‹ Essai de commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art asiatiqueChapitre 8 sur 70 · C -îiimU · texte numérisé non relu

C -îiimU

La longue revue à laquelle nous venons de nous livrer, nous permet d’affirmer que le récit du déluge est une tradition universelle dans tous les rameaux de l’humanité, à l’exception toutefois de la race noire. Mais un souvenir partout aussi précis et aussi concordant ne saurait être celui d’un mythe inventé à plaisir. C’est nécessairement celui d’nn événement réel et terrible, qui frappa assez puissamment l’imagination des premiers ancêtres de notre espèce pour n’être jamais oublié de leur descendance. Ce cataclysme se produisit près du berceau premier de l’humanité et avant que les familles souches d’où devaient descendre les principales races ne fussent encore séparées ; car il serait tout à fait contraire à la vraisemblance et aux saines lois de la critique d’admettre que, sur autant de points différents du globe qu’il faudrait le supposer pour expliquer ces traditions partout répandues, des phénomènes locaux exactement semblables se seraient reproduits et que leur souvenir aurait toujours pris une forme identique, avec des circonstances qui ne devaient pas nécessairement se présenter à l’esprit en pareil cas.

3] C’est //u, ledieu suprêmeet mystérieux, que les Grecs ont constamment assimilé àleur Cronos : Diod. Sic. II, 30; cf. Phil. Bybl. fragm., 2, § 14, et frag. 5, ed. C. Millier. Le rôle que la tradition rapportée par Bérose lui fait jouer dans le déluge n’est peut-être pas sans rapport avec un de ses noms idéographiques, ►*— J Il se compose

du signe « dieu » et du caractère qui a la valeur syllabique de ra. Mais il ne faut pas en conclure, avec sir Henry Rawlinson, qu’//u s’appelait aussi fia, car le groupe complet se lisait certainement J lu, par exemple dans le nom

de Babylone, Bah-ilu. Le signe dont l’hiéroglyphe

primitif, que nous possédons sur quelques monuments, représentait une terre coupée de canaux FFjJ . est expliqué dans les syllabaires (W. A. I. ii, 1, 1. 179) par ra^asu, de la racine yrn » qui en hébreu, a la signification de « laver » et en assyrien celle d’ « inonder. » C’est donc « le dieu de l'inondation, le dieu du déluge » : voy. Oppert, Expédition en Mésopotamie, 1. 11, p. 07.

Il est à remarquer que cette forme du dieu s’emploie toujours quand on écrit le nom de Babylone, Bnb-Ilu, « la porte d’//u, » et ne s’emploie presque jamais que dans ce cas. Le rôle du dieu dans le déluge était donc certainement en rapport avec la légende locale do Babylone. 11 est probable qnc c’est de cette cité que la tradition des Chaldéens faisait le lieu de l’apparition dans laquelle lia annonça le déluge à Xisuthnis.

Cependant, s’il est difficile de ne pas admettre, surtout à cause de son emploi pour ainsi dire sacramentel dans le nom idéographique de Babylone, que le groupe complexe désignant le dieu //u et composé des signes qui, comme phonétiques ordinaires, sont an-ra, que ce groupe ait été employé avec une intention symbolique, une telle intention ne s’y attachait pas à l’origine. C'est plus tard seulement, à cause de ses éléments constitutifs, qu’on le prit comme représentant l’idée de « dieu du déluge ». Primitivement il avait le sens pur et simple de « dieu, » comme nous en avons la preuve par un des monuments les plus antiques de l’épigraphie babylonienne dans l’âge purement accadien, rinscri[ition hiératique de la statuette d’albâtre du Musée britannique que nous avons publiée nous-même 'Revue archéologique, nouv. sér. t. XVllI, p. 234). Le groupe an-ra y est en elfet employé avec le sens certain

de « dieu » dans la série des qualifications données au dieu Nabu. Ce même groupe est traduit dans une tablette par z/j, «les dieux » (W. A. I. il, 46, 1, col. 2, 1. 16). Il faut donc le regarder comme formé d’abord du signe idéographique « dieu » suivi d’un complément phonétique ra, et comme ayant à l’origine représenté un des termes accadiens qui correspondaient à cette notion, puis ayant été adopté comme allophone pour rendre le mot assyrien sémitique ilu. Quant au mot accadien signifiant « dieu, » et par conséquent synonyme à’annap, mais qu’en distinguait le complément phonétique ra joint à l’idéogramme, nous n’hésitons pas à le lire dingira. En effet, les syllabaires (W. A. I. Il, 4, 1. 75S) enregistrent parmi les synonymes accadiens de Fassyrien ilu, et parmi les explications de l’idéogramme « dieu, » un mot dingir, qui est certainement à comparer au turc tengri et au mongol tagri. (Voy. Norris, Assyrian diclionary, t. I, p. 249.)

4] Le mois macédonien dœsius correspond au mois chaldéo-assyrien sivanu. C’est donc aux environs du solstice d’été que le récit de Bérose fait commencer le déluge. On a lieu d’en être surpris, îi cause du rapport que la doctrine babylonienne, comme nous l’avons vu dans la note 17 du fragm. 9, établissait entre le cataclysme et le signe du solstice d’hiver, le capricorne. Mais nous croyons qu’ici l’historien de Bahylone, ou ceux qui ont extrait son texte, ont commis dans l’interprétation des documents dont ils faisaient usage une erreur à la source de laquelle il est possible de remonter, et que la vraie date du commencement du déluge était pour les Chaldéeus'le 15 kisilivu au lieu du 15 sivanu.

Si nous nous reportons au récit de la Genèse, cité tout en* entier dans la note 2 de ce fragment, nous y voyons que les époques du déluge sont indiquées par les numéros d’ordre des mois. Mais ces numéros d’ordre se rapportent à une année commençant le 1" tischri,à l’équinoxe d’automne; c’est ce qu’avait déjà reconnu Josèphe {Anliq. Jud. I, 3, 3), et ce que, parmi lesmodemes, Michaëlis a établi d’une manière définitive (C^ommen^ationes, p. 39 et suiv.). La pluie commence à tomber et Noé entre dans l’arche le 1 7* jour du second mois, c’est-à-dire de marchesvan; quarante jours après, au solstice d’hiver, quand on entre dans le «mois de la pluie » du calendrier chaldéo-assyrien, l’inondation est dans son plein, et l’arche commence à flotter. On est ainsi complètement dans les données de la théorie babylonienne sur les déluges. La grande force des eaux dure encore 150 jours, et le 17 du septième mois, c’est-à-dire de nisan, l’arche s’arrête sur le mont Ararat. Le premier jour du dixième mois ou de tammuz, vers le solstice d’été, les montagnes sont découvertes. 11 y a ici une analogie très-évidente avec l’ordre habituel des saisons et des phénomènes atmosphériques dans la Babylonie et la Chaldée, car c’est précisément le moment où les eaux de l’Euphrate et du Tigre abandonnent les terres qu’elles ont inondées; aussi est-ce le dernier jour de «uontt que les prescriptions religieuses ordonnaient de placer la cérémonie du moulage des briques pour les édifices sacrés et royaux (W* A. I. i, 36, 1. 47 et 48), cérémonie dont les conditions du climat avaient déterminé l’époque : voy. notre Essai sur un document math, ehaldéen, p. 152-456. Quarante jours après, dans le mois d’ab, que les Chaldéo-assyriens appelaient « le mois du feu, » au moment de la plus grande chaleur des jours caniculaires, Noé, comprenant que la terre doit commencer à être séchée, envoie les oiseaux à la découverte. Enfin c’est le

1" jour du premier mois de l’année suivante, c’est-à-dire de tischri, à l’équinoxe d’automne, que Noé sort de l’arche.

11 est tout à fait probable que, dans les documents de Babylone, les époques du déluge étaient désignées de la même manière que dans le récit biblique , apporté de Chaldée par la famille d’ Abraham, et si apparenté, dans sa forme même, à la tradition mise en grec parBérose. Le début du déluge devait donc y être marqué comme ayant eu lieu le quinzième jour du troisième mois, mais dans le système de l’année commençant à l’équinoxe d’automne, c’est-à-dire le 15 du mois de kùüivu, « le mois delà nuée, j> quelques jours avant le solstice d’hiver, moment de la plénitude de l’inondation. Et l’on comprend dès lors comment l’auteur des XaX^a'ùcà, se guidant sur les habitudes de l’année commune, qui commençait à l’équinoxe de printemps, aura entendu par erreur le 3* mois comme désignant sivanu au lieu de kisitivu, et par suite aura traduit en grec dæsius au lieu d’apellæus, qui était la véritable époque du cataclysme.

5j Cette histoire des tables contenant les principes de toutes les connaissances révélées par les théophanies à! Anu, qui auraient été enfouies par Xisuthrus au moment du déluge pour qu’elles fussent retrouvées après le cataclysme, a été, comme nous l’avons fait voir, la source de la légende presque semblable sur les colonnes de Thoth ou de Seth dans là terre sériadique, qui nous a été offerte par le Pseudo-Manéthon (ap.Syncell.,p. 40,B.),etparJosèphe, {Antiq. Jud., I, 2, 3).

• Le dernier de ces écrivains dit que les colonnes subsis-

taient encore de son temps, et ici nous croyons trouver encore une tradition babylonienne, se rattachant à un fait réel, qui nous est révélé par les débris d’uu baril de Nabuna’ id^ découverts à Mougbeir, rancicnne Ur, et aujourd’hui conservés au Musée Britannique, (M'. A. I. l, 69). On y apprend en effet que, lorsque Suf/tiraktijas , roi de la première dynastie historique de la Chaldce, et certainement contemporain des rois de l’ancien empire en Egypte, reconstruisit, dans la partie de la ville de Sipar désignée sous le nom à’A;/and, le temple pyramidal de la déesse Anunit, appelé Ulbar, il fit, à l’imitation de Xisuthrus , apporter de Lursam, la patrie de ce héros mythique, des tablettes mystérieuses et les enfouit sous la pierre angulaire du temple; ces tables étaient ju’obablement censées contenir la copie de celles qui avaient été enfouies lors du déluge, et ainsi le roi historique, pour donner à l’édifice qu’il élevait une consécration plus auguste, y réalisait le fait de la tradition fabuleuse. Les tables enfouies par éa~ garaktyas, devinrent ensuite avec le cours des siècles, fameuses et légendaires; on les considéra probablement comme les originaux mêmes des tables de La cachées une première fois par Xisuthrus. Aussi, dès une époque antérieure au XIII' siècle avant notre ère, un roi qui peut appartcuir à la quatrième ou à la cinquième dynastie de Bérose, fear son nom se retrouve dans les listes de ces deux familles), Kuri-galzu, faisait pour les retrouver des fouilles dans le massif de la pyramide, mais vainement. Des recherches semblables, toujours dans le même but, furent poursuivies par des rois très-postérieurs, encore sans succès, et ce fut seulement à la veille de la ruine définitive de la puissance de Babylone, que Nahu-na' id, après de longs travaux, parvint enfin à découvrir les tables enfouies par èagaraktyas.

Mais il est nécessaire de rapporter ici le texte même du récit inscrit en caractères cunéiformes qui nous a fait connaître ces faits si curieux. M. Oppert en a le premier publié une traduction dans son Expédition en Mésopotamie, t. I, p. 273. Nous ne nous en écartons d’une manière sérieuse que sur un seul point, qui sera discuté tout à l’heure.

Le récit relatif aux tables commence à la ligne 28 de la col, II.

« Les tables de Larsam [ avaient été enfermées sous la » pierre de fondation ] du temple Ulbar à Aganê dans les, » temps anciens [par àagaraktyas, ] roi de Babylone, et « Naram-Éin son fils, [mes prédécesseurs,] et n’avaieni » pas été vues jusqu’aux jours victorieux de iVoèM-na’nt, » roi de Babylone. Kuri-galzu, roi de Babylone, mon prén décesseur, les chercha ; mais il ne trouva pas la pierre » de fondation du temple U lhar. Et alors il fit une ins- » cription : J’ai cherché la pierre de fondation du temple » Ulbar.... et je ne l’ai pas trouvée. » Asmr-ay-idin, » roi d’Assyrie, [roi puissant, roijdes légions, les fit cher- » cher.... »

Ici une lacune de trois lignes.

« Et Nabu-kudurri-usur, ] roi de Babylone, fils de Nalm- » bal-mur, mon prédécesseur, employa son année à clier- » cher la pierre de fondation de ce temple Ulbar.... et ne » la trouva pas.

» Et moi, Nabu-na'id, roi de Babylone, néocore de la » Pyramide Saggatu et de la Tour Zida, dans mes années » victorieuses, adorant Islar d’Agané, ma souveraine, j’ai » fait une fouille. Éamas et Bin m’ont excité, et je me suis » mis à chercher la pierre de fondation du temple Ulbar, » sous d'heureux auspices, avec la constance digned’un roi.

» J’ai ordonné à mon armée la recherche de cette pierre

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» de fondation, où ^'abu-kudurri-vsur, roi de Babylone,pen- » dant trois années avait ouvert une tranchée pour les » fouilles. Et ils ont exploré à droite et à gauche, en avant » et en arrière, et j’ai cherché, et je n’ai pas trouvé. Alors » ils dirent : Nous avons cherché cette pierre de fondation B et nous ne l’avons pas vue. » Et l’orage des eaux avait » tout envahi et bouleversé [ les travaux.... »

Suit malheureusement une longue lacune, de 22 lignes» qui a enlevé le récit que le roi faisait de la réussite finale de son entreprise et des circonstances qui marquèrent la découverte des tables tant cherchées. Le texte ne reprend qu’à la ligne 15 de la col. 111.

«... le temple de 5in... et ce temple... du temple Ul- » bar... sur la pierre de fondation du temple ülbar [j’ai O trouvé et j’ai lu] l’écrit du nom de èagaraktyaS [roi de » Babylone], à cette profondeur... l’écrit de son nom, D portant :

» [Sagarahtyai,)pasteur véritable, seigneur auguste^ \roi » de Babylone,] moi. Je dis : Éamaé et Anunit m'ont ap- » pelé pour gouverner les pays et les peuples. Ils ont remit pli ma main des tributs de tous les hommes. Je dis ceci : Le B temple Parra, le temple de ^amaS de Sipar, mon seij) gneur, et le temple U Ibar, le temple (F Anunit de Sipar, » ma souveraine, qui depuis Sa.sir-dip, dans les jours recu- » lés, étaient renversés jusqu'à leurs subslr actions, j’ ai dén blayé leurs substr actions, j'ai mis à nu leurs fondations, » j'ai enlevé les terres éboulées, j’ai délimité les faces, j’ai » achevé les travaux qui en protègent la base, j'ai rempli » leurs fondations, j’y ai apporté de la terre nouvelle. J’ai » aplani les fondations et j’ai élevé au-dessus le premier » étage. A la gloire de Marnas et S Anunit, pour mon bon- » heur, ils m'ont accordé une affection constante. Qu ils pro-

» longent mes jours, qu’ils rétablissent ma première vie, et » qu’ils perpétuent dans cette maison les années de bonheur. » Qu’ ils conservent C écriture de ce document, et qu’ils rehaus- » sent la gloire de mon nom.

» C’est ainsi que j’ai trouvé la date et le nom de Saga~ » raktyaSt roi de Babylone, mon prédécesseur, qui acons- » truit le temple ülbar dans Sipar, en l’honneur d’^numl, » et en a posé la pierre de fondation. »

Le nom que nous avons lu Sasir-dip est celui d’un personnage que ÉagaraktyaS, si ancien par lui-même, considérait comme d’une antiquité infiniment reculée, car c’est toujours le sens qu’indique l’expression inalabaruyummu. Les trois signes qui le composent, pris pour leurs valeurs de syllabes simples, se lisent Za-bu-um ou Sa-burum; c’est la lecture qu’ont adoptée M. Oppert, {Expédition en Mésopotamie, t. I. p. 274) et M. Norris [Assyrian dictionary, 1. 1, p. 310) ; mais elle ne répond à rien que nous sachions, et cependant le vieux roi babylonien fait certainement, d’après les allures mêmes de sa phrase, allusion à un personnage très-fameux des âges primitifs. Or, que peut être un tel personnage à Sippara, si ce n’est Xisuthrus ? Si nous étudions le nom en question, nous nous rappelons bientôt que le second signe est polyphone et peut se lire sir aussi bien que bu ; quant au troisième, s’il a la valeur phonétique um, il est l’idéogramme de « table, » dip, dippu. C’est ainsi que nous arrivons à la lecture Sasir-dip. Sa^r est le participe du kal d’un verbe sasar, qu’il faut comparer à l’hébreu constrinxit, colligavit, collegit, car il dérive d’une même racine qu'on a rendue artificiellement trilitère en redoublant dans un cas la première radicale et dans l'autre la seconde. Sasir-dip est donc « celui qui rassemble les tables, » nom certainement en rapport avec l’histoire de Xisuthrus réunissant les tables desrévé-

lations divines et les enfouissant à Sippara. Nous serions même assez tenté de croire que ce nom significatif de Sasirdip est celui que l’on a rendu en grec par SioiOpo; ou Hwoj9poî, car cæs deux transcriptions n’en diffèrent que par la métathèse du r et la substitution d’une finale hellénique à la dernière consonne. Une forme Sasur-dip a pu très-régulièrement exister à côté de Sasir-dip, et ainsi s’expliquerait l’existence parallèle de îiaiÔfoçetSwouOpoç.

6] Correction de Scaliger ; les manuscrits ont 2iffi:apot;.

Nous avons expliqué déjà cette expression des extraits de Bérose dans la note 7 du fragm. 9. Ajoutons seulement que l’ensemble formé par la réunion des deux villes distinctes qui composaient Sippara pouvait aussi être qualifié d’ 'hXi'ou TToXtç, car il est désigné dans les textes par un groupe de signes idéographiques dont le sens est a la ville des quatre positions du Soleil. » Ce même groupe, précédé du caractère «fleuve », est le nom idéographique de l’Euphrate, appelé dans la langue parlée Purat et Burrat; l’Euphrate était donc « le fleuve de Sippara, » nouvelle preuve de l’antique importance religieuse de cette ville.

7] Bérose emploie le mot de barque, <nia(po;, là où la Bible met celui de HSTI, area, cisa, pour désigner le vaisseau dans lequel se sauve l’homme épargné au milieu du déluge. L’expression de « coffre » est aussi celle que nous trouvons dans la légende grecque de Deucalion et dans le récit du déluge fait par Lucien (De dea Syr. 12), lequel

n’est qu’une version du récit babylonien habillée à la grecque, où le nom de Deucalion a été substitué à celui de Xisuthrus. Nous avons observé ailleurs que c’est là une des preuves décisives de ce que le récit, même celui de la Bible, découlait d’une rédaction babylonienne primitive, car dans l’écriture cunéiforme un même groupe idéographique exprime les idées de « vaisseau » et de « coffre, arche » : voy. notre Essai sur un document mathématique chaldéen^ note 61 .

8] Excellente correction de Scaliger ; les manuscrits ont cû^àftevov.

9] La Bible donne à l’arche 300 coudées de long et 50 de large, et le récit de Bérose au navire de Xisuthrus 5 stades (ce chiffre du texte grec est évidemment préférable au nombre 15 de la version arménienne) de long et 2 de large; ceci fait 1800 et 720 coudées, car chez les Babyloniens le stade, ammat gagar, se composait de 360 coudées, ammat : voy. notre Essai sur un document mathématique ehaldéen, p. 44 et suiv. Le chiffre de la Bible est pour la longueur le sixième de celui de Bérose, ce qui établit une origine commune pour les deux dans le système babylonien de la numération et des rapports des mesures entre elles. Nous ne trouvons pas de relation exacte entre les deux versions pour le chiffre de la largeur ; mais il est à remarquer que la Bible établit entre la longueur et la largeur de l’arche un rapport exact :: 6 H , qui est bien plus con-

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forme aux théories numériques babyloniennes que celui : : 5 : 2 fourni par le texte de Bérose.

