’évolution de la maladie n'est nullement modifiée par ses injections et elles n'atténuent pas l'intensité des manifestations ultérieures.
Les injections du sérum normal ont été utilisées dans différentes affections : M. Sevestre (1) a injecté à 4 enfants atteints d’angine blanche, non diphtérique, du sérum de cheval non immunisé.
Il résulte de ces 4 observations que les injections de sérum de cheval non immunisé sont susceptibles de produire une légère réaction fébrile et, en outre au bout de quelques jours, des éruptions analogues à celles des injections de sérum immunisé.
Bertin a employé égalenient le sérum de cheval non immunisé dans le traitement de la diphtérie (2).
Le sérum a agi avec autant de rapidité et d'efficacité que le sérum antidiphtérique.
Il a aussi constaté dans un cas un exanthème analogue à celui que l’on constate parfois après l'emploi du sérum d’immunisé. Ce sérum normal a encore élé employé en injections sous-cutanées chez des cancéreux (3).
(1) SEVESTRE, Sur quelques injections de sérum de cheval non immunisé. Société médicale des hôpitaux, 29 mars 1895.
(2) G. BERTIN, Traitement de la diphtérie par le sérum de cheval non immunisé. Gaz. mnéd. de Nantes, n° 4, 189%.
(3) AUGAGNEUR, Injections de sérum d'âne à des cancéreux et à des syphilitiques (Société française de dermatologie el de syphiligraphie, Septième session tenue à Paris du 9 au 11 avril 1896) et ARLoOING et CourMonr, Traitement des tumeurs malignes par le sérum d’âne normal (Acad. de méd., 12 mai 1896).