10] L’histoire des oiseaux est aussi racontée par Plutarque ( De solert. anim. f 3) mais attribuée à Deucalion : « Les mythographes disent que Deucalion envoya une co- » lombe hors de l’arche et qu’elle lui montra l’état des cho- » ses, rentrant quand la tempête durait encore, et s’enj> volant au loin quand le déluge eut cessé. >

11] Ici le traducteur arménien n’a pas compris l’expression grecque oi irtpt tôv EtaouOpov.

12] Voici la seule trace d’une idée morale qiii apparaisse dans tout le récit de Bérose. Cette notion de la cause morale du déluge est, au contraire, très-nettement exprimée dans la tradition du sanctuaire de Bambyce, telle que Lucien l’a recueillie : DedeaSyr. 12. a Les premiers hom- » mes étaient violents et commettaient toute sorte d’ac- » tiens criminelles ; ils ne gardaient pas leurs serments^ » n’exerçaient pas l’hospitalité ; ils n’écoutaient pas les » suppliants, et c’est pour cela qu’ils furent frappés de » cette grande catastrophe. » Mais au temps de Lucien, il est bien probable que le récit mosaïque, connu et répandu dans toute l’Asie, avait dû exercer une certaine influence sur ce que racontaient du déluge les prêtres de la Déesse Syrienne.

13] Correction de Bichter. Les manuscrits ont nap’ «Otûv, et Scaliger avait lu irap’ aùrov.

14] Il faut comparer ici la tradition biblique sur Hénoch enlevé vivant au ciel à cause de sa piété : Genes. V, 24. -Les termes mêmes ont une frappante analogie avec ceux de notre récit babylonien : « Et il marcha dans les » voies de Dieu, et on ne le vit plus, car Dieu l’enleva. » Dans une des versions de la légende grecque, Deucalion est transporté au ciel, et y devient le signe du verseau : Ampel. Lib. memor. 2.

15] Correction de Scaliger. Les manuscrits du Syncelle portent SKnrâpuv.

16] La bible dit que l’arche « reposa sur les montagnes » d’Ararat; » dans le texte original babylonien, d’où Bérose a tiré son récit, l’expression devait être la même, car le nom le plus ordinaire et le plus général de l’Arménie dans les inscriptions cunéiformes est Urarli ou Ararli, ! voy. les différentes formes dans Ménant, Le syllabaire assyrien, t. I, p. 119.

Mais si l’on examine attentivement le texte sacré, il est impossible d’admettre que dans la pensée de Moïse, ou de l’auteur du document excessivement antique dont il a fait usage en cet endroit, l’Ararat du déluge fût situé en Arménie. En effet, un peu plus loin (Genes. XI, 2), il est dit

formellement que ce fut en marchant toujours de l’est à l’ouest que la postérité de Noé parvint dans les plaines de Schennaar. Ceci reporte forcément, dans la recherche d’un très-haut sommet, comme celui où l’arche se fixe, à la chaîne de l’Indou-Kousch, ou plutôt encore aux montagnes où rindus prend sa source. C’est exactement au même point que convergent les traditions sur le berceau de l’humanité chez les deux grands peuples du monde antique qui ont conservé les souvenirs les plus nets et les plus circonstanciés des âges primitifs, les Indiens et les Perses : voy. D’Eckstein, De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent au berceau de l'espèce humaine, Paris 1856; Renan, De l'origine du larigage, 2' édition, p. 218- 235; Histoire des langues sémitiques, 1'* édition, p. 450- 456 ; Obry, Le berceau de l’espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les Hébreux, Amiens, 1858.

Dans toutes les légendes de l’Inde, l’origine des humains est placée au mont Mêru, résidence des dieux, colonne qui unit le ciel à la terre. Le Méru primitif — car il a plus tard été déplacé à la suite du progrès de la marche des Aryas dans l’Inde, et M. Obry a tracé de main de maître le tableau de ces changements successifs de la place attribuée à la montagne sacrée, que les Brahmanes de l’Inde centrale voulurent avoir dans leur voisinage, la fixant d’abord au Kailâsa, puis au Mahâpantha {surnommé Sumêru), et que plus tard la propagation des doctrines bouddhiques chez les Birmans, les Chinois et les Singhalais fit encore revendiquer par chacun de ces peuples pour leur propre pays — le Mêru primitif est situé au nord, par rapport même à la première habitation des tribus aryennes sur le sol indien, dans le Pendjâb et sur le haut Indus. Et ce n’est pas là une montagne fabuleuse, étrangère à la géographie terrestre ; le baron d’Eckstcin a complètement démontré

son existence réelle, sa situation vers la Sérique des anciens, c’est-à-dire la partie sud-ouest du Thibet : voy. ce qu’il dit dans VAthénæum français du 27 mai 1854, et le C orrespondanl à\x 25 juillet 1854, p. 507.

Mais les indications des Iraniens sont encore plus précises, encore plus concordantes avec celles qui résultent de la Bible, parce qu’ils se sont moins éloignés du berceau primitif, qui n’a pas pris par conséquent pour eux un caractère aussi nuageux. Les souvenirs si précieiLx sur les stations successives de la race, qui sont contenus dans un des plus antiques chapitres des livres attribués à Zoroastre, caractérisent VAiryana Vaégô, point de départ originaire des hommes et particulièrement des Iraniens, comme une contrée septentrionale, froide et alpestre, d’où la race des Perses descendit au sud vers la Sogdiane : voy. Ritter, Erdkunde, t. VIII, I" part., p. 29-31 , 50-69; Ilaug. üer ersle Kapilel des Vendidûd, dans le t. V de Bunsen, Ægyplens Slelle ; Kiepert, dans le Bulletin de l'Académie de Berlin, décembre 1856 ; Spiegel, Avesia, 1. 1, p. 4 et suiv. ; Obry, Du berceau de l'espèce humaine, p. 61 et suiv. Là s’élève l’ombilic des eaux, nafedhrù apdm, la montagne sainte, le Ilard-Berezaüi, du Zenda-Avesta, YAlbordj des Persans modernes, du flanc duquel découle le fleuve non moins sacré de YArvand, dont les premiers hommes burent les eaux. Notre illustre Eugène Burnouf a démontré, d’une manière qui ne laisse pas place au doute, quele Harâ- Berezaiti est le Bolor ou Belourtagh, et que l’Arvand est l’Iaxarte : Commentaire sur le Yaçna, 1. 1, p. 239 et suiv. ; cxi et suiv. ; clxxxi et suiv. « U est vrai, remarque M. Renan, que les noms de Berezat et A' Arvand ont servi plus tard à désigner des montagnes et des fleuves fort éloignés de la Bactriane : on les trouve successivement appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la

Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l’Asie-Mineure, et ce n’est pas sans surprise qu’on les reconnaît dans les noms classiques du Bérécynlhe de Phrygie et de YOronte de Syrie. » Ce dernier est particulièrement curieux, car nous le lisons déjà dans les inscriptions égyptiennes de la XVIII* et de la XIX* dynastie, et il n’a certainement pas été apporté dans la Syrie septentrio nale par des populations aryennes, mais par les Sémites. Les faits que nous venons de citer sont le produit du déplacement que subissent toutes les localités de la géographie légendaire des premiers âges. «Les races, dit encore M. Renan, portent avec elles dans leurs migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux qu’elles trouvent dans les pays où elles s’établissent. » C’est ce qui est arrivé aussi au nom d’^rarat. M. Obry (Du berceau de l'espèce âumatne, p. 5 et suiv. ), a fait voir que la montagne que les tribus aryennes regardaient comme le berceau sacré de l’humanité avait originairement porté dans leurs souvenirs le nom à’ Artjdralha, char des Aryas, «parce qu’à sa cime était censé tourner le char des sept Mahârchis brahmaniques, des sept Amschaspanda persans et des sept Kokabim chaldéens, c’est-àdire le char des sept astres de la Grande-Ourse. » Ce nom à’Arydratha est la source de celui d’Ararat, et c’est seulement plus tard que les premières tribus aryennes qui vinrent en Arménie le transportèrent au mont appelé aussi Masis i voy. Saint-Martin, Mémoires sur l'Arménie, 1. 1, p. 264 et suiv. ; Bochart, Phaleg, 1. 1, c. 3. Ainsi la donnée biblique d’un OTIK primitif, situé très à l’est du pays de Schennaar, coincïde exactement avec les traditions des peuples aryens.

Nous voici donc reportés, par l’accord de la tradition sacrée et des plus respectables parmi les traditions profanes,

su massif montueux de la Petite-Soukharie et du Thibet occidental, comme au lieu d’où sortirent les races humaines.C’estlàquela race aryenne a eu certainement son berceau; Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p. 250; addit., p.CLXXXV; Lassen, Indische AUerlhumskunde, 1. 1, p. 526 etsuiv.; Humboldt, Asie centrale, t. I, p. 163; t. II, p. 16, 377 et 390. C'est là que quatre des plus grands fleuves de l’Asie, l’indus, l’Helmend, l’Oxus et l’Iaxarte prennent leur source. Les pointe culminants en sont le Belourtagh et le vaste plateau de Pamir, si propre à nourrir des populations primitives encore à l’état pastoral, et dont le nom, sous sa forme première, était Upa-Mêru, « le pays sous le Méru,j> ou peut-être Upa-mtra, « le pays auprès du lac, » qui lui-même avait motivé l’appellation du Méru. C’est encore là que certains souvenirs des Grecs nous forcent à tourner nos regards, particulièrement l’expression sacrée (jiipoïc»? avôpwicoi (Homer. Iliad. A, v. 250; r, v. 402; cf. B, v. 285; Æschyl. Suppl, v. 89; Choüphor. v. 1017 ; Euripid. Iphigen. Taur. v. 1263), qui ne peut vouloir dire que « les hommes issus du Méru. • Les souvenirs d’autres peuples sur la patrie d’origine de leurs ancêtres convoitent aussi dans la même direction; mais sans atteindre le point central, oblitérés qu’ils sont en partie par l’éloignement, t Les tribus mongoles, remarque M. Renan, rattachent leurs légendes les plus anciennes au Thian-Chan et à l’Altaï, les tribus finnoises à l’Oural, parce que ces deux chaînes leur dérobent la vue d’un plan de montagnes plus reculé. Mais prolongez les deux lignes de migration qu’indiquent ces souvenirs vers un berceau moins voisin, vous les verrez se rencontrer dans la Petite-Bonkharie. » ^

Ces lieux ayant été le berceau de l’humanité postdiluyienne, les peuples qui en avaient gardé le souvenir furent amènés par une pente assez naturelle à y placer le berceau

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de l’humanité antédiluvienne ( voy. sur cette donnée Obry, Du berceau de V espèce humaine, p. 1-5.) Chez les Indiens, les hommes d’avant le déluge, comme ceux d’après le déluge, descendent du mont Méru. C’est là que se trouve \' Vilar a-Kuru, véritable paradis terrestre, dont la tradition avait été déjà recueillie par Mcgasthène: Voy. Lassen, dans la Zeitschrifl fur die Kunde des Morgenlandes, t. II, p. 62. C’est là aussi que nous ramène, chez les Grecs, le mythe paradisiaque des Méropes, les gens du Méru, mythe qui, transporté jusque dans la Grèce, s’y localisa dans l’ile de Cos : voy. les textes cités à l’article Mépoil; dans la dernière édition du 2’Aes«?<r«s d’Henri Estienne, publiée chez Didot. Les Perses dépeignent l’^l/rya/ifl Vaégô, situé sur le mont Ilard-Berezaili, comme un paradis exactement semblable à celui de la Genèse, jusqu’au jour où la déchéance des premiers pères et la méchanceté à' Angrô- Mainyus le transforme en un séjour que le froid rend inhabitable: voy. le premier fargard du Vendidad-Sadé. La croyance à un âge de bonheur et d’innocence par lequel débuta l’humanité, est en effet une des plus positives et des plus importantes parmi les traditions communes aux Aryas et aux Sémites : voy. Ewald, Geschichle des Volkes Israël, l. I, p. 302 et suiv.; Lassen, Indische A llerthumskunde, t. I, p. S28etsuiv. ; Burnouf, lîhdfjuvala Purâna, t. 111, préface, p, XLVIII et suiv. ; Maury, article AGE dans V Encyclopédie nouvelle'. Spiegel, dans \a Zeilschrifl der Deulschen morycnlœndischen Gescllschaft, t. V, p. 229; Renan, Uisloire des langues sémitiques, 1’" édition, p. 457; Maury, Hisloiredes religions delà Grèce, t. I. p. 371. 11 n’est pas jusqu’au nom même de YEden qui n’ait été appliqué à une certaine époque à cette région, car il seretrouve clairement dans le nom du royaume à'Udgdna ou du « jardin, » près de Cachmyr, arrosé précisément par

quatre fleuves comme l’Eden mosaïque: Wilford, Asiatic researches, t. VI, p. 488 ; Renan, De l’origine du langage, 2* édition, p. 130. Il est vrai qu’étymologiqueraent et au point de vue de la rigueur philologique, comme l’a remarqué M. Obry {Du berceau de l’espèce humaine, p. lOSetsuiv.), pV et Udythia sont parfaitement distincts; de ces deux noms l’un a revêtu une forme purement sémitique et significative dans cette famille de langues, l’autre une forme purement sanscrite et également significative. Mais c’est le propre de ces quelques noms delà géographie tout à fait primitive des traditions communes aux Aryas et aux Sémites, dont l’origine remonte à une époque bien antérieure à celle où les deux familles d’idiomes se constituèrent tels que nous pouvons les étudier, et dont l’étymologie réelle serait actuellement impossible à restituer, de se retrouver à la fois chez les Aryas et chez les Sémites sous des formes assez voisines pour que le rapprochement s’en fasse avec toute vraisemblance, bien que ces formes aient été combinées de manière à avoir un sens dans les langues des uns et des autres. Les plus anciennes traditions religieuses et les plus vieilles légendes du brahmanisme se rattachent au pays d’î/(/yd?ifl (voy. Stanislas Julien, Uiouen-Thsang, t. I, préface, p. Il; Lassen, Indische Allcrlhimskunde, t.I, p. S87;, qui certainement a été un des points où se sont localisées les traditions paradisiaques de l’Inde. Mais ce n’a été que par un déplacement vers le sud de la position de V Edeu primitif, qui était d’abord plus au nord, quand les habitants de cette région prétendirent posséder le Mêru dans leurs monts Nischadhas, d’où les compagnons d’Alexandre conclurent que c’était là le Mèros de Zeus, où Dionysos avait été recueilli après le foudroiement de Sémélé (voy. Obry, ïhi berceau de T espèce humaine, p. 110 et suiv. ). 11 est à remarquer que Josèphe et les plus an-

ciens Pères de l’Eglise furent conduits, par des raisons fort differentes de celles qui amènent la science moderne au même résultat, à placer le paradis terrestre du récit mosaïque à l’est des possessions sémitiques et même au-delà, dans les environs de la chaîne de l'Imaiis ou Himalaya ; voy. le résumé de D. Calmct dans la Bthlcde Vence, t. 1, p. 332-335; et une lettre de Letronne, publiée pui A. de Humboldt, Histoire de la géographie du nouveau continent, t. III, p. 119.

La description del’Eden dans la Genèse est bien certainement un de ces documents primitifs, antérieurs à la migration des Hébreux vers la Syrie, que la famille d’ Abraham apporta avec elle en quittant les bords de l’Euphrate, et que le rédacteur du Pentateuque inséra dans son texte, tels que la tradition les avait conservés. Il a trait à des pays dont il n’est plus question dans le reste de la Bible, et tout, comme dans d’autres morceaux placés également au début de la Genèse, y est em[)reint de la couleur symbolique propre à l'esprit des premiers âges : voy. Renan, Histoire des langues sémitiques, l"édit. p. 457. Dans le pays (VÉden est un jardin qui sert au premier couple humain de séjour; la tradition se le représente d’après le modèle d’un de ces paradis des monarques asiatiques, ayant au centre le cyprès pyramidal : voy. Humboldt, Cosmos, t. II, p. 113 de la traduction française ; Lajard, Mém.deT Ac.desinscr. , nouv. sér., t. XX, 2' part. p. 129 et suiv. ; Tuch, Kommentar iiber die Genesis, p. 68. Mais on ne saurait voir dans cette analogie un argument en faveur de l’opinion qui i-egarderait les récits relatifs à l’Eden comme empruntés par les Juifs aux Perses, vers le temps de la Captivité. En effet, si le nom des paradis des rois de l’Asie est purement iranien , zend paraddeçô, le type de ces jardins, comme la plupart des détails de civilisation matérielle des empires de Médie

et de Perse, tire son origine des usages des antiques monarchies de Babylone et de Ninive, aussi bien que la relation de ces paradis artificiels avec les données des traditions édéniques. Ce qui prouve, du reste, d’une manière à notre avis tout à fait définitive, la haute antiquité du récit de la Genèse sur l’Eden et la connaissance qu’en avaient les Ilébreuxbien avant la Captivité, c’est l’intention, si clairement établie par M. Ewald {Geschichte des Volkes Israël, 1. 111, p. 3'21r3’28), d’imiter les quatre fleuves édéniques, qui présida aux travaux de Salomon et d’Ezéchias pour la distribution des eaux de Jérusalem, considérée à son totir comme le nombril de la terre (Ezecli. V, o), au double sens de centre du globe et de source des fleuves. Les quatre ruisseaux qui arrosaient la ville et le pied de ses remparts, et dont l’un s’appelait pnu comme un des fleuves paradisiaques (I Reg. I, 33 et 38; II Chron. xxxii, 30; xxxiil, 14), étaient, comme l’a montré M. Ewald, réputés sortir de la source d’eau vive qu’on supposait placée sous le temple (Ezecli, XLYii, 12). Et en présence de cette dernière circonstance, nous n’hésitons pas, avec Wilford {Asialic researches, t. VIII, p. 312), à mettre le nom de la montagne sur laquelle avait été construit le Temple, JUoriah, nom qui n’a aucune étymologie naturelle dans les langues sémitiques, en rapprochement avec celui du Mént, le mont paradisiaque des Indiens, regardé aussi comme le point de départ de quatre fleuves.

En effet, toujours suivant la Genèse, du pays d’Edc/i sort un fleuve qui arrose le jardin, puis se divise en quatre fleuves. Le nom du premier est Piso?i ; il entoure toute la terre de Xavilah, où est l’or; l’or de ce pays est excellent: là se trouve aussi le bedolay, hndilyjii des textes cunéiformes (L. il, 1.2i; 08, 1), c’est :’i-dire lebdellium, et la pierre desoham, l’onyx suivant la plupart des commenta

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teurs (Michaëlis, Suppîm. ad lexic. hebr., p. 2289; Gescnius, Thesaur. a. li. v.) ou peut-être plutôt le jade (Obry, Duberceau de l'espèce hnmai/ie, p. 123). Le nom du second fleuve est (!i/on : il entoure toute la terre de Ktts. Le nom du troisième fleuve est lliddcqel] il coule devant le pays d’.,4.vMr. Le quatrième fleuve est le Pmt ; Genes. 11, 8-1 1. Le Boundehesch pehlevi contient une description toute pareille : Anquetil-Duperron, Zeudavesta, t. 11, p. 390 et suiv.; et pourtant on ne saurait admettre un emprunt, ni de la Genèse aux livres de Zoroastre, ni du livre mazddcu à la Genèse; d’où il faut bien conclure que l’un et l’autre ont également puisé à une vieille tradition qui remontait réellement aux âges voisins de la naissance de l’humanité. En combinant les données du Boundehesch avec celle des livres zends, d’une rédaction beaucoup plus ancienne, on arrive à compléter les noms des ([uatre fleuves que les Iraniens admettaient comme sortant à la fois de VAiryana Vaé'gô, V Arrj (l’Iaxarte), le Vêli (l’O/us^ YArvand (l’Hel* mend) et le Frai: Anquetil-Duperron, Zeadavesla, t. II, p. 78; Bumouf, Commentaire sxir le Y arna, p. 217 et .suiv.; addit., p. ci.xxxr et suiv.; Renan, Histoire des langues sémitiques^ 1" édition, j). 555.

Que la description biblique de l’Edcn se rapporte à la mémo contrée que les autres traditions passées par nous en revue, tous les savants sont aujourd’hui d’accord sur ce point, et en effet bien des lu’euves l’établissent. C’est le, lieu du monde où l’on peut dire avec le plus de vérité que quatre grands fleuves sortent d'une même source. Ivù sc trouvent, comme autour du paradis de la Genèse, de l’or, des pierres précieuses et le bdellium : voy. Plin., llist. nat. XII, 19. 11 est certain, d’ailleurs, que deux des fleuves juiradisiaques sont les deux plus grands fleuves (pii prennent leur source dans le massif du Belourtagh et de Pamir, l’un

vers le nord et l’autre au sud. Le Gi-/pn est l’Oxus, appelé encore aujourd’hui Djxhoun par ses riverains ; la plupart des commentateurs modernes sont d’accord sur ce point : voy. Obry, Du berceau de l’espèce humaine, p. 103 et 125. Ce nom, présente, du reste, la môme particularité que presque tous ceux de la géographie des traditions primitives ; sans que la forme s’en altère essentiellement, il prend un sens pour les peuples sémitiques et pour les peuples aryens. Pour les premiers, il signifie le fleuve impétueux (Job, XL, 23) par excellence, delà racine n’a ; pour les seconds c’est « un qualicatif aryen, ijihan, » qui ne se retrouve plus en sanscrit, mais qui a dfi y exister, car cet idiome a conservé l’adjectif yihma, a courbe, fléchi, sinueux,» qui n’en difière que par la substitution du suffixe ma au suffixe an » (Obry, Du berceau de l’espèce humaine, p. 12u). Le pays de Kws, que baigne ce fleuve, semble être le séjour primitif de la race Kouschite, dont le berceau apparaît aussi à côté de celui des Aryas et des Sémites : voy. D’Eckstein, dans Y Alhénœum français des 22 avril, 27 mai et 19 août 18ui; et aussi le travail si hardi, mais en même temps si pénétrant, du môme érudit. De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent au berceau del'espèce Immaine, dansleJourna/afiaO'ÿuedelSoG. On ne saurait méconnaître dans le Pison, dont le nom semble signifier « le fleuve impétueux, » qu’on lui cherche une étymologie sémitique (Gesenius, Thesaur., p. 393, 557 et 109(>) ou aryenne (Obry, Du berceau de l'espèce humaine, p. 119), le haut Indus, malgré l’opinion contraire de M.Obry qui voudraity voirleTarîm,etle pays de Aam7oA, qu’il longe, parait bien être le pays de Darada (vers Cachmyr), célèbre dans la tradition grecque et indienne par sa richesse, et où l’on trouve une foule de noms géographiques apparentés à celui de Xavituh : voy. Lassen,

Indischc .Mlorlhmmkunde,t. l,p.“>28 et suiv.; d’Eckstein, Athénœnm français (lu27mai l8ot; et notre Manuel d‘ histoire ancienne de l'Orient, 3‘ édition, t. III, p. 420 et suiv. Quant aux noms des deux autres fleuves, // iddeqel et Pral, ce sont les noms que le Tigre et TEuplirate ont toujours conservés chez les peuples sémitiques. M. Ewald suppose qu’ils ont été, à une époque postérieure, substitués dans le texte à deux noms que l’on ne comprenait plus : 6’eschichle des Volkes Israël, t. I, p. 331. Mais nous avons peine à nous ranger à cette opinion ; nous croyons plutôt, avec M. Obry, que ces noms sont de ceux qui , appartenant à la géographie traditionnelle des âges primitifs, ont été plus tard transportés dans l’Ouest avec les migrations des peuples. Il nous paraît donc probable qu’à l’origine ils s’appliquaient aux deux autres fleuves sortant du plateau de Pamir. M, Obry s’est livré aux plus ingénieux lapprochements pour l’établir. Nous remarquerons seulement que les livres inazdéens nomment bien h. Frai parmi les fleuves paradisiaques, quoique certainement ils ne pensent pas à l’Euphrate et que la tradition de Airifana Vaegà n’ait jamais subi pour les Iraniens un déplacement de localités, même (piand la conception de la montagne sainte avec ses quatre fleuves eût été upidiquée à un pic bien plus méridional ( Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p, il 6), appelé en zend Uçadarena, en pehlevi Hôçadtlslàra, c’està-dire «dépositaire de l’intelligence» (voy. Qihvy , Du Berceau de l'esi>cce humaine, p. 63), parce qu’on en faisait lo lieu où Zoroastre avait reçu ses révélations divines (Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p. il8); car cette montagne, malgré son caractère d’extrême sainteté, n’est jamais considérée comme le Harâ-Berezaiti lui-même ; on l’appelle, au contraire, a chef de toutes les montagnes » après le Üard-Berezaiti » (Ajiquetil-Duperrou, Zenrf-

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avesta,t. Il,p. 364). En parallèle avec ce que nous venons de dire pour le Frai, il faut remarquer que dans la tradition des Persans V Arvand s’est confondu avec le Tigre : Biirnouf, Commentaire sur le Tacna, addit. , p. CLXXXIII; et cette confusion pourrait bien tenir à l’existence d’un nom analogue à celui de Hiddeqel parallèlement à celui à’ Arvand. Eappelons enfin l’ingénieuse conjecture de M- Bandry, dans un article critique sur l’ouvrage de M. Obry, publié en 18o8 par la Revue de C instruction publique, conjecture qui verrait dans le pays de l’orient duquel coule le 11 iddcqel du paradis terrestre, non point l’Assyrie, mais le pays d’^ds/n-u ou Ahura, c’est-àdire la })atrie primitive de la race iranienne : voy. notre Essai sur un document mathématique chaldéen, notes, p. 95 et suiv.

Mais tout en admettant l’existence d’un Tigre primitif, descendant du plateau de Pamir, et dont le nom fut transporté postérieurement au fleuve de Ninive, nous ne croyons pas que l’on puisse, avec Gesenius {Thesaur^, j). 448;, attribuer au nom de ce Hcuve une origine aryenne, en le tirant du zend legera, «flèche, » bien que cette étymologie s’appuie sur Strabon (XI, p. 529) et sur Pline [Hist. nat. VI, 27, 31). En présence du témoignage de ces deux auteurs, il est certain que les Perses expliquaient ainsi la forme Tiqrd qu’ils avaient donnée au nom du fleuve, et cette explication avait été sans doute suggérée par l’orthographe idéographique assyrienne qui écrit le nom du Tigre par le signe « flèche » deux fois répété, bien que Dif/lat ne signifiât aucunement « flèche. » Mais c’est là une de ces étymologies postérieures et factices que les peuples forgent souvent pour expliquer par leur propre idiome, les noms géographiques qu’ils ont reçus de populations antérieures. Le nom altéré en Diqlat parles Assy-

riens Sémites ou par les Kouschites de la Babylonie, qui parlaient la même langue, a été appliqué au grand fleuve qui, descendu des montagnes de l’Arruénie, se jette dans le Golfe Persique, par une couche de population qui s’est répandue dans le monde bien avant les Aryas et même les Sémites, et dont les idiomes sont toujours demeurés à un état plus antique dans le développement graduel du langage. Nous avons montré, enefiet, dans la note 3 dufragm.l, que le fleuve Tigre était appelé par les Accadiens, c’est-àdire par la vieille population touranienne de la Chaldée, Tiggar. C’est ce nom de Tiggar qui, d’un côté a été sémitisé en Diglat, et de l’autre a fourni à la langue des Touraniens de laMédie la forme Tigra, d’où les Iraniens, qui n’ont connu le fleuve qu’ après eux, ont tiré à leur tour Tigrd. Et le nom paraît bien appartenir à l’idiome même des Accadiens, car nous trouvons un vieux mot accadien tiggalla, « fleuve, » qui a été admis dans le vocabulaire assyrien comme synonyme de m'ar (W. A. I. il, 31, 1. 27 et 29).

Tiggalla et Tiggar sont certainement apparentés à un troisième mot accadien, liggul, qui paraît avoir le sens de « s’élancer. » Ceci étant, on ne peut manquer d’être frappé de cette circonstance que les noms de trois des quatre fleuves paradisiaques se prêtent à des étymologies naturelles dans les idiomes des trois grandes races dont les traditions rattachent leur origine au plateau de Pamir, et que dans ces idiomes ils auraient été trois synonymes exprimant tous ridée d’un « fleuve impétueux, au cours rapide. B de la racine ÎTa, serait celui de la famille de langues commune aux Sémites et aux Kouschites; Piçana, de la racinepiç ou pis, celui de la famille aryenne; Tiggar celui de la famille touranienne. Le fait mérite d’être pris en considération. N’y aurions-nous pas une indication sur

un groupement très-antique des trois races, avant leur séparation définitive, autour du berceau commun où elles avaient pris naissance, sur les flancs du jdateau de Pamir ? En efiet la Genèse dit précisément que le Giyon arrose le pays de Kué, et quant à la contrée de Xavilah où coule le PiéoH, telle que nous l'avons déterminée tout à l’heure a la suite de MM. Lassen etd’Eckstein, c’est certainement une de celles que les Aryas occupèrent les premières sur la route de l’Inde proprement dite.

Resterait, pour compléter ce point do vue, que nous soumettons au j ugement de la critique , à déterminer le caractère et l’origine du nom de DIS. Mais ici l’embarras est grand, car ce nom peut se plier à des étymologies également vraisemblables, aryennes et sémitiques. M. Obry {üu berceau de l'espèce humaine^ p. 136) y voit le sanscrit védique pralhah, zend phralô, a le large. » D’un autre côté Gesenius {Thesaur., p. 1135) y voit un dérivé d’une racine ù forme araméenne rnS, correspondant ù 1£7"1S, « rompre, diviser, » et cette étymologie serait d’autant plus tentante que l’orthographe phonétique assyrienne Buralli (voy. }tléa&nt, Syllabaire assyrien, t. I, p. 129) se rattacherait à la racine parallèle et étroitement ‘apparentée Cependant pour le nom de l’Euphrate de la Mésopotamie, il faut peut-être penser à une étymologie accadienne, c’està-dire touranienne, et décomposer le nom en deux parties Bu-ral ou raUi. En effet, une orthographe idéographique bien positive, quoique rarement employée (W. A. I. i, 35, 1 , 1. 1 1 ) , semble avoir été à l’origine un allophone et révéler un nom accadien Aral. Quoiqu’il en soit, une chose qui nous parait certaine, c’est l’existence de nombreux vestiges de l’application très antique du nom de Pral, mS, à l’Helmend, l’Etymander des Grecs (voy. Obry, Du berceau de l'espèce humaine, p. 93). En efiet, les géographes

classiques signalent sur ses bords la ville de dans ia Drangiane (Stepli. Byz. ii. v,) et celle de Hap<îà dans la Sacastène (Isidor. Chimie. SUithm. parthic. 18); en même temps Pline {Hist. mt. VI, 23, 2*>j appelle un de ses affluents, ou plutôt sa brandie qui arrosait la ville nommée des Grecs Prophthasia, Ophradits., ce qui correspond à un primitif zend Ilu-plirülô, « très-large » (Jacquet, Jour/»// asiatique, 3' série, t. IV, p 372), ou plutôt encore à la forme perse du nom de l’Euphrate mésopotamieu, Vfrâlus. De ceci, il semblerait résulter que parmi les fleuves édéniques de la Genèse le mS correspondrait à l'Helmend. Trois étant ainsi déterminés :

Giypn = Oxiis,

PLsou — Indus,

Pral = riclmeud,

L’identification du quatrième, //iddege/, avec l’Iaxarte en découlerait nécessairement et avec certilude. Et ceci s’accorderait d’une manière très-remarquable avec le caractère de fleuve essentiellement touranien que nous lui avons reconnu d’après son nom.

Une dernière cirooiistahce achève de localiser la description de l’Edeii biblique dans la région que nous avons indiquée, d’accord avec tant de savants illustres. C’est le voisinage de la terre de Nod ou d’exil, de nécessité, située à l’Orient de l’Eden, où Caïn se retire après son crime et bâtit la première ville, la ville de Xanok : Genes. IV, 16- 17 ; car elle parait bien corres])ondre à la lisière du désert central de l’Asie, du désert de Gobi : voy. Bunsen, Ou//ôiex of lhe phitosophij of univci'sal histury, t. Il, p. 121 ; Obry, Du berceau de l'espèce humaine, p. 1.39 et suiv. C’est là que se trouve cette ville de Khotan, dont les traditions, enregistrées dans des chroniques indigènes qui ont été

— 3ir. -

connues des historiens chinois, remontaient beaucoup plus haut que celles d’aucune autre cité de l’Asie Intérieure. Abel Rémusat, qui avait bien compris toute l’importance do ce que racontent les Chinois de cette ville et de ses souvenirs, y a consacré un travail spécial, qu’il est bon de relire : Histoire de ta ville de Kliotan, Paris, 1820, in-8. Le baron d’Ecksteiii a fait ressortir tout ce qu’ont de précieux pour l’iiistoire primitive les renseignements qui y sont contenus (dans son travail De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent au bet'ceau de l'espèce humaine, principalement dans les numéros d’octobrenovembre et de décembre 1855 du Journal asiatique); il a montré dans Khotan le centre d’un commerce métallurgique qui doit être regardé comme un des plus antiques du monde, et il ne serait pas éloigné de rapporter à cette ville les récits de la Genèse sur la Xanok caïnite.

Cette longue digression sur les légendes édéniques, dans laquelle nous n’avons guère fait que suivre les traces des maîtres qui avaient traité ce sujet avant nous, sans apporter aucun élément nouveau sur le fond le plus essentiel de la question, cette longue digression, disons-nous, paraîtra sans doute un hors-d’œuvre sans motif à la plupart des lecteurs, et nous devrions avoir hâte de la clore pour en revenir à un commentaire plus précis de nos fragments de Bérose, où il n’est nullement fait mention de l’ordre de traditions que nous venons d’examiner. Mais précisément ayant entrepris, dans cette partie de nos études sur l’auteur des Antiquités Chaldéennes, de passer en revue l’ensemble des légendes de Babylone et de la Chaldéc sur l’humanité primitive, il nous semble y avoir quelque intérêt à combler la seule lacune que présente dans ces traditions ce qui est parvenu jusqu’à nous du livre de Bérose. On n’y trouve, en effet, rien qui se rap-

porte aux légendes paradisiaques, et pourtant nous croyons qu’il va nous être possible de démontrer, sinon par le témoignage direct des textes indigènes, du nmins par une série d’inductions d’une grande force, qu’elles n’étaient pas inconnues des Clialdéens.

Et d’abord on ])ourrait presque se contenter, comme preuve, de la présence du récit édénique dans les premiers chapitres de la (îenèso. Ce récit, nous venons de le montrer, appartenait au cycle des plus antiques traditions des Abrahamides, de celles qu’ils apportèrent avec eux quand ils émigrèrent de la Chaldée dans le pays de Chanaan, Or, pour quiconque, l’étudie avec soin, la tradition des Abrahamides sur les premiers âges, admise dans la Genèse, n’est pas une tradition isolée, exclusivement propre à cette famille et conservée par elle comme un patrimoine spécial, étranger aux peuples qui renvironnaient, de môme que le fut plus tard, après l’Exode, le dogme monothéiste et la croyance à Jéhovah. Si le rédacteur de la Genèse a su par quelques touches décisives ajoutées au fond primitif, comme dans le récit de la création, y donner un sens nouveau et tout spiritualiste, la pénétrer en un mot de l’esprit de sa doctrine, il en a respecté la forme, telle qu’elle s’était conservée de génération en génération dans les souvenirs oraux des patriarches, et cette forme, nous avons eu l’occasion de le montrer à plusieurs reprises, était presque identique à celle des traditions des Chaldéens, au milieu desquels avaient vécu si longtemps les ancêtres d’ Abraham- Dans le commentaire du fragm. 1 , nous avons fait ressortir les analogies les plus frappantes, même dans le récit de la création, qui pourtant touchait à quelques-uns des points les plus essentiels delà doctrine, et où la conception mosaïque monothéiste différait si profondément de la conception matérialiste babylonienne. Les analogies deviennent

encore pins saisissantes et arrivent presque à l’identité dans la suite de la narration biblique, quand il s’agit des dix patriarches antédiluviens, du récit du Déluge et de la construction delà Tour dos Langues. Sans dontc, c’est là une série de traditions qui ne sont pas propres seulement aux Hébreux et aux Chaldéens, qui constituent au contraire une sorte de patrimoine commun de l’immanité, au moins des races essentiellement nobles que le tableau ethnographique du chapitre X delà Genèse rattache à la postérité de Noé, mais il n’en est pas moins vrai que dans cet ensemble de traditions apparentées, celles dont les traditions des Hébreux se rapprochent les plus étroitement sont celles des Chaldéens, et que par les traits les plus caractéristiques les récits des premiers chapitres de la Genèse ont une physionomie tout à fait babylonienne. Ceci étant, malgré le silence des fragments de Bérose, il serait bien difficile de croire que la tradition de l’Edcn, dont la forme et la géographie remontent même encore plus haut que l’établissement des ancêtres des Hébreux en Chaldée, fasse exception parmi tout l’ensemble de récits au milieu desquels elle se trouve et n’ait pas été commune aux Hébreux et aux Chaldéens.

Mais quelle que soit la valeur de ce raisonnement, nous ne sommes pas obligés de nous en contenter. 11 est facile de rassembler des arguments d’une nature plus positive.

Et d’abord la conception de la montagne sainte et paradisiaque située au nord, plus haute que toutes les autres montagnes de la teri'e, colonne du monde autour de laquelle tournent les sept étoiles de la Grande Ourse, assimilées aux sept corps planétaires, cette conception qui est celle du Mém, du Ilard-Jlerezailiet deT Aryûrnlha primitif, a été certainement connue et admise des Chaldéens. C’est ce que prouve surabondamment l’admirable et si poétique mor-

ceau d’Isaïe (XIV, -4-2üj sur la chute de l’orgueilleux monarque de Babylone, de cet astre du matin, fils de l’aurore, de cet oppresseur des nations qui s’ était vanté de ne pas descendre, à l’exemple des autres rois, dans les profondeurs du A'ed/, mais d’aller s’asseoir au-dessus des étoiles du Dieu fort et de prendre, place à coté du Très-Haut sur la montagne de l'Assemblée [llar-môad), dans le Septentrion. Saint Tliéodoret, natif de Syrie et profondément imbu de traditions orientales, dit à cette occasion {Intcrpret. in £i.II, p. 64) : « On rapporte qu’il » y a au nord des Assyriens et des Mèdes une haute mon- » tagne qui sépare ces peuples des nations scythiques, et » que cette chaîne est la plus haute de toutes les mon- « tagnes de la terre » (voy. Michaëlis, Orient. Bibl. t. V, p. 191; Snpplem. ad le.ric. fiebr., p. 1112; Gesenius, Commenlar ueber den lesain, t. I, p. 403 et suiv.; t. II, p. 316 et suiv.). Il appliquait donc la notion de la montagne à laquelle le prophète fait allusion précisément au sommet sur lequel les Iraniens de la Médie avaient transporté et localisé leurs souvenirs bien antérieurs sur la montagne sainte, le Hard-Berezaili ; car Tliéodoret a eu certainement en vue l’Elbourz du sud de la mer Caspienne, si important par ses traditions mythiques (voy. II. Eawlixièon^ Journal of lhe Royal Axiatic Socicli/, t. XV, p. 248; et nos Lettres assyrioloyiques, t. I, p. 33 et suiv.), qui avait été connu des Assyriens dès le ix' siècle av. J.-C. sous sou nom perse de Ilard -Barzat, altéré en Ilald- Bar'zat parla prononciation ])articulicrc aux Mèdes (voy. nos Lettres assyrioloyiques, t. 1, p. 36 et suiv.). La donnée dont nous parlons a été conservée, comme tant d’autres débris des croyances religieuses de la Chaldée et de Bubylone, par les Sabiens ou Mendaïtes, qui mariaient le culte des sept planètes à l’adoration des sept astres de la Grande

Ourse (cf. la tablette astrologique qui disposait tous les corps célestes par groupes septénaires, en terminant jiar les planètes : W. A. I. iii, 57, 6) dans leur célébration des mystères du Nord sur la haute montagne, du Septentrion, réputée le séjour du Seigneur des lumières, du père des génies célestes : Norberg, Coder IVasaraeus, 1. 1, p. 4 et 6 ; Mohammed ben-lschaq in-Nedim, dans Chwolson, Die Siahier tind der Ssabismus, t. II, p. 1 et suiv.; voy. Gesenius, Commentai' neber den lesaia^tAl, p. 324; Obry, Du berceau de C espèce humaine, p. 7.

M.OhryîDu berceau de l’espèce humaine,]). 115 et suiv.) a fort bien établi, suivant nous, que les « paradis » des monarques perses, parcs ombreux, plantés d’arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de hauteurs (Xenoph. Œco/mm., IV, 13; Cyropœd.A, 3, 12; Pollux, Onomast. IX, 3, 3; cf. Anquetil-Duperron,Ze«(/«i’es/a,t.I,‘ 2' part. , p. 269,1, dont le nom signifiait « lieu élevé, endroit » délicieux, » sanscrit parade'ras, zend paiadûeçô, et était déji'i connu des populations de la Syrie et de la Palestine au temps où fut écrit le Cantique des cantiques (IV, 13), que ces paradis étaient pour les rois iraniens qui en entouraient leurs palais, une image et une imitation du « céleste paradis d’Ormuzd (Ahuramazdd), des Amschaspands ' Amesa-çpenta) et des Izeds {Yazala), planté sur l’Albordj [Hard-bar'zal), le Behescht [Bahisla, « l’élevé ») ou le Gorotman, comme celui d’indrâgni, de ses Dêvas, de ses Gandharbas, de ses Apsarâs, etc., etc., l’était sur le mont Mérou confondu avec r£/«ara-K«»’M du firmament. « Mais ce type particulier et symbolique de jardins, et certaine^ ment aussi l’idée qui s’y attachait, n’était pas propre aux monarques iraniens de la Médie et de la Perse; avant eux les rois d’Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les usages, avaient eu des « paradis » semblables.

Il est même à remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans le sens de l’imitation du jardin légendaire de la montagne sainte, berceau des hommes, en avait été donné à Babylone, dans les fameux Jardins suspendus, que tous les auteurs antiques décrivent comme uue montagne artificielle élevée jusqu’à une très-grande hauteur sur des étages voûtés, couverte d’arbres de la plus grande dimension sur son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l’eau de l’Euphrate, entretenaient sur la plateforme culminante des viviers et des courants d’eau, destinés bien évidemment à reproduire les courants d’eau du paradis traditionnel : Beros. ap. Joseph., Anliq. Jud. X,

1 1 ; Conlr. Apion. I, 19; Diod. Sic. II, 10; Strab. XVI, p. 738; Quint. Curt. V, 1 ; sur la disposition antique et .les ruines actuelles des Jardins suspendus, voy. Oppert, Expédition en Mésopotamie, t. I, p. lo6-167. Cependant du fait seul des Jardins suspendus, il n y aurait pas de conséquence définitive à tirer, car Bérose, Diodore et Quinte-Curce disent tous les trois que c’était pour complaire à sa femme, princesse mède de naissance, et lui rappeler son pays natal, que Nabu-hi/durri-vmr avait créé ces fameux jardins, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On serait donc en droit de supposer que ce prince avait transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu jusqu’alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. [Mais un monument assyiicn d’époque antérieure vient répondre à cette objection. C’est un bas-relief du palais à’ Issur-bnin-pal à Koyoïindjik, dont le dessin est au Musée Britannique dans les portefeuilles encore inédits concernant les dernières fouilles niuivites, mais dont le fragment qui nous intéresse précisément a été publié (G. Bawliuson, The five rjreal monarchies, t. I, p. 388);

on y voit iin paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, situé au sommet d’une éminence et arrosé par un cours d’eau unique, qui se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le fleuve de l’Eden biblique, la source Arvanda ou Ardvi-eurd du Ilarâ-Berezaiti iranien, et la Gangâ du Mên'u des Indiens.

Nous avons signalé plus haut, dans la note 2 du fragment 1 , le système de géographie essentiellement symbolique et inspiré par des conceptions religieuses, qui joue un rôle fondamental dans le livre d’astrologie compilé et rédigé par les ordres du roi Sar-yukin l’ancien, près de 2000 ans avant notre ère. 11 considère le pays A' Akkad ou la Chaldée comme situé au centre de l’univers et entouré de quatre contrées qui correspondent exactement aux quatre points cardinaux ; llama = est, Mar lu = ouest, Gutium = nord et Subarli = sud (voy. particulièrement sur ce système le fragment d’une tablette où 1 2 étoiles président aux destinées de chacune de ces régions, et oii l’on énumère les influences des mois sur elles : W. A. I. ii, -i9, 1 ). Ce système offre la plus saisissante analogie avec celui delà division de l’Inde par les Aryas en quatre régions, de l’est, du sud, de l’ouest et du nord, composées la première du Bengale et de la côte d’Orissa; la seconde de tout le üekhan jusqu’au confluent du Gange et de la Djoumna; la troisième du Malva et du Guzaratc, et la quatrième de l’Afghanistan, du Tokhàrestâu et du petit Thibet, régions disposées aux quatre côtés d’un « pays du milieu, » Madhyadéçâ, situé entre l’Himalaya au nord, les monts Vindhya au sud, le confluent de la Djoumna et du Gange à l’est, etleVinaçana à l’ouest: voy. Abel Rémusat, Mém. de i Acad, doi Inscr. t. XIII, p. 383; Lassen, Indische Alterlhumskunde, t. I, p. 92 et suiv. ; Reinaud, Mémoire géoyraphique, etc. sur tlnde, p. 10. Or, nous savons que pour les Aryas de

l’Inde, cette division systématique de la vaste région où ils s’étaient établis était une reproduction de leur conception symbolique et légendaire du monde, divisé en quatre lUahâdvtpa, grandes îles ou continents, groupés aux quatre points cardinaux du continent central, Madhyadvîpa, où s’élève le Mêru, et arrosés par les quatre fleuves qui descendent de la montagne sainte : voy. Giiigniaut, Religions de l'antiquité, t. I, 2' part. p. Î582 et suiv.; Journal général de r Instruction Publique, 8 mai 1836; Obry, Du berceau de l'espece humaine, p. 19-22. Il n’est pas possible d’admettre que les Chaldéens, antérieurement au xx' siècle avant l’ère chrétienne, avaient emprunté aux peuples Aryens, bien moins civilisés qu’eux, et avec lesquels il est fort douteux qu’ils eussent eu déjà des rapports, ce système de géographie mythique, qui d’ailleurs n’existait à cette époque chez les Aryas qu’à l’état de germe incomplètement développé. En conséquence, pour retrouver l’origine de l’analogie si étroite ou plutôt de l’identité entre le système géographique du vieux livre d’astrologie chaldéen et les conceptions de l’Inde, il faut remonter à la source commune des traditions primitives sur le paradis terrestre, considéré comme un plateau de figure carrée, ayant ses quatre côtés tournés vers les quatre points cardinaux de l’horizon, puis au delà quatre grandes contrées environnantes et orientées, où descendaient les quatre fleuves qui prenaient naissance sur le plateau central. Et l’analogie que nous venons de signaler se poursuit jusque dans les applications politiques de l’idée originairement commune. Si dans l’Inde nous voyons après le démembrement de la royauté à' Indraprastha ou de Delhi quatre râdjas se partager la contrée à l’imitation des quatre Mahâdvîpa et prendre les titres que la légende attribuait aux souverains mythiques de ces quatre continents (voy. Obry, Du ber-

ceau de l'espèce humaine, p. \1 et suiv.); si dans l’Iran les Sassauides partagent leur empire en quatre régions orientées, laSusiane, laMédie, la Perside et l’Ariane, à l’instar (les quatre contrées groupées autour àeY Airiiuna-Vaèijù (Saint-Martin, Mémoires sur l'Arménie, t. II, p. 392; Wilford, Asiatic researches, t. VIII, p. 286 et 296 ; Obry, üu berceau de l’espèce humaine, p. 128 , ; dans la Chaldée nous avons la tétrapole primitive de l’empire des Nemro- (lites 'Gcnes. X, 10; cf. W. A. I. i, 2, 5), dont le caractère d'image concrète et politique des données de la géographie mythique est si nettement établi par le titre de sar kibratio arbaiv, « roi des quatre régions, des quatre » points cardinaux, » le titre caractéristique et le plus élevé des vieux rois de Chaldée qui réunissaient la tétrapole sous leur sceptre (W. A. 1. i, 3, 11 et 12; 1, Uct lo; 5, 19 et 21 ; voy. Ménant, Inscriptions de Hammourabi, p. 33).

Voilà bien des indices, k défaut de récit positif, de l’existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les traditions sacrées de la religion chaldéo-assyrienne. Nous croyons en trouver un dernier, et fort im])ortant, dans cette plaiite on cet arbre mystérieux et sacré que les basreliefs assyriens nous font voir si souvent, gardé par les génies célestes, tantôt par ceux à tête d’aigle, tantôt par ceux à tête humaine : Layard, Monuments of iSineveb, pl. 6, 7, 8, 9, 39, 44, et 47 ; Botta, Monument de Ninive, t. II, pl. 136. Aucun texte, nous l’avons déjà dit dans la note 46 du fragm. 1 , n’est venu jusqu’à présent éclairer le sens de ce symbole, et nous devons déplorer une telle lacune, que combleront sans doute un jour des inscriptions nouvelles. Mais par l’étude des seuls nionuraents figurés, il n’est pas possible de se méprendre sur la haute importance de la représentation de la plante sacrée.

Qu’elle soit seule, comme il arrive quelquefois (Botta, Monument de Ninive, t. II, pl. H9), adorée par des figures royales (Layard, Monuments ofNineveh, pl, 25), ou bien, comme nous venons de le dire, gardée par des génies dans une attitude d’adoration, c’est incontestablement un des emblèmes les plus élevés de la religion ; et ce qui achève de lui assurer ce caractère, c’est que souvent au-dessus de la plante nous voyons planer l’image emblématique du dieu suprême, Ilu ou Jssur, le disque ailé, sunnonté ou non d’un buste humain (Layard, Monuments of Nineveh, pl. 6 et 39). Les cylindres de travail babylonien ou assyrien ne présentent pas ce symbole moins fréquemment que les bas-reliefs des palais de l’Assyrie. Ici la plante y est placée sous la garde de deux génies ailés (Lajard, Culte de Mithra, pl. xxvil, n° 2) ; là nous la voyons entre deux ibex, tandis que le champ de la pierre est occupé par les sept étoiles de la Grande Ourse, le soleil et la lune (Lajard, Culte de Mithra^ pl, xxvi, n° 8), ou bien le soleil et la lune au-dessus d’un thymiatérium allumé (Lajard, pl. uv B, n° 3;. Sur un autre cylindre nous trouvons la plante sacrée que surmonte l’image d’i/u, entourée du soleil, de la lune et des sept étoiles, derrière un personnage qui adore liUir, assise sur un trône, la tête surmontée d’un astre (Lajard, pl. Liv, n° 5). Un dernier offre toujours la même plante, au-dessus de laquelle plane l’eniblême d’i/«, se dressant entre les deux figures du dieu ,<4»u, homme-poisson, et d’un adorateur humain ; à côté de la tige est le symbole du xteI; et dans le champ, derrière la têted’Anu, le croissant lunaire (Lajard, pl. xvii, n” 5).

11 est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante mystérieuse, en qui tout révèle, ainsi qu’on vient de le voir, un emblème religieux de l’ordre le plus élevé, du fameux arbre de la vie et de la science, que toutes les tra-

ditions paradisiaques mentionnent, aussi bien celle de la Genèse, qui semble en admettre tantôt deux, celui de la vie et celui de la science (Genes. II, 9), tantôt un seulement, réunissant les deux attributions (Genes. II, 17; III, 1-7), dans le milieu du Gan-Eden, que celle de l’Inde, qui appelle cet arbre Kalpavrikxa, Kalpadruvia ou Kaipalaru,

« arbre des désirs ou des périodes,» et en suppose quatre, plantés sur les quatre contre-forts du Méru (voy. Guigniaut. Religions de C antiquité, t. I, 2' part. p. b82-f)84; Obry, Du bei'ceau de l'espèce humaine, p. 20), et que celle des Iraniens qui n’admet qu’un seul arbre, sortant du milieu même de la source Ardvî-eurd dans VAiryajiavaêgô ( Anquetil - Duperron , Zendavesta, t. I, 2' part, p. 156; t. II, p. 70, 150-154, 217, 363, 398 et 403-104).

Le rapprochement est d’autant plus naturel que les Sabiens ouMendaïtes, héritiers, comme nous l’avons déjà dit, de tant de traditions religieuses babyloniennes, connaissent aussi l’arbre de vie et le désignent dans leurs , livres sous le nom de Selàrvan : Norberg, Codex Nasaraeus, t. III, p. 68.

La manière de représenter la plante sacrée, que nous comparons à celle des traditions édéniques, varie dans les bas-reliefs assyriens. C’est cependant toujours une plante de moyenne hauteur, au port pyramidal, avec une hampe qui se dresse garnie de nombreux rameaux, et à la base un bouquet de larges feuilles. Sur un certain nombre de monuments chaque rameau se termine par un cône semblable à celui du pin (Layard, Monuments of Niniveh, pl. 8, 9, 44, 45 et 47), lequel cône paraît être celui que présentent dans leur main droite, avec un geste sacramentel, les génies ailés, particulièrement ceux à tête d’aigle ou de perenoptère, les Natgi (voy. la note 46 du fragm. 1, vers la fin), attribut important qui est quelque-

fois iloimc aux fîramls (lieux eux-mêmes comme au colossal \abi( à quatre ailes du Musée du Louvre (Botta,

7ue>U de 1\ inive, t. I, pl. 28; Longpcrier, Notice dit Musée assyrien, 3' édition, n“ 6). Dans un unique exemple, le végétal semble être déterminé botaniquement d’une manière assez nette; on y reconnaît VAsclepias acida (voy. Roxburgb, Flora Indica, t. II, p. 31), la plante du Soma des Aryas de l’Inde et du Haoma des Iraniens (Botta, Monument de Ninive, t. II, p. loO;. Mais le plus souvent la plante sacrée prend un aspect conventionnel et décoratif, qui ne répond exactement à aucun type de la nature. Or, c’est précisément cette figure toute de convention que les Perses ont empruntée à l’art assyrol)abylonien, et qui représente le Haoma sur les gemmes, cylindres ou cônes, de travail persique gravées au temps des Achéménides: Lajard, Culte de Milhra, pl. xxxi, n"‘ i et 6; pl. xxxii, n” 3 ; pl. xxxiv. n”8; pl. xxxix, n* 3; pl. XLLX, n° 9 ; pl. Lvii, n* 1. Elle était encore employée pour la môme représentation du temps des Sassanitles, et mon père a suivi l’histoire des vicissitudes curieuses qui la firent imiter comme un motif d’ornementation désormais indifférent par les Arabes d'abord, puis jusque dans (pielques édifices occidentaux de la période romane: Ch. Lenormant, Anciennes étoffes du Mans cl de Chinon, dans le tome III des Mélanyes d’ archéologie des RR. PP. Martin et Cahier.

L’emprunt que nous venons de signaler de la figure la plus habituelle de la plante sacrée des Babyloniens et des Assyriens, prise par les Perses pour représenter le Haoma, bien qu’elle ne ressemblât guère à l’aspect réel del’Asdepias acida, prouve qu’ils avaient reconnu une certaine analogie dans la conception des deux emblèmes. En effet, les emprunts de ce genre ont été faits avec un grand dis-

ceriiement par les Perses, et s’ils prenaient l’art clialdéoassyrien pour modèle et pour enseignement, ils n’ont adopté parmi les symboles religieux du bassin de l’Euphrate et du Tigre que ceux qui pouvaient s’appliquer à leurs propres doctrines, et même à un mazdéisme trèspur, comme celui de Darius, fils d’Hystape. Ainsi de toutes les représentations divines ils n’ont conservé que la figure emblématique d’//u ou AéSur^ le ])lus élevé et le moins matériel des personnages du panthéon chaldéoassyrien, celui qu’on pouvait rapprocher le mieux d’^Awramazdâ ; les génies célestes à quatre ailes et à figure purement humaine, les Usluri de Babylone et de l’Assyrie sont devenus, comme au tombeau deCyrus, les Ameéaçpenln du zoroastrisme; les images monstrueuses des êtres surnaturels et les génies du monde inférieur ont été données aux Dêva ; le combat d.'Adar contre ces monstres a fourni le type plastique du combat à' Ahuramazdd contre Anf/rô-Mainyus, ou des Yazata célestes contre les Déva infernaux. L’adoption de l’image de la plante sacrée chaldéo-assyrienne pour en faire celle du Ilaoma est de même un indice décisif qu’une assimilation avait pu être faite entre ces symboles, et nous y trouvons une nouvelle preuve en faveur du rapprochement que nous établissons entre la plante gardée par les génies sur les monuments assyriens ou babyloniens et l’arbre de vie des traditions paradisiaques. En effet, si les Indiens varient d’opinions sur la nature des arbres mystérieux du Mêru, si même le plus souvent ils en admettent quatre espèces différentes (voy. Obry, Du berceau de r espèce humaine, p. 162etsuiv.), et si le Boun-déhesch pehlevi, en donnant à l’arbre de Y Airyana-vaêgô le nom de khembe (Anquetil-Duperron, Zendavesla, t. II, p. 409), semble avoir eu en vue l’un des végétaux que les Indiens placent sur les contre-forts

du .Wru,]e IVaucleaorientalis, qu’ils appellent en sanscrit kadamba (voy. Obry, Du berceau de V espèce humaine, p. 156), c’est le haoma qui presque constamment dans les livres rnazdéens est la plante de vie paradisiaque, prenant naissance au milieu delà source Ardvî-çurâ (Anquetil -Du perron, Zendavesta, t, I, 2* part. p. 156; t. II, p. 70, 1 50-1 51, 217, 363, 398 et 403-401). Les Aryas de l’Inde attachaient une idée analogue à leur soma, car la liqueur enivrante qu’ils fabriquaient en pilant dans un mortier les rameaux de cette plante, et qu’ils offraient aux dieux dans leurs libations, était appelée par eux amritam,

« ambroisie, liqueur qui rend immortel. » Le haoma et son jus sacré est aussi appelé .« celui qui éloigne la mort » dans le ix' chapitre du Yaçnn. C’est pour cela que chez les Indiens et les Iraniens, la personnification de la plante et de la liqueur sacrée, le dieu Soma ou Haoma, prototype du Dionysos grec, devient une divinité lunaire, en tant que gardien de l’ambroisie, emmagasinée par les dieux dans la lune: Voy. Langlois, Mémoire sur la divinité védique appelée Soma, dans les Mém. de V Acad, des l/iscript. noiiv. sér. t. XIX, 2' part.; Windischmann, Ueber den Somakullus der Arier, dans le tome IV des Mémoires de l’Académie de Bavière. Et ici un dernier rapprochement se présente à l’esprit devant les bas-reliefs assyriens oi'i c’est par les génies ailés à. tête d’aigle ou de perenoptère, les Natgi, qu’est gardée la plante sacrée. Ces êtres symboliques offrent en effet une analogie singulière avec le Garuda, ou plutôt les Garurfo des Aryas de l’Inde, carie baron d’Eckstein a fort bien établi la pluralité de ces lerniers génies, moitié hommes et moitié aigles, qui apparaissent dès l’àge védique comme les symboles des plus hautes divinités (Journa/ asiatique, 1855, t. II, p. 380 et suiv.; 484-490). Or, dans les mythes indiens et

en particulier dans le beau récit de Y Astika-'parva du Mahâbhârata, c’est Garuda qui reconquiert l’ambroisie, l’amn/rtf», c’est-à-dire le jus sacré du somo, matière des libations, dérobé par les démons, qui le nmd aux dieux célestes et en demeure le gardien.

Le rapprochement est d’autant plus légitime, que nous trouvons des indices de l’existence chez les Chaldéo- Assyriens d’une croyance analogue à celle des Aryas sur le dépôt dans la lune du breuvage mystérieux d’immortalité, amritam, identifié au jus du soma ou haoma. Le dieu ^in est en effet appelé (W. A. 1. 1, 27, 1, 1. 4et5) Saqunamriri, « celui qui donne à boire les flots purs, » namriri étant à comparer au ÎTIDJ des noms de lieux de la Palestine rriDJmD, « la demeure des eaux pures » (Num. xxxii, 3 et 6 ; Jud. xiil, 27), et n"lD3"’Q, « les eaux pures » (Is. XV, 6), qui ne vient pas de la racine "HD, « découler, O comme l’ont cru généralement jusqu’ici les lexicographes, mais delà racine à laquelle l’assyrien assure

le sens primitif de « voir, » d’où namri, « brillant, » et par suite « pur. » Les portes par lesquelles les chambres intérieures de la Pyramide de Babylone recevaient la lumière sont appelées namriri éamsi, « sources pures du soleil » (W. A. I. I, 54, col. 2, 1. 53). Le titre de Saqu namriri est donné sur l’obélisque de Nimroud à Nüruk comme roi des fluides (L. 87, 1. 6). Il est vrai qu’il n’est pas très-significatif et qu’on pourrait l’entendre comme s’appliquant à l’influence humide de la lune. Mais le sens en est déterminé par la variante que nous lisons sur le prisme de Tuklati-pal-aéar I” (W. A. 1. 1, 9, 1. 6) ; iaqu gitlu, « celui qui donne à boire le produit du pressoir J) ma, de la racine "ja', « presser »). 11 s’agit donc d’une liqueur divine, extraite artificiellement par la pression, et ceci concorde exactement avec les termes sacramentels dont

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les Védas se servent en parlant dn somn (voy. Langlois, Mém. de CAcad. des hi.tcr. nonv. sér. t. xix, 2' part, p. 3tJ9) et les livres zoroastriens en j)arlant du haoma (voy. Burnouf, Journal asiatique, décembre 18-ti, p. 40t- 468; Spiegel, Avesla, t. Il, p. Lxxii et suiv.).

Dans la Chaldée proprement dite, au sud de Babylone, il ne paraît pas que l’image symbolique qui devint plus tard celle du haoma fût connue. C’est le palmier, l’arbre qui fournissait à la majeure partie de l’alimentation des habitants, et des fruits duquel ils tiraient une boisson fermentée et enivrante, une sorte de vin, l’arbre auquel ils attribuaient, dans une chanson, autant de bienfaits qu’ils comptaient de jours dans l’année (Strab. xvi, p. 742 ., c’est le palmier, disons-nous, qui était dans cette contrée regardé comme l’arbre de vie, l’arbre sacré. Aussi un cylindre qui doit tirer son origine de la Chaldée propre, remplace-t-il la plante des monuments assyriens par un palmier que gardent deux génies ailés à tête d’aigle, et audessus duquel plane l’emblème d’//u : Lajard, Ctdle de MUhra, pl. LXi, n“6. Sur un autre cylindre nous voyons un êmga, un prêtre chaldéen, en adoration devant un autel au-dessus duquel sont placés le disque rayonnant àeSnmas et le croissant de Sin ; derrière l’autel se tient un sphinx ailé qui personnifie peut-être le dieu Bin, complétant ainsi la seconde triade divine ; enfin derrière l’adorateur nous voyons le palmier, au pied duquel se tient un chien, symbole de la lumière divine que nous avons eu déjà l’occasion d’expliquer dans la note 46 du fragm. 4 : Lajard, Culte de MUhra, pl. lu, n° 4. C’est par ce rôle sacré du palmier dans les provinces qui avoisinaient le conlluent de l’Euphrate et du Tibre, que nous croyons devoir expliquer la représentation d’un troisième cylindre, car nous ne pensons pas que l’on puisse admettre de simples sujets agri-

colesou civils sur les monuments de cette catégorie, dont les représentations ont toujours un caractère religieux et symbolique si accusé. Celui-ci fait voir au milieu d’un jardin, sur les arbrisseaux duquel sont posés deux oiseaux, trois femmes qui rappellent la triade dMnat, Belit et Davkina, correspondant à la triade des trois grands dieux. Deux de ces femmes sont'placées en face Tune de l’autre, aux’denx côtés d’un palmier dont elles cueillent les fruits ; la troisième porte dans ses mains deux régimes de dattes : Lajard, Culte de Mithra, pl. xxvii, n' 7.

Le monument que nous venons de décrire laisse entrevoir, que chez les Chaldéens et les Babyloniens, il y avait sur l’arbre de vie et le fruit paradisiaque des mythes en action, qui ne sont point parvenus jusqu’à nous, mais auxquels on finira sans doute par trouver quelques allusions dans les textes cunéiformes, comme on en discerne la trace, sans pouvoir encore les expliquer complètement, dans les objets du ressort de l’antiquité figurée. Il devait môme exister quelqu’un de ces mythes dont la forme se rapprochait beaucoup du récit biblique sur la tentation. C’est ce que nous sommes en droit de conclure d’un précieux cylindre, unique par sa représentation, qui faisait partie de la collection Steuart quand il a été publié par Lajard : Culte de Mithra, pl. xvi, n° 4. Nous y voyons en effet Bel, au front armé de cornes de taureau, et Belit sans attributs, assis face à face aux deux côtés d’un arbre aux rameaux étendus horizontalement, d’où pendent deux gros fruits, chacun devant l’une des divinités. Derrière Belit se dresse un serpent. Voy. les ingénieuses remarques par lesquelles M. Renan a conclu d’un passage de Sanchoniathon à l’existence, chez les Phéniciens, de représentations qui devaient être peu diflférentes, Mém. de f Acad, des Jnscr. nouv. sér. t. xxiii, 2' part. p. 259.

Devant une telle représentation, en même temps que du récit biblique, il faut se souvenir du cycle de vieux mythes communs à toutes les branches de la race aryenne, à l’étude desquels M. Adall)ert Kuhn a consacré un livre du plus grand intérêt : Die H erahkunfl des Feuers und der Gœlterlranks, Berlin, 1859; voy. les importants articles de M. F. Baudry sur ce livre, dans la Revue germanique de 1861 . Ce sont ceux qui ont trait à l’invention du feu et au breuvage de vie ; on les trouve à leur état le plus ancien dans les Vôdas, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le cours du temps, chez les Grecs, les Romains et les Slaves, comme chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles formes, se représente l’univers comme un arbre immense, dont les racines embrassent la terre, et dont les branches forment la voûte du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable à l’existence de l’homme et symbole matériel de l’intelligence ; ses feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes. Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui permet d’allumer artificiellement la flamme et le communique aux autres hommes, est un impie, qui a dérobé à l’arbre sacré le fruit défendu; il est maudit, etle courroux des dieux lepoursuit, lui et sa race.

L’analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est saisissante. C’est bien la même tradition, mais prise dans un tout autre sens, symbolisant une invention de l’ordre matériel au lieu de s’appliquer au fait fondamental de l’ordre moral, défigurée de plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le paganisme, qui

se représente la divinité comme une puissance redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes. L’esprit d’erreur avait altéré chez les gentils ce mystérieux souvenir de l’événement qui décida du sort de l’humanité. Moïse le reprit sous la forme même qu’il avait évidemment conservée chez les Hébreux, de même qu’elle s’était maintenue chez les nations aryennes malgré l’altération du sens, mais il lui rendit sa véritable signification, et il en fit ressortir l’enseignement solennel : voy. notre Manuel d'histoire ancienne de P Orient, t. I,p. 18 et suiv.

17] Correction de Richter d’après la version arménienne. Les manuscrits du Syncelle ont ivefi;.

1 8] Ici nous avons un double exemple du transport des traditions des âges primitifs et des noms géographiques qui s’y rapportaient, premier transport de la tradition de la sortie de l’arche et du nom ^'Aryâratha en Arménie, puis, dans l’Arménie même, second transport du souvenir de la montagne où s’arrêta l’arche de l’Ararat aux Monts Gordyéens. Au reste, sur ce transfert successif delà montagne diluvienne d’est en ouest, en passant par l’Hindou- Kousch, le Soleiman-Kôh, le pic de Damavend, l’Elbourz, jusqu’à l’Ararat d’Arménie, voy. Obry, Du berceau de l'espèce humaine, p. 9-11.

Nous avons montré plus haut, par des preuves positives, dans la note du 8 fragra. 1, que les Akkadi ou Chaldéens proprement dits, c’est-à-dire l’élément touranien de la population du bas Euphrate, avaient séjourné dans l’Ar-

niénie avant de descendre sur la Chaldée, et que jusqu’à une époque très-tardive il en était resté des débris dans ce premier séjour. Nous avons dit également que si les Chaldéens de Babylone avaient assigné, dans leurs récits religieux, l’Arménie comme point de départ à l’humanité post-diluvienne, c’était un souvenir du lieu d’où ils étaient venus dans leurs demeures définitives, dès une époque extrêmement reculée. Il est donc possible que ce soient eux qui, antérieurement à toute migration de race aryenne dans cette région, aient appliqué déjà au mont Masis les traditions et le nom de V Arydralha ou Ararat primitif, nom qui, du reste, désigna plutôt d’abord en Arménie toute une chaîne qu’une montagne déterminée, car plusieurs pics arméniens se disputaient la gloire d’avoir reçu l’arche : voy. Saint-Martin, Mémoires sur t Arménie, t. I,p.260-2G8.

Dans les textes cunéiformes, comme par exemple dans les inscriptions de Sar-yukin, Akkadi est le synonyme exact d’Drar/i. Nous voyons également, par la paraphrase araméenne de la Bible, que le nom de jKarrfu, dont nous avons constaté le rapport originaire avec celui des Chaldéens, était resté pour les peuples d’Aram attaché au mont Masis ouArarat. Ce sont des vestiges d’un temps où la tradition chaldéenne était pareille à celle qu’ontgardée les Arméniens, où c’était à l’Ararat que les Touraniens du bas Euphrate rattachaient leur origine et faisaient arrêter le vaisseau de Xisuthrus. Mais ensuite la montagne sacrée où étaient descendus les hommes sauvés du déluge fut rapprochée de la Mésopotamie, avec le nom deAardu. Celui-ci s’appliqua aux monts Gordyéens ou Carduchiens des géographes classiques, lesquels touchent à la frontière septentrionale de l’Assyrie : Xenoph. ylnabas. IV, i ; Stral). XI, p. 359. C’est là en effet que se maintenaient

les derniers restes des Chaldéens du nord, entièrement remplaces dans la région de l’Ararat, d’abord par les Alarodiens (sur ceux-ci voyez la seconde de nos Lettres assyriologiques), puis par les Arméniens de race aryenne. Aussi la tradition sur la terminaison du déluge finit-elle par se localiser pour les Babyloniens dans ces montagnes, et c’est ainsi que nous la trouvons dans nos extraits de Bcrosc. C’est encore du même côté, au mont Elvend, près d’Hamadan, l’antique Ecbatane, que les Persans, après leur conversion à l’islamisme, placèrent l’Ararat diluvien : Kazwîui dans Ritter, Erdhimle, ylste;i, t. VI, p. 92-95.

Pour les po])ulations de la Syrie, la tradition se transporta encore bien davantage dans le sud-ouest, à Hiérapolis ou Bambyce. Lucien nous apprend en efiet que la tradition de ce fameux sanctuaire prétendait que c’était là que s’était arrêté le coffre, Xapva;, de Deucalion-Xisuthnis-; on y montrait le gouffre par où les eaux du déluge étaient rentrés sous la terre, et on y célébrait deux fois par an une cérémonie commémorative que Lucien décrit : De deaSyr. 12 et 13. Les Phrygiens, à leur tour, prétendaient que l’arche s’était arrêtée sur la montagne qui dominait Apamée : Orac. Sibyl. I, v. 261 et suiv. ; Cedren. Histor. compend. II, p. 10, édition de Paris; voy. ce que nous en avons dit plus haut, dans la note 2 de ce fragment.

19] Josèphe {Ant. Jud. I, 3, 0 > cite cette môme phrase de Bérose, et y joint un court extrait du livre xcvi de Nicolas de Damas où nous trouvons une tradition pareille sur la conservation de débris de l’arche : mais elle paraît se rapporter à une localité plus septentrionale de l’Arménie et à l’Ararat même. « Il y a au-dessus de Milyas, en Arménie,

» une grande raontiigne, appelée Baris; c’est là, raconte-t- » on, que beaucoup de gens parvinrent à se réfugier au » moment du déluge, sauvant ainsi leur vie ; on dit qu’un )) certain personnage, transporte dans un coffre, aborda » au sommet et que les restes du bois de son coffre y furent n longtemps conservés. C’est peut-être celui dont a écrit » Moïse, le législateur des Juifs. »

Saint Jean Chrysostome parle aussi des débris de l’arche subsistant au sommet de l’Anirat : De perfection, carit. t. VI, p. 3o0, ed. Gaume.

20) L’extrait d’Abydène, dans le fr. lîJ, dit que c’était avec le bois même des débris de l’arche, qu’on faisait les amulettes que rapportaient les pèlerins des monts Gordyéens ; ici nous savons que c’était avec l’asphalte raclé sur les mêmes débris. C’est encore un trait de parenté de plus entre la narration chaldéenne et celle de la Bible, car dans la Genèse l’arche est enduite de bitume à l’extérieur et à l’intérieur.

Il est assez curieux de rapprocher le témoignage de Bérose sur les amulettes puissantes qui passaient pour fabriquées avec l’asphalte du vaisseau de Xisuthrus, de ce fait qu’on rencontre quelquefois des amulettes de basse époque, faites d’un morceau de bitume sur lequel sont gravées des inscriptions magiques et cabalistiques en lettres grecques. J’ai décrit un de ces monuments dans le Catalof/ue de la collection de M. le baron liehr^ antiquités, n“ 80.

Syncell. p. 38, D.

K«\ ittf\ Toü x«TaxXuff|xoî; itap9- (loia (x^v, oùx àicapdîXXaxTa Xifti (6 ’A6uSr|voç) o8t(o{‘.

Mct^ EùcStüpioyov SXXoi Tivi( ^p^av xat Sîatâpof', £ Kpôvo; itp05r,aa(vii pàv {atoùai itXî)9oî jpSpbiv Aaisîou te'* xcXcûct Sï nSv S Tt Ypappo(T(ov iyéyLtW't iv 'HXiouxô^ci iv SiincdÉpoioiv dnoxpû<|(Si. £istOpo< TaÜTa liciTtX^ai noi^sa^, e86éb>< Ik' ’AppxviTi; âv^nXciX* xal it«paut(x« piv xatcXa'p.€av( xi ix toS Oeoü ' Tp(Tri Si ^iptpÉïj iittl Suv ixônaae, furiti tüv 6pv(0b)v, icei'pijv iroiEupicvoc it xou YÎjv TSoisv toü 8SaTOc (xSüirav. At Si ixSeyofitvou cçEiç iteXaÎYEOç àu^t^ave'ot, ditopÉouaat 8xr\ xaOopptoovxat , itapi Tov ^toiOpov ixiaia xop.(^ovrai ' xal ire’ aÙT^oiv ftEpai. 'Üî Si TTjoi TpÉtr,«iv eotÛ/eêv (int'xaTO yip Si| TîTjXoü xaToIxXsot Toù< Tapaouç), 6eo( {xtv t; àvGpiüxtriv àtpavîî^ouoi, tô Si ttXoIov iv ’Apaevt^ TtepiaTtta ÇûXo)v dXx^i^âppaxa toIsiv ixt^topiot; Tvap»ix«o.

Easeh, jfrmen.Cbreit.p. 2 2 ,ed. Mai .

Abydeni de diluvio.

Deinde alii quidam dominati sunt, tandemque Xisuthrus, eut praedixit Saturnus futur am esse imbrium copiam die quinto • mensis Daesii; mandavitque ut libres omnes in Salis urbe Siparis conderet. Ea ubi Sisithrus praestitit, pansisque velis in Armeniam cursum direxit, statim deofaventenavim illuc appulit. Max tertio die quum imbrium vis quiesceret, misit aves aliquot explorandi causa num tellus undis emergeret.

Illae immensum tranantes continuumque et fluctuons pelagus, nulla inventa sede, qua pes subsister et, ad Sisithrum flexo cursu reversae sunt.

Très deinde dies moratus, denuo easdem mittebat : quae pedes lima oblitos reversae retulerunt. Continuoque ilium dii ex hominum conspectu eripiebant : navis autem in Ar-

tnenia sistebat, lignoque suo salutarem medelam regionis ejus incolis exhibât,

Âbydène raconte le déluge exactement de la même manière, en ces termes ;

Après Evedoreschus il y eut plusieurs rois, et enfin Sisithrus à qui Cronos annonça que le 1 5 du mois de Dæsius il y aurait une grande abondance de pluie. Le dieu lui ordonna donc de cacher tout ce qui composait les écritures dans la ville du Soleil à Sippara. Sisithrus ayant accompli ces prescriptions, navigua bientôt vers l’Arménie, car aussitôt la prédiction du dieu se réalisa. Le troisième jour après que la pluie eut cessé, il lâcha plusieurs oiseaux pour voir s’ils découvriraient quelque terre déjà sortie des eaux. Mais ces oiseaux, n’ayant trouvé partout qu’une mer prête à les engloutir, et ne pouvant se poser nulle part, revinrent auprès de Sisithrus ; il en renvoya d’autres. Ayant enfin réussi à la troisième fois dans son dessein, car les oiseaux étaient revenus avec les pieds couverts de limon, les dieux l’enlevèrent à la vue des hommes. Et du bois de son navire, qui s’était arrêté en Arménie, les habitants du pays font des amulettes qu’ils suspendent à leur col contre les maléfices.

l]Ce fragment a été également cité par Eusèbe i Praepar. Evang. p. 414, D ; et par Saint Cyrille : Conln Jul. 1, 1.

2] Une très-ingénieuse conjecture de Buttmann (üeôer

den Mythus von den Sündfluth, p. 22), adoptée par Richter {Berosi quae supersunt p. 28) , retrouve une forme tout à fait analogue du nom de Xisuthrus, SktjÔtiî, dans le passage où Lucien raconte la tradition diluvienne de Bambyce : De dea Syr, 12. Aeux«>.ta)va tov 2xu6éa, que l’on trouve aujourd’hui dans le texte, serait une faute de copiste pour Aeuxa>.îwva tov ïtouQéa ; et en effet CICT©EA a pu facilement se corrompre en ckï0ea.

3] La faute de la version arménienne se corrige par la seule comparaison avec le texte grec. Les copistes y ont purement et simplement omis le chiffre 10.

Syncell. p. D ; Euseb. Pratpar. Evang. IX, 14, p. 416, B.

’A6uTt|Voù.

’Evt'i S’oÎ Xlifouffi Tobc TTpÛTOu; dvaoyovTaî (a6Y'®'‘

}^ouv(i)6ïVTaî xa'i S^i Osiâv xaTOçpovi^aavTaî du-cfvovaî eTvai*, rûpatv ■fiXiSlTOV ittpctv, Il vüv Ba6uXü)v IsTiv t5S»i te aaiTOV sTvai xoû oôpavùü, xai Toù; àvlfxouç Oeoisi p«i)- OcovTsc ova'tpé'}<ai ittpl aÙTOÎot to p7|)^âvTipia • toù 6^1 tà ipsi'iïia Xt- YtoOïi BaSuXSva *. Tet<>ç oi Svxat ôpoYXuWuouî ix 6emv iroXûOpoov ‘ <p(i>v^|V ivïYxooBai* ■ [Acxi SI Kpôvw xal Tfnjv» ouorrîivBi noXs|Mv

Euseb.y/r««».Ci>rw.p.24,cd.Mai.

Abydenideturris aedificio'.

Ea tempestate prisci homines adeo viribus et proceritate sua tumuisse feruntur, ut etiam deos aspernarentur floccique facerent, celsissîmumque eum obeltscum • niterentur exstruere qui nunc Babylon appellatur. Quumque jam ilium proxime ad deos coelo acquassent, dii ventoruin adjutorio usi machinosum opus imbecillium irupellebant, humique prosternebant ; eaque rudera Babelis nomen con- Iraxerunt. Quippe eatenus unius sermonis usura freti homines erant ; tune autem a diis confusio varia et dissona linguarum ineosjqui una lingua utebantur, immissa est.

Deinde et Saturnus cum Titano proelio certabat.

Extrait d’Abydèüe :

On raconte que les premiers hommes, enorgueillis outre mesure par leur force et leur haute taille, en vinrent à mépriser les dieux et à se croire supérieurs à eux ; c’est dans

cette pensée qu’ils élevèrent une tour d’une prodigieuse hauteur, qui est maintenant Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les vents vinrent au secours des dieux et bouleversèrent tout l’échafaudage en le renversant sur les constructeurs. Les ruines en sont appelées Babylone, et les hommes qui avaient jusqu’alors une seule langue, commencèrent depuis lors à parler, par l’ordre des dieux, des idiomes différents. Ensuite une guerre s’engagea entre Cronos et Titan.

1] Eusèbefait encore allusion à ce passage d’Abydène, dans la p. 62 de l’édition de Mai.

2] « C’était, dit M. Maury (article diable dans V Encyclopédie nouvelle), nwe ancienne tradition, que des hommes forts et puissants, dépeints par l’imagination populaire comme deÆ géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et leur arrogance , le courroux céleste. Les prétendus géants n’étaient probablement que les premiers humains qui abusèrent de la supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation qu’ils tenaient des dieux, des secrets qu’ils avaient ravis au ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités, soit que la superstition des peuples enfants les crût réellelement fils de celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et jaloux des connaissances.

enseignèrent par la suite que ces géants impies avaient reçu la juste punition de leur orgueil, et qu’ils avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentées comme des actes de la colère divine ; quoi qu’il en soit, cette légende se répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce. »

Nous en avons ici la forme chaldéenne, qui était rattachée à la construction du gigantesque monument de la Tour des Langues. Lorsque la famille d’ Abraham émigra de la Chaldée, elle emporta cette tradition, comme beaucoup d 'autres dont ou rencontre l’expression dans la Genèse. Moïse la trouva généralement répandue parmi les Hébreux, aussi s’en erapara^t-il comme d’une forme allégorique éminemment propre à peindre d’une manière saisissante la violence et l’iniquité des hommes d’avant le déluge, et l’état de révolte contre les lois divines qui attira sur eux ce terrible châtiment. C’est ainsi que la tradition des géants trouva place dans la Genèse, dans un passage d’une couleur toute symbolique, qui a fort embarrassé la plupart des interprètes. « Quand les hommes eurent commencé à » se multiplier sur la terre et eurent engendré des filles, — » les enfants de Dieu (Bené Elohim), voyant que les filles » des hommes étaient belles, prirent pour épouses celles » qu’ils choisirent au milieu des autres. — Et Dieu dit ; » Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l’homme, » car il n’est que chair : et ses jours ne seront plus que i> de 120 ans. — Et en ce temps il y eut sur la terre les » Géants {Nephilim). En efiet, quand les enfhnts de Dieu i) se fïirentunis aux filles des hommes, elles leur donné-

7> rent pour enfants Héros {Giborim), qui sont fameux » dans l’antiquité. — Dieu voyant que la méchanceté des » hommes était grande sur la terre, et que toutes les D pensées de leur cœur étaient tournées vers le mal. en » tout temps, — se repentit d’avoir fait l’homme sur la » terre ; et il fut touché de douleur au fond de son cœur.

» — U dit : J’exterminerai de dessus la terre l’homme » que j’ai créé. » Genes. VI, 1-7.

Une précieuse indication des syllabaires d’^siur-èantpalCW. A. I. Il, 1, 1. 191) doit être notée ici, car elle nous fait retrouver dans les traditions du bassin de l’Euphrate et du Tigre une des expressions mêmes du récit de la Genèse. Un idéogramme assez compliqué, qui parait avoir eu le sens de « géant » et qui se compose du signe « grand », placé dans une enceinte sacrée pareille à celle qui enveloppe le signe a poisson » dans le nom symbolique et religieux de Ninive, est interprété en assyrien par le mot gabru, a héros, » le gibor de la Bible, et en accadien par l’expression composée uru-gal, dont le sens étymologique est a le grand de la ville » ou a du pays. » Une inscription babylonienne du xu° siècle avant notre ère (W. A. I. i, 66, 2) se sert du terme gabri aban^ « les héros de pierre » comme d’une locution consacrée et sans doute en rapport avec quelque légende populaire pour exprimer un idéal de vaillance. Et il est à remarquer que c’est encore ce mot "Oa que la Genèse (X, 9) emploie comme épithète qualificative de Nemrod. L'étude des tablettes astrologiques publiées par sir Henry Bawlinson dans le dernier volume desC«net/bm inscriptions ofWesternAsia conduit à rattacher à la science babylonienne tous les noms de catastérismes et tous les autres termes astronomiques employés dans le livre de Job. Dès lors il est bon de se souvenir de ce qui y est dit de la constellation du « géant, »

*J’DD» enchaîné dans le ciel (Job, ixxviii, 31). Nous avons là un nouvel indice de la tradition des géants chez les Chaldéens et les Babyloniens. Le kesil (voy. encore Job, IX, 9 ; Anos, V, 8) est la constellation d’Orion, à laquelle tous les peuples sémitiques donnent le nom de a géant, » (voy. le Thésaurus de Gesenius au mot S’DD) et qui pour les Grecs représentait aussi un géant tombé sous les flèches d’Artémis: Homer. Odyss. E, v. 121-124 ; Schol. ad. h. Ëustath. ad Odyss. p. 1527; ApoUodor. I, 4, 3 et 4; Ilorat. Carm. III, 4, v. 71 etsuiv.; Ilygin. Poet. astron. II, 34 ; Serv. ad Virgil. Æneid. I, v. 535; Nicandr. Theriac. V. 1 3 et suiv. ; Schol. a. h. l. ; Arat. Phaenomen. V. 635 etsuiv.; Schol. o. h. Eratosthen. Calaslerism., 7 et 32; Palæphat. Deincred. 5 ; Ovid. Fasl. V, v. 435 et suiv.

La croyancé populaire aux géants primitifs se conserva longtemps chez les Hébreux, dans une analogie complète avec ce qu’elle était chez les populations chananéenncs environnantes. On en trouve de nombreuses traces dans la Bible, où les géants finissent par être présentés comme une sorte de personnification des esprits mauvais. Ils y sont appelés Réphaîm, nom dont se servaient aussi les Phéniciens, et qui avait été également appliqué aux débris de la population de la Palestine antérieure aux Chananéens, que tous les récits représentent comme d’une taille gigantesque : voy. Munk, Palestine, p. 75 et suiv.

Les Réphdim gisent sous les eaux : Job, xxv, 5. c Les » voies de la femme débauchée, disent les Proverbes » (il, 10; IX, 18), conduisent dans l’enfer, quiestlademeure » des Réphaîm, qui corrompirent leurs voies avant le » déluge, et qui remplirent la terre de la frayeur de leurs » noms. j> Ce passage nous rend compte de l’enchaînement d’idées par lequel les anciens gé^ts, les Réphdim,- se

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transformèrent chez les Phéniciens en dieux Mânes. C’est ainsi que nous les voyons mentionnés à la ligne 18 de la fameuse inscription funéraire d’Eschmounazar, roi de Sidon. La Bible est remplie d’exemples dans lesquels le nom des Réphaïm s’emploie d’une manière assez voisine. Seulement, et eeci marque bien l’abîme qui sépare les doctrines des Hébreux et des Phéniciens, malgré certaines analogies dans l’emploi de termes communs aux deux peuples, aucune idée de réprobation ne s’attache dans la Phénicie aux Réphaïm; ils sont même l’objet d’un culte, comme les Mânes dans le monde classique, et un des mois de l’année phénicienne leur est consacré, le mois de méréphaîm, comme februarivs était consacré aux Mânes chez les Romains : voy. De Vogüé, Mélanges d'archéologie orientale, p. 20. Chez les Israélites, au contraire, les Réphaïm sont des âmes maudites devenues de vrais démons. Celui qui s’éloigne de la vraie doctrine ira habiter avec les Réphaïm : Proverb., xxi, 46.

Eschmounazar considère, au contraire, comme un châtiment de ne pas être associé aux Réphaïm ; les Champs- Elysées des Phéniciens sont donc devenus l’enfer des Hébreux, comme les noms des dieux du même peuple ont été pris par les fils d’Israël pour en faire des noms de démons. « Les Réphaïm eux-mêmes sortiront de leurs » tombeaux pour te louer, » dit le Psalmiste au Seigneur : Psalm. LXXVli, 1 et 2. Isaïe dit à son tour : « Les morts » ne ressusciteront pas : les Réphaïm ne vivront pas; car » tù les as réduits en poudre, et tu as effacé jusqu’à la » mémoire de leur nom » : xivi, 14; et plus loin le même prophète ajoute, en parlant des Israélites, que Dieu les ressuscitera en faisant tomber sur eux une rosée de lumière, qu’au contraire il fera tomber sur leurs ennemis la terre qui recouvre les Réphaïm : xxYi, 19.

La tradition des géants est une de celles qui sont communes aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouscbites. Nous la retrouvons en Grèce dans les mythes successifs, et qui sont la répétition l’un de l’autre, des Titans et des Géants, et de leurs luttes contre les dieux Olympiens. Mais en Grèce, de même que dans l’Indei cette tradition a perdu presque entièrement le caractère humain et historique qui y reste si fortement empreint dans la Bible et dans les récits religieux de la Chaldée. La révolte des Titans et celle des Géants, comme la lutte des Asura contre les dieux, sont devenues des mythes purement naturalistes, où les adversaires des immortels personnifient les forces telluriques : voy. Maury, Histoire des religions de la Grèce, 1. 1, p. 244. Pour trouver une forme où la tradition s’éloigne un peu moins des données admises à Babylone, il faut prendre la légende des Aloades, qui reproduit une troisième fois le même récit, mais avec un caractère plus humain : Homer. Iliad. E, v. 385; Odyss. A, v. 305 et suiv. ; Pindar. Pyth. IV, v. 156; Apollodor. I, 1, 4; Pausan. ix, 22, 5; 29, 1 ; Diod. Sic. V, 50 et 51 ; Hygin. Fah. xxvill ; Philostrat. Heroic. I, 3; Vit.Sophist. U, let2;Virgil. Æneid. VI, V. 582.

3] Le traducteur arménien n’a pas compris le mot Tufci; et il en a fait un obélisque. Dans la Préparation Evangélique d’Eusèbe, à partir d’une certaine époque, une glose marginale expliquait Tupoiv par irupYov ; elle s’est ensuite introduite dans le texte, et de là la leçon fautive irjpyov TÛpaiv, que donnent les manuscrits de ce livre.

A\ Eusëbe, dans sa Préparation Evangélique, remplace cette phrase d’Abydène par une rédaction différente, de son propre crû, destinée à mettre en relief l’analogie delà tradition chaldéenne et du récit biblique : ’o èi tôitoî iv

M TÔv itûpYOv ù>xo5o[iii)oav, vOv BaSu>.ùv xaXïÎT«i Tfiv cûyyuffiv Toù iwpi TTiv ÂtatXtxTOv irpÛTOv èvapyouç. 'Eêpaïoi yàp -niv oûyy voiv BaêèTi xa>.où(n.

5] Euseb. text. vulg, itoXûôpa; Scalig. iroXuôpda; Syncell. ed. Goar iroXyôpwov; Cyrill. Alex. Conlr. Julian. I, \ :

ToXûOpoov.

6) a Toute la terre n’avait qu’une seule langue, et les » mêmes paroles. — Partis de l 'Orient, ils (les hommes) » trouvèrent une plaine dans le pays de Schinnaar, et ils » y habitèrent. — Ils se dirent entre eux : « Venez, » faisons des briques et cuisons-les au feu. » Et ils J) prirent des briques comme pierres, et l’argile leur servit ® de mortier. — Ils dirent : « Venez, bâtissons-nous une > ville et une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; » rendons notre nom célèbre, car peut-être serous-nous B dispersés sur toute la terre. » — Jéhovah descendit » pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils » d’Adam, — et Jéhovah dit : « Voici, c’est un seul » peuple et un même langage à tous; c’est là leur pre- » mière entreprise, et ils n’abandonneront pas leurs » pensées jusqu’à ce qu’ils les aient réalisées. — Eh » bien! descendons, et confondons-y leur langage, de » façon que l’un ne comprenne plus la parole de l’autre. » » — Et Jéhovah les dispersa de cet endroit sur la surface

» de toute la terre ; alors ils cessèrent de bâtir la ville. — » C’est pourquoi on la nomma Babel, car Jéhovah y con- I) fondit le langage de toute la terre, et de là Jéhovah les » dispersa sur toute la surface de la terre. » Genes. XI, i -9.

Voici encore un des points où le récit de la Bible est de la manière la plus frappante identique, jusque dans les détails de forme, avec la tradition babylonienne. Celle-ci est présentée de la manière la plus simple dans l’extrait d’Abydène, sans cette intervention du personnage de la Sibylle, que nous offre l’extrait d’Alexandre Polyhistor, fragm. 18.

Il est vrai que quelques savants ne croient pas • cette légende fortancienne » (Tuch, Kommenlar iiberdie Geneiis, p. 266; Renan, Histoire des langues sémitiques, 1" édition, p. 31); ils seraient presque disposés à en regarder la mention dans l'ouvrage de Bérose comme un résultat de l’influence des livres hébreux. Mais nous ne saurions admettre cette manière de voir. Si les Juifs ont joué un grand rôle intellectuel à Babylone, ce n’a été que dans les premiers siècles après l’ère chrétienne, quand le sacerdoce chaldéen, tombé dans une complète décadence, ayant oublié ses traditions scientifiques, et ne sachant plus lire les textes où ses traditions étaient contenues, se désorganisa et ne fut plus qu’une corporation d’astrologues et de charlatans. Mais il ne pouvait pas en être de même à l’époque d’Alexandre le Grand et de Séleucus, quand Bérose écrivait son livre. Les grandes écoles des Chaldéens étaient encore florissantes, leur sacerdoce puissamment constitué, en possession de toutes les traditions, qu’il lisait, comme le fit Bérose, dans les anciens documents cunéiformes. Comment admettre qu’il eût emprunté aux Juifs, dont l’influence n’avait pu avoir encore ni une bien longue durée ni une intensité bien profonde, une

tradition aussi importante que celle de la dispersion des langues? Nous constatons, à chaque pas que nous faisons dans ces études, la vérité de ce qu’a dit Bérose, qu’il avait recouru aux sources antiques et indigènes et qu’il avait composé son ouvrage uniquement d’après ces sources. Ce qu’il raconte de la Tour des langues ne doit pas faire une exception, et s’il a admis ce récit, c’est qu’il l’avait réellement lu dans les textes cunéiformes, ou entendu dans les enseignements des écoles sacerdotales.

D’ailleurs, nous avons la preuve décisive du caractère entièrement national et de l’antiquité de cette tradition chez les Babyloniens, dans l’allusion formelle qu’y font le plus important et le plus ancien des noms mystiques de Babylone, et l 'expression idéographique du. nom de Borsippa. Le nom de Babylone dont nous voulons parler est celui qui signifie « la ville de la racine des langues, » compo.sé des trois caractères qui seraient comme phonétiques din-lir-ki (voy. notre Essai sur un document malliémalique chaldéen, notes, p. 11). Quant au nom idéographique de Borsippa, il ne faut pas le traduire « la ville de la dispersion des tribus, » comme l’a fait M. Oppert en iSo9 (Expédition en Mésopotamie, t. II, p. 89; voy. Etudes assyriennes, p. 96-98), et comme on l’a souvent répété depuis sans vérification ; les deux caractères qui le composent, suivis du déterminatif de « ville, » n’ont pas en effet le sens de « disperser » et de « tribus; » le premier était le résultat d’une erreur, aujourd’hui reconnue, le second ne repose sur aucune justification. Mais de ces deux caractères l’un est expliqué dans les syllabaires par badamu, a balbutier » (W. A. I. il, 36, 1 , col. 2, 1. 2), l’autre par sappu, « parole, voix » (W. A. I. ii, 2, 1. 350); le nom de cité composé de leur réunion est donc « la ville du balbutiement des paroles. » On ne saurait trouver une

expression plus nette de la tradition de la c confusion des langues. »

Il n’est pas jusqu’à l’étymologie factice de tirée de

la racine "ÿo, « confondre, » à laquelle nous ne croyions devoir reconnaître une origine réellement babylonienne. Elle est exprimée dans la Genèse, et en même temps elle n’est pas moins formellement indiquée dans l 'extrait de Bérose par Alexandre Polyhistor, fragm. 18, comme elle est assez clairement impliquée par la façon dont l’extrait d’Abydène attribue le nom de Babylone aux ruines mêmes de la Tour. Sans doute cette étymologie est contraire à la véritable origine du nom, lequel est Bab-Ilu, « la porte dudieu//u, » équivalent du nom accadien Kâ-Dingira; mais de tels jeux de mots étymologiques étaient tout à fait dans le goût babylonien, et nous avons eu l’occasion d’en signaler un que révèlent les difiFérentes formes orthographiques du nom du pays d’Elam : Essai sur un document mathématique ehaldéen, notes, p. 11. Le jeu de mots était d’ailleurs appelé tout naturellement par la lecture prononcée Babüu, s’appliquant au groupe idéographique composé des trois signes « racine — langue — ville. » On pourrait même en retrouver la trace dans la variante d’orthographe phonétique où le nom de Babylone est écrit non plus comme un composé de deux mots, Bab-Ilu ou Babiliu^ mais comme un seul mot, Babilu, tracé avec les caractères 6a-6t-/u : voy. les differentes variantes de l’orthographe de ce nom dans Norris, Assyrian dictionary, t. I,p.70.

En revanche, la mention développée de la légende de la confusion des langues que M. Oppert [Études assyriennes, p. 91-132) avait cru trouver dans l’inscription commémorative de la restauration de la tour à étages ou pyramide de Borsippa (le Birs-Nimroud des Arabes actuels) par Nabu-kudurri-usur (W. A. 1. 1, 51, 1), mention dont

nous avions admis l’exactitude {Manuel d’histoire ancienne deVOrient, 3* édition, t. I, p, 37), doit être désormais rayée des ouvrages scientifiques. C’est seulement en y cherchant des combinaisons d’idéogrammes insolites que notre savant assyriologue, qui était loin d’avoir acquis alors la sûreté d’interprétation à laquelle il est parvenu aujourd’hui, et qui tâtonnait encore dans les débuts d’une science en grande partie créée par lui, est arrivé à traduire de la manière suivante le passage qui termine la première colonne et commence la seconde : « Le temple des sept » lumières de la terre, et auquel se rattache le plus an- » cien souvenir de Bossippa, fut bâti par un roi antique » (on compte de là 42 vies humaines), mais il n’en éleva » pas le faîte. Les hommes l’avaient abandonné depuis les » jours du déluge, en désordre proférant leurs jiaroles. Le » tremblement de terre et le tonnerre avaient ébranlé la » brique crue, avaient fendu la brique cuite des revête- » ments ; la brique crue des massifs s’était éboulée en for- » mant des collines. » En réalité le passage ne dit rien de pareil. Il est écrit en entier phonétiquement, et le sens en est aussi clair que simple. Nous le reproduisons ici avec une traduction interlinéaire.

Bit y(amami V II irsit zikurat Barzipa Sa

Templum luminum septem terrae, memoriale Borsipporum, quod

Sarru mayiri ipuS va XLII ma^ar

rex primas fecit et (in) quadraginta-duobuc mensuris agrorum

yuzakkiru va la yulla resaSa ultu yum rikut

perfecit, et non elevavit caput ejus, inde a diebus diluvii

innamu va la SutiSuru muse meSa zunnuv au

dereliquerant, et abaque cura canalium aquarum ejus pluriae et

radu yunassu libittuSa agtirri ta^lubtiSa

tempestaa disperserant argillam eju8,lateres coctiles tegumentorum eju$

uptatti libitti kummiSa iiSapik tilnniS.

diffiderant, argilla molis interioria ejus effuta erat in colles.

« Le temple des Sept lumières de la terre, le monument » des souvenirs de Borsippa, a été construit par le roi le » plus antique ; il lui avait donné 42 mesures agraires » (de superficie), mais il n’en avait pas élevé le faite. » Depuis les jours du déluge on l’avait abandonné sans » entretenir ses déversoirs d’eaux (pluviales) ; aussi les » pluies et la tempête avaient dispersé la construction » en briques crues, les revêtements en briques cuites » s’étaient fendus, la brique crue des massifs s'était » éboulée en formant des collines. »

L’expression D’D KÏTID se retrouve dans Isaïe (XLI, 18), aussi ni sir Henry Rawlinson {Journal of lhe Royal Asialic Society y t. xvm, p. 31), ni M. Fox Talbot (Zèit/. p. 38) ne l’ont-ils méconnue et ne se sont-ils trompés sur la signification du membre de phrase dans lequel elle est insérée. Mais nous croyons que ces deux érudits se sont trompés quand ils ont voulu assimiler yum rikut à l’expression très-habituelle dans les textes yumi ruquli, « des jours reculés ; » la rigueur philologique ne permet pas d’admettre la substitution du 3 au p (1) ; aussi dans cet endroit continuons-nous à traduire de même que M. Oppert.

La tradition de la Tour des langues porte en elle-même la marque incontestable de son extrême antiquité. S’il est

(I) Elle est pourtant admise presque à chaque instant par les assyriologues de l'école anglaise; mais nous croyons que c’est une conséquence fausse tirée d’un fait mal interprété. Il est certain que le signe

lequel représente avant tout la syllabe là, s’emploie dans un

grand nombre d’exemples tout k fait certains pour exprimer qi. Mais on ne trouve jamais ka ou ku pour qa ou qu. Le 3 et le p ne se confondaient donc pas dans la langue assyrienne comme le p et 'le J dans la prononciation locale de Babylone. Seulement le signe' que nous avons cité avait la double valeur de ki et de qi, laquelle doit être désormais notée dans les syllabaires. C’est pour cela que le caractère représentant exclusivement qi est d’un emploi si rare dans les textes.

tout naturel de voir présenter dans la Bible comme une révolte impie, qui excite le courroux du ciel, la construction de ce premier et colossal monument de l’idolâtrie sabéiste qui devait prévaloir à Babylone, la chose est étrange dans les traditions du sacerdoce chaldéen, oùBérose avait trouvé ce récit ; elle ne peut s’expliquer que comme un écho de la conscience des âges primitifs résistant encore à rétablissement des nouvelles doctrines religieuses, écho que le triomphe définitif de ces doctrines ne parvint pas à étoufier.

Pour les Chaldéens, du reste, cette tradition ne s’appliqua pas toujours au même lieu. Il résulte d’une précieuse glose introduite dans le texte du prophète Isaïe (X, 9) par la traduction grecque des Septante, qu’une version du récit plaçait la Tour des langues dans la ville biblique de Kaltieh {hikal-Anu?),q\\e le Talmud de Babylone {Yoma 10 a) identifie à Nipur (ce n’est pas en effet Akkad qui est identifiée à Nipur, comme nous l’avons dit par erreur è la p. 43, mais bien Kahie/i). Le traducteur grec semble avoir eu, du reste, pour cet endroit un texte différent du nôtre, car, tandis que l’hébreu, tel que nous le possédons, dit :

« Est-ce que mes princes (vassaux) ne sont pas des rois? » Est-ce que Kalno n’est pas comme Karkemiseh , Hamath » comme Arpad, et Samarie comme Damas? » la version des Septante porte : Oùx éXaëov ttiv y wpav tyiv énmù> Baëu'Xwwf x«l Xa^âvrç, O'j 6 irjpYOç (o/.o'îopcéOyi , xat eXaêov ’Apaêiav xal AapiaffxQv xal Saaapsiav. Il est bien vraisemblable que l’interprète alexandrin , dans le membre de phrase itSn

TjSs. aura pris la première partie du nom géographique pour l’araméen lO’IS , « forteresse, » ce qui est étymologiquement vrai; mais il ne l’aurait pas fait et n’aurait pas eu l'idée d’assimiler cette forteresse à la fameuse Tour, s’il n’avait pas eu connaissance de quelque tradition

qui la plaçait à Kalneli, l’un des plus vieux centres reli“ gieux de la Babylonie.

Mais l’opinion la plus gcncralement admise chez les Chaldéens paraît avoir été d’accord avec les données de la Bible pour placer la Tour des langues dans le voisinage immédiat de Babylone. Elle la reconnaissait dans la grande tour à étages de Borsippa, si imposante par sa masse énorme et qui, nous venons de le voir attesté par Nabu-kudurri-usur, était précisément demeurée inachevée depuis un temps immémorial. Le Talmud de Babylone [Beresil rabba, A2 a) dit que c’est à Borsippa que les langues ont été confondues, et change le nom de ce lieu en de ^53 et »]D; c’est aussi pour cela

qu’une autre autorité talmudique (voy. Rappoport, Kerem hemed, t. VI, p. 129) dit que l’air de Borsippa faisait perdre la mémoire. Sur ce point comme sur plusieurs autres, les Juifs de Babylone ont recueilli et adopté la vieille tradition indigène. Eu effet la forme idéographique du nom de Borsippa, « ville du balbutiement des paroles, » ne laisse pas de doutes sur la localisation de la tradition de la Tour des langues dans cette ville, et son application à la grande pyramide, la plus haute de tout le bassin de l’Euphrate, qui s’y élevait. Et c’est sans doute pour cela que le rédacteur de l’inscription de Nabukudurri-usurj jouant sur l’assonnance de rikut et de ruqut, et rappelant la liaison des deux souvenirs du déluge et de la confusion des langues, a dit que ce monument avait été abandonné « depuis les jours du déluge » au lieu d’employer l’expression ordinaire en pareil cas, a depuis des jours reculés. »

La tour, ou pour parler plus exactement, la pyramide à étages de Borsippa, était un temple consacré aux « sept lumières de la terre, » c’est-à-dire au soleil, à la lune et

aux planètes, en un mot aux sept grands corps sidéraux auxquels les Babyloniens avaient dédié les jours de la semaine. C’est ainsi qu’un autre temple du même type dans la ville Chaldéenne àHIruk, était dédié aux mêmes sept corps sidéraux, adorés sous la forme de bétyles (voy. notre Mémoire stir le culte des bétyles chez les Chaldéens, dans les Comples-rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, 1868, p. 318-322); delà le nom de« temple » des sept pierres noires » donné à cet édifice (W. A. I. Il, SO, 1. 20) et celui de « la ville des sept pierres noires » appliqué à la cité dans laquelle il s’élevait (W. A. I. Il, 50, 1. 5o-57.) La pyramide de Borsippa était considérée par les Babyloniens eux-mêmes comme le plus antique monument de leur pays avec l’autre pyramide semblable qui s’élevait dans la cité royale ou l’acropole de Babylone même. En effet pour ces monuments on n’avait pas conservé, comme jiour les pyramides à étages à'Ur et d'Uruk, — bien vieilles cependant — le souvenir et le nom des fondateurs ; on n’osait en rapporter la construction à aucun prince des dynasties pleinement historiques, et on en faisait seulement l’œuvre d’un t roi très-antique » ou peut-être plus exactement, « du roi le plus ancien. » M. Op\)crt {E.rpéd il ion en Mésopotamie, t. I, p. 168-182; 200-216) a distingué, mieux qu’on ne l’avait fait avant lui, parmi les témoignages des écrivains classiques ce qui se rapj)orte à chacun de ces deux édifices, souvent confondus, et il a rassemblé tous les passages des textes cunéiformes relatifs à l'un et à l’autre. Mais nous croyons qu’il s’est trompé en supposant qu’ils appartenaient à des types différents et en attribuant à celui de l’acropole de Babylone la forme de la pyramide égyptienne habituelle, c’està-dire de la pyramide géométrique aux côtés incliné-, forme qui paraît avoir, au contraire, été tout à fait incon-

nue à l’architecture chaldéo-babylonienne, comme à celle de l’Assyrie. 11 nous semble même en trouver la preuve décisive dans la représentation d’un cylindre de la collection Landseer (Cullimore, Oriental cylinders, n® 35; Lü'ydvd, Culte de Mithra,Y>\. xxxiv, n“ 3), où l’on voit, à côté du groupe symbolique de deux lions debout qui, en se croisant, attaquent chacun un bubale, le dieu Marduk, accompagné de son nom en caractères archaïques, tenant la harpé à la main, debout sur le sommet d’une pyramide à étages et ayant près de lui la déesse Zarpanü, nue, vue de face, dans son attitude habituelle ; dans le champ sont répandus dix globules qui figurent autant d’astres, sans doute les sept étoiles de la Grande Ourse et les étoiles voisines que le livre de Job (xxxvni, 32) appelle a ses petits. » Pour quiconque se reportera aux témoignages des diverses inscriptions de Nabu-kudurri-usur, réunis par M. Oppert {Expédition en Mésopotamie, t. I. p. 178 et 179) sur la consécration de la pyramide deBabylone isBel- Marduk et à son épouse Zarpanü (1), il sera impossible de méconnaître cet édifice dans celui sur lequel le cylindre dont nous venons de parler place debout le dieu spécial de la grande cité.

Revenons à notre tour ou pyramide à étages de Borsippa. Vu sa prodigieuse antiquité, on peut la considérer comme ayant été, avec celle de Babylone, le prototype de tous les édifices religieux de l’ancien empire de Chaldée, qui reproduisaient invariablement la même donnée d’une pyramide à étages, composée d’une série de hautes

(1) Nous signalerons de plus la curieuse explication que donne une tablette (W. A. l.ii, 30, 1, revers, 1. 14) de S'aÿgnlu, nom de la Pyramide de Babylone, p.ir lui Elaluv, « la colline du dieu IClatuv.» Ce dernier nom (est donné eomme synonyme de Warior, appellation accadiennc deitfardwi W. A. 1. U. 30, 1, i. 19).

terrasses carrées ou en parallélogrammes, superposées, en retraite les unes sur les autres sur toutes leurs faces, de telle façon que celle d’en bas occupait une très-grande surface, tandis que celle du sommet était fort étroite : voy. G. Rawlinson, The five great monarchies, t. I, p. 93-103; notre J/anwe/ d’histoire ancienne de TOrient, 3* édition, t. II, p. 33 etsuiv.; H. Cavaniol,Les monuments dans in Babf/lonie et l’Assyrie, p. 73 et suiv. Les angles de l’édifice étaient toujours — sauf une exception sur laquelle nous reviendrons dans quelques instants — exactement orientés vers les quatre points cardinaux : voy. Loftus, Traoels in Chaldœa and Susiana, p. 128. Le nombre des étages successifs n’était pas fixe et variait de trois — comme au grand temple d’Ur : voy. Loftus, Travelsin Chaldœa and Susiana, p. 128 et suiv. ; colonel Taylor, Journal of the Royal Asialic Society, t. XV, p. 261 et suiv. ; G. Rawlinson; The five great monarchies, t. I, p. 96-99 — à cinq — comme dans la pyramide d’une ville chaldéenne représentée dans un bas-relief de Koyoundjik : voy. G. Rawlinson, The five yreat monarchies, t. I, page 393 — et à sept, nombre que nous verrons avoir été celui des étages de la tour de Borsippa après sa restauration ; ces nombres ont tous une signification symbolique et astronomique, ils correspondent à la triade du soleil, de la lune et du dieu de l’atmosphère, aux cinq planètes et aux sept grands corps sidéraux qualifiés d’errants. Sur la plate-forme supérieure s’élevait une petite chapelle ou chambre carrée, richement ornementée, dans laquelle était l’image de la divinité du temple ; voy. la description des ruines du temple pyramidal d’Âbou-Schahreïu par le colonel Taylor : Journal of the Royal Asiatic Society, t. XV, p. 405-408.

La donnée de ces constructions sacrées, que du x* au

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VI* siècle av. J. C. on appelait d’un nom qui parait avoir été inconnu aux époques plus anciennes, ziggurral ( l ), était en rapport avec la nature essentiellement astronomique du culte chaldéen dès sa première origine. On croyait ainsi se rapprocher des corps célestes, objets de l’adoration publique, et on créait de véritables observatoires pour en suivre le. cours ; c’est ce que Diodore de Sicile (II, 9) dit formellement de la pyramide de la cité royale de Babylone. Le temple pyramidal des Chaldéens était comme une imitation, une reproduction artificielle de la mythique « Montagne de l’assemblée des astres, » le harmôad d’Isaïe (XIV, 4-20), que la tradition sacrée plaçait au Nord, et dont il est encore question dans les livres des Sabiens ouMendaïtes, héritiers d’une partie des doctrines de l’ancien paganisme du bas Euphrate : Norberg, Codex nasaraeus, t. L, p. 4 et 6 ; Mohammed ebn-lschaq in- Nedîm, dans Chwolson, Die Ssabier wid der Ssabismus, t. II, p. 1 et suiv. ; voy. Gesenius, Comtnentar ueber den lesaia, t. II, p. 324. Nous renverrons, du reste, le lecteur à ce que nous avons dit plus haut de cette notion astronomico-religieuse, dans la note 16 du fragm. 13.

La même notion, sous la même forme plastique, se retrouve encore dans la fameuse vision de Jacob (Genes. XIVIII, 11-22), ainsi que mon père l’a depuis longtemps remarqué [Nouvelle galerie mythologique, p. 51). Le dieu, qui doit devenir celui de la race, y apparaît en elFet en songe au patriarche ; il voit ce que l’on traduit généralement par une échelle ou un escalier de la racine

(1) Ce mot paraît une .corruption populaire de celui de sthirat, dc*la racine que nous venons de voir tout à l’heure appliqué à la Tour

de Borsippa. Dans les idées babyloniennes, chaque ville avait sa ctturat, c'est-à-dire son monument par excellence, son t- moin des âges primiiifs, et naturellement cette qualification s'était constamment appliquée à des orramides, puisqu'elles étaient les plus vieux édifices religieux des pays.

qui touche le ciel, et que les anges montent et descendent ; Jéhovah est placé au sommet de cet escalier. « Pour nous faire une idée exacte de cette apparition, dit mon père, nous devons nous figurer une masse isolée qui s’élève en diminuant progressivement de hauteur avec des assises en retraite, en un mot, une pyramide à degrés comme celles de l’architecture babylonienne. Les monuments égyptiens, et entre autres un bas-relief du grand temple de Denderah publié dans l’ouvrage d’Egypte {Antiquités, t. IV, pl. xili), nous montrent précisément sous cette forme l’échelle si célèbre dans les mystères du paganisme. » Ce qui achève de le prouver c’est que Celse, dans sa description des mystères mithriaques (Origen. Adv. Cels. VI, p. 616, B), employait d’une manière tout à fait analogue le terme d’ <t échelle, » x>.îaa$. Il n’est pas en effet possible de méconnaître dans l’échelle mystique dont il parle, ù sept portes consacrées aux sept planètes, couronnée par une huitième porte, une copie certaine de la vieille pyramide chaldéenne, avec ses étages consacrés aux différents corps sidéraux et au sommet sa chapelle supérieure.

Au reste, comme l’a fait voir mon père, tout le récit biblique relatif à cette célèbre vision est empreint, du moins dans la forme extérieure, de l’influence manifeste des religions des peuples au milieu desquels vivait alors la tribu patriarcale d’où descendirent plus tard les Iraélites. oc Jacob arrive, vers le coucher du soleil, en un lieu tout parsemé de grosses pierres. Ces lieux dans l’Orient étaient l’objet d’une vénération superstitieuse. An vi* siècle de notre ère, on y menait encore ce qui restait des dévots du paganisme (Damasc. ap. Phot. liiblloth. cod. 242, p. 342 et 348, ed. Bekker; Müiiter, Vergleich der von H immel gefallenen Steine mit der Pcchjlien: cf. Ch. Lonormant, A'b««.i4nn. del’lnsl.Arch. t. I,p. 234). Jacob, pâtre

ignorant ou indifférent aux superstitions voisines, s’endort dans ces lieux, sans s’apercevoir qu’ils sont pleins de la présence des dieux, et prenant une de ces pierres sacrées, il la pose sous sa tête. Le contact de la pierre devient pour lui la cause d’une vision divine. . . . Aprèseette vision, Jacob se réveille, et en mémoire de l’échelle qui lui est apparue en songe, il dresse la pierre même qui lui a servi d’oreiller. Le lieu de l’apparition reçoit aussi de lui le nom de SkTID, c’est à dire a demeure de Dieu. » On doit reconnaître qu’ici, dans l’esprit du patriarche, une assimilation s’est établie entre la forme de l’échelle mystique et celle de la pierre qu’il a dressée en souvenir de cette échelle. La pierre ainsi dressée, et probablement de forme conique, appartient à l’ordre d’idées le plus général, peutêtre, dans les idées de l’Orient, et qui, suivant la dimension de l’objet ou la nature des matières employées, a produit les pierres levées, les pyramides, les tumulus ou les margemâh, amas de pierres aussi fréquents dans la Grèce que dans l’Orient.... » Ajoutons que les faits que nous venons de signaler sur le « temple des sept pierres noires » à üruk établissent aussi en Chaldée un rapport entre la pyramide et le culte des bétyles.

« Le texte sacré, réservé comme on doit s’y attendre, continue mon père, sur les révélations qui tendent à montrer la connexité première des cultes asiatiques et delà religion des flébreux, ne s’explique pas sur la valeur positive du nom de Stt“nO- Suivant la Genèse, c’est à la localité que Jacob impose ce nom mystérieux ; mais la gentilité elle-même est beaucoup plus explicite sur le sens des bœtyles, pierres sacrées qui sont la demeure de la divinité ou plutôt la divinité elle-même. Ce qui prouve qu’en consacrant la pierre sur laquelle il a reposé, Jacob n’accomplit pas seulement un acte commémoratif, mais

partage jusqu’à un certain point la foi dans la présence delà divinité dans la pierre, c’est ce qu’ajoute la Genèse, que le patriarche versa de l’huile sur la pierre qu’il avait dressée. Cette pratique est, en effet, celle que suivaient encore dans les premiers siècles du christianisme les plus superstitieux d’entre les païens (Damasc. ap. Phot. Bibliolh. cod. 242, p. 342 et 348, ed. Bekker; Theophrast. Characler. 16; Lucian. Alexand. 30 ; Minut. Fel. Oclav. p. 20, ed. Gronov. ; Arnob. Adv. gent. 1,39). Les pierres ainsi honorées n’étaient pas seulement à leurs yeux la demeure de dieu, mais encore le dieu lui-même,

le père vénérable, inN 3K, Abaddir (Priscian. V, p. 647, ed. Putsch. ; Augustin. Epist. xvii ad Maxim. Madaur). »

Le type sacramentel de la ziggurral passa, comme tant d’autres usages, de l’architecture des Chaldécns et des Babyloniens à celle des Assyriens : voy. G. Rawlinson, The five great monarchies, t. I, p. 394-399 ; et notre Manuel d'histoire ancienne de FOrienl, 3* édition, t. II, p. 199-201. Les ruines imposantes de construction de ce genre sont attenantes aux palais de Khorsabad (Dur- Éaryukin), de Nimroud [Kalaj) et de Kalah-Scherghât {Al-Assur)', l’inscription de èin-ay(ê-irib dite du cylindre de Bellino (1. 45 : L. 64), mentionne aussi une ziggurrat comme voisine du grand palais royal de Ninive. Celle de Nimroud paraît, d’après les recherches de M. Layard, avoir eu cinq étages (Layard, Nineveh and Babylon, pl. en regard de la p. 123 ; Monuments of Nineveh, 2* ser. frontispice ; G. Rawlinson, The five great monarchies, t. I, p. 393,1, celle de Khorsabad, d’après les fouilles de MM. Place et Thomas, en avait sept (Place, Ninive et l'Assyrie, pl. 36 et 37). La ziggurrat assyrienne, dans la donnée générale de sa masse, reproduisait fidèlement la

forme des vieux édifices sacrés delaChaldée, très-légèrement modifiée par une extension moins grande de la base, et une retraite un peu moins prononcée des étages les uns 'sur les autres, de manière à être plutôt désormais une tour qu’une pyramide, tour extrêmement élevée, du reste, puisque celle de Khorsabad avait i3 mètres de haut et celle de Nimroud près de 200 pieds anglais. Mais cette espèce de construction, dont l’érection est fréquemment mentionnée par les rois dans leurs propres annales, ne servait plus de temple en Assyrie comme en Chaldée sous le premier empire, et comme elle continuait à Babylone jusqu’à la ruine de cette ville. Le sanctuaire qui couronnait l’étage supérieur des pyramides clialdéennes avait été supprimé. La ziggurrat des palais assyriens n'était plus qu’un simple observatoire au sommet duquel les prêtres astrologues, élèves des Chaldéens, suivaient les mouvements des étoiles et cherchaient à y lire l’avenir. En effet les Assyriens avaient de véritables temples, d’un type tout différent et dont le style architectural ressemblait fort à celui de leurs palais. On n’a encore fouillé aucun des grands édifices sacrés de l’Assyrie, dont la splendeur devait sans doute pouvoir rivaliser sur certains points avec ceux de l’Egypte. Mais les explorateurs des monuments de cette contrée ont retrouvé à Nimroud, à Khorsabad et à Koyoundjik des temples de dimensions restreintes, mais décorés avec un très-grand soin, qui font partie des dépendances des palais et doivent reproduire en plus petit les dispositions des grands sanctuaires : voy. Layard, Nineveh and Babglon, p. 352-339; G. Rawlinson, The five gréai monarchies, t. I, p. 399-402; et notre Manuel d’histoire ancienne de COrient, 3' édition, t. Il, p. 201 et suiv. Celui de Khorsabad e.st situé à l’angle ouest de la plate-forme supérieure, derrière le sérail. Ceux de

Nimroud (car il y en a deux) sont auprès de la ziggurrat.

Il est curieux de remarquer que la disposition par étages successifs des temples pyramidaux de la Chaldée se retrouve dans la plus antique des pyramides d’Egypte, celle de Saqqarah, bâtie aussi en briques, ce qui complète la ressemblance, laquelle peut-être n’était pas un simple tombeau royal comme les autres, mais avait un caractère plus sacré et servait de sépulture aux Apis de l’Ancien Empire : voyez Mariette, Bulletin archéologique del' Alhéneeutn français, 1856, p. 61 etsuiv. La grande pyramide de Saqqarah, si différente de donnée des autres pyramides égyptiennes — sauf les deux petites du groupe sud deGizeh, désignées sous les n" 4 et 5 dans l’ouvrage de Perring et Vyse, et la pyramide de Meydoun, lesquelles sont encore à étages en retraite les uns sur les autres, bien que bâties en pierre et non en briques comme celle de Saqqarah, les pyramides d’Esrypte reproduisent toutes la forme exacte de la pyramide géométrique — la pyramide de Saqqarah est, disons-nous, la plus ancienne de l’Egypte ; Manéthon l’attribue formellement au quatrième roi de la I” dynastie, qu’il appelle O'WtpT.ç (il est appelé Ata dans la nouvelle Table d’Abydos, contradiction que nousnenous chargeons pas d’expliquer) ; en effet les extraits d’Eusèbe et de l’Africain disent également que ce fut ce roi qui bâtit la pyramide de Kw/wan, nom qui est certainement celui de Saqqarah dans les textes hiéroglyphiques, Ka -kam. L’attribution de la pyramide à degrés de Saqqarah à la I" dynastie a été déjà énoncée par M. Mariette {Aperçu de r histoire d'Egypte, édition de Paris, p. 76), mais sans indication de ses preuves.

Une circonstance est piuit-êtrc de nature à appeler davantage l’attention sur le rapprochement qui s’impose à l’esprit entre la forme et la disposition extérieure de la

grande pyramide de Saqqarah et des temples pyramidaux de la Chaldée. Nous croyons avec M. Mariette que la pyramide aux pieds de laquelle fut construit plus tard le Sérapéura de Memphis était une sépulture divine, celle des plus anciens Apis, à cause de ses trente caveaux funéraires, tout différents de ceux des pyramides élevées pour servir de tombe à un seul roi, et surtout de la légende gravée sur la porte d’un de ces caveaux {Lepsius, Auswahl, pl. vii; Denkmœler, part. II, pl. II, nM), laquelle est précisément la légende royale donnée au taureau divin Apis sur plusieurs stèles du Sérapéum (voy. Mariette, Bulletin archéologique, 1855, p. 61). Or, l’idée de monument funéraire, l’idée d’un de ces cénotaphes divins dont on signale plus d’uq exemple dans les cultes du bassin de l’Euphrate, de la Syrie et de la Phénicie, en rapport avec leur conception des dieux lumineux et solaires, mourant et ressuseitant alternativement avec les diverses phases des saisons de l’année, cette idée n’était pas étrangère à une partie au moins des pyramides sacrées ou ziggurrul delà Chaldée et . de l’Assyrie. Elles étaient des tombeaux divins en même temps que des observatoires au sommet desquels les prêtres adoraient les astres en les suivant dans leur marche. Strabon (XVI, p. 738), Ctésias (Persic. 21, ed. Bæhr) et Elien [Var. hislor, XIV, 3) attestent que la pyramide de la cité royale de Babylone contenait le tombeau de Bel- Marduk, et ceci est confirmé par des expressions formelles des inscriptions de Nabu-kudurri-usur (1° Inscr. de la Compagnie des Indes, col. 2, 1. 43 et 4; col 3, 1. 24 et 25 : W. A. I. 1, 54; 2" Inscr. du Baril de Phillipps, col. 1, 1. 30 : W. A. I, I, 65; 3° Inscr. de Borsippa, col. 1, 1.17: W. A. 1. 1, 51 , 1 ; voy. Oppert, Eludes Assgriennes, p. 63-66). Diodore de Sicile (II, 7), d’après Ctésias- Amyntas, l’un des historiens d’Alexandre le Grand (ap.

Athen. xil, 4, 11) et Ovide [Melamorph. IV, v. 88), appliquent à la zigguratdu palais de Ninive, sans doute d’après une légende religieuse locale, le nom de tombeau de Ninus, c’est-à-dire de la forme du dieu Adar qui présidait spécialement à la grande cité assyrienne. Enfin M. Layard, dans le cours de ses fouilles à Nimroud (Kala-/) , a trouvé au centre de la majestueuse tour à étages de cette localité une chambre sépulcrale très-étendue (Layard, Nineveh and Babylon, p. 1^8), qui semble avoir tout à fait correspondu à ce qu’était dans la pyramide de Babylone « la demeure du repos {pnpaya, de la racine nSK) de Bel- Marduk. » Peut-être une orientation particulière dénotait-elle celles des ziggnrral qui étaient considérées comme des sépultures divines, car il est à remarquer que la pyramide de Babylone et la tour à étages de Nimroud ont leurs faces également tournées vers les quatre points cardinaux, à la différence de tous les autres monuments du même type jusqu’à présent connus, dont ce sont les angles qui correspondent aux quatre points de l’horizon.

L’orientation particulière dont nous parlons se trouve, par une coïncidence curieuse, et qu’il est bon de noter, être celle des pyramides funéraires de l’Egy[)te. Au reste, si celles-ci sont avant tout des tombeaux, une certaine part d’idées astronomiques entre dans leur conception.

« La destination funéraire des pyramides n’est pas douteuse, dit M. de Rongé. Leur orientation parfaite avait néanmoins fait soupçonner que leur forme n’était pas sans connexion avec le culte du soleil. Ces deux caractères sont pleinement confirmés par les scènes qui décorent les petites j)yramides votives de nos musées; ear elles offrent un mélange d’invocations funéraires et d’hommages au soleil » {Notice des monuments égyptiens du /jouvre, 2' édition, p. 118; voy. Mariette, Notice des

monuments du Musée de Boulaq, 2' édition, n“ 727 et 983). De là sans doute le nom de Xu4, a l’horizon orienté, » donné à la gigantesque pyramide du roi Xufu: voy. de Rougé, Mém. de l’ Acad, des Inscr. nouv. sér. t. ixv, 2* part. 261. Il iaut aussi comparer les trois édifices consacrés au soleil dans les environs de Memphis, et qui paraissent avoir été ruinés à l’invasion des Pasteurs, car il n’en est jamais question plus tard, édifices fréquemment cités dans les inscriptions memphites des premières dynasties sous les noms de Jta-sep, lia-sepu-hel et Ra-ashel, et que l’on représente comme formés d’une pyramide tronquée, au-dessus de laquelle se dresse un obélisque, ainsi qu’un gnomon gigantesque : voy. de Rougé, 3/e'm. de C Acad, des Inscr, nouv. sér. t. xxv, 2' part. p. 289 et 296. Remarquons de plus que dans les usages et les idées de l'Ancien Empire égyptien la pyramide n’est pas un tombeau ordinaire. Elle appartient seulement aux rois (qui l’ont aussi appliquée, mais très-rarement, à la sépulture de quelques-uns de leurs enfants), et ce type spécial de tombe esten rapport avec leur divinisation, qnijouait <in si grand rôle dans la religion de cette époque. C’est comme dieux que les rois sont enterrés sous la pyramide solaire. Celleci est un temple en môme temps qu’un tombeau, et toujours au pied de sa face orientale s’élève un édifice sacré, auquel est attaché un sacerdoce réservé aux plus grands personnages et où l’on adore, même avant sa mort, le roi comme la manifestation du dieu Soleil sur la terre.

On le voit, il y avait une parenté dans la conception première des pyramides en Egypte et en Chaldée, fait que l’on doit soigneusement notercomrae un des bien rares points de contact originaires des deux civilisations. Mais les Egyptiens développèrent et firent prédominer presque exclusivement le côté funéraire de cette conception, tan-

dis que les Chaldéens développaient et faisaient prédominer le côté astronomico-religieux. A la fois tombeau divin et temple du culte des astres à l’origine, la pyramide fut surtout un tombeau sur les rives du Nil, un temple sur celles de l’Euphrate et du Tigre.

La Tour de Borsippa, à laquelle il est bon de maintenir ce nom consacré par la tradition, afind’éviter toute confusion avec l’édifice analogue de la Cité Royale de Babylone, auquel les écrivains classiques réservent le nom de Pyramide, la Tour de Borsippa, disons-nous, conserva jusqu’à la fin de la monarchie babylonienne le nom accadien de Zida (Oppert, Etudes assyriennes, p. 34 et suiv.; Expédition en Mésopotamie, t. Il, p. 261 ; Norris, Assyrian dietiotiary, t. I, p. 13oj qui signifie « la main droite. » Une tablette bilingue traduit en effet à deux reprises succesives(W. A. I. Il, 19, 1. 24, cf. 27; 1. 53, cf. 1. 54) l’accadien it zidamu par l’assyrien ina imniya, « dans ma main « droite, » ce qui nepeut pas laisser de doute sur le sens du mot ztda. On trouve aussi le mot sidi, qu’on serait tenté d’identifier tout d’abord à zida, les deux consonnes z et 4 ayant une facilité particulière à permuter en accadien. M. Oppert [Expédition en Mésopotamie, t. II, p. 331) cite une tablette grammaticale expliquant sidi par l’assyrien qat kamuru, a la main du prêtre, de l’augure. » Nous n’avons pu retrouver ce passage dans les publications anglaises, peut-être est-ce faute de l’avoir assez bien cherché. Le nom accadien du point cardinal du sud, fréquemment employé comme allophone dans les textes purement assyriens, est sidi, « la droite, » exactement parallèle à l’expression arabe yemin. Il correspond àTassyrien ümtat (W. A. 1. II, 29, 1, verso, 1. 3), passé dans le langage astronomique des Arabes, et origine, par cet intermédiaire, de nos termes zénith et azimut. Cependant, malgré

ce qu’un tel rapprochenaent a de séduisant avec l’analogie de son et l’identité de signification de zida et de si-di, nous nous voyons obligé d’y renoncer. Ce sont là deux expressions synonymes, mais radicalement diflfcrentes au point de vue étymologique et grammatical. Dans des tablettes encore inédites dont nous avons vu la copie entre les mains de M. Oppert, un objet « qui n’est pas adroite » ne se dit pas nu sidi, mais si-nu-di, preuve décisive que si-di est une expression composée, formée de deux mots distincts. Zida est, au contraire, un mot simple, qui ne doit pas être décomposé. Nous en avons la preuve dans l’expression zidamu, car autrement, s’il fallait diviser zi-da, on aurait, d’après les lois de la grammaire accadienne, zi-mu-da.

Nous chercherons un peu plus loin à discerner l’idée symbolique qui a présidé au choix de ce nom de Zida. Bornons-nous pour le moment à remarquer que la zigurratdupalais assyrien àeKalax [Nimroud) le portait aussi (W. A. I. I, 3o, 2, 1. 7), sans doute en imitation de la Tour de Borsipa, etqu ùNinive même, au temps A'Àésurbani-pal, il y avait une pyramide Zida (L. 85, 1. \ et 2).

Nabu-kudurri-usur exécuta de très-grands travaux de restauration à la Tour de Borsi{>pa, comme nous l’avousdéjà dit tout à l’heure. Hérodote, qui la vit telle que l’avait arrangée le vainqueur de Jérusalem, la décrit eu ces termes, a C’est un carré régulier qui a deux stades en » tous sens. On voit au milieu une tour massive, qui a un » stade, tant en longueur qu’en largeur; sur cette tour , » s’en élève une autre, et sur cette seconde encore une » autre, et ainsi de suite, de sorte que l’on en compte » jusqu’à huit » : Herodot. I, 181. Les résultats assez contradictoires des recherches de Sir Henry Rawlinson [Journal ofthc Royal Asialic Society, t. XVllI, p. 1 -34) et

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deM. Oppert [Expédition en Mésopotamie, t. I, p. 204 et suiv.) laissent encore de grands doutes sur la restitution dumonument, et si Hérodote a décrit d’une manière exacte l’aspect général, il est certain que ses mesures sont fort exagérées et qu’elles ne cadrent ni avec les ruines actuelles, ni avec les indications de l’inscription même où Nahukudurri-usur racontait ses travaux. Les quatre angles de la tour à sept étages et du vaste soubassement massif qui la portait, étaient orientés vers les quatre points cardinaux. Deux des faces du soubassement avaient bien la longueur d’un stade babylonien (189 mètres) qu’Hérodote attribue à tort au côté de la tour elle-même, mais l’indication du texte que nous citions tout à l’heure et où il est dit que la superficie totale était de 42 mesures agraires communes, c’est-à-dire chacune de 3 ares et 60 mètres carrés (voy. notre Essai sur un document mathématique chaldéen, p. 64 et suiv.), prouve que ce soubassement n’était pas un carré parfait, comme le dit le père de l’histoire, mais un rectangle. La tour à étages, proprement dite, ne s’élevait pas non plus au centre du soubassement, mais à son extrémité sud-ouest, et l’étage inférieur parait avoir eu sur chaque côté 180 pieds babyloniens, de 0 m. 3lo. La restitution la plus probable donne au soubassement ~o pieds de haut et à chacun des étages de la tour 25 pieds, ce qui fait une hauteur totale de 250 pieds. En tous cas, les fouilles pratiquées par Sir Henry Rawlinson ont permis de constater que les sept étages avaient des revêtements offrant les couleurs symboliques des sept corps sidéraux, disposés dans l’ordre suivant en commenc^ant par le bas, noir (Saturne), blanc (Vénus), pourpre (Jupiter), bleu (Mercure), vermillon (Mars), argent (la Lune), et or (le Soleil). Cet ordre, en partant du sommet, est celui des jours de la semaine, dont l’origine est expliquée dans un

célèbre passage «le Dion Cassius (XXXVII, 19). C’est le même qui était suivi dans la disposition des murailles de la forteresse d’Ecbatane, qui offraient également des revêtements aux couleurs des sept corps sidéraux : Hérodot., I, 98; voy. la Note de sir Henry Rawlinson dans la traduction anglaise d’Hérodote par sou frère, t. I, p.242. C’est aussi l’ordre de succession des portes consacrées aux sept planètes dans l’échelle symbolique des mystères de Mithra : Origen. Adv. Cels., VI, p. 6/|6, B.

La ziggurrat du palais assyrien de Khorsabad avait, à son tour, d’après les recherches de MM. Place et Thomas (Place, Niniveet t’ Assyrie, pl. 36 et 37), sept étages aux couleurs planétaires. Mais l’ordre en était différent et ne correspond ni à celui des jours de la semaine, ni à celui que Diodore de Sicile (II, 30) donne comme admis par lesChaldéens — Mars, Vénus, Mercure, Jupiter, Saturne — ni à celui que nous offrent les tablettes astrologiques (W. A. I. II., 48, col. 1, 1. b0-5t; iii, 67, 6) — Mars, Vénus, Saturne, Jupiter, Mercure (1). C’était, en effet,

(1) Dana une matière aussi iiouTelle et aussi difficile, personne ne s’étonnera que l'on n’arrive à la vérité qu’après des tâtonnements souvent assez longs. Les ernmrs que l'on commet, les changements que des études ultérieures amènent è faire dans les opinions que l’on a d’abord émises, ne doivent pas, aux yeux de la saine critique, infirmer la valeur de nos méthodes de déchiffrement; ce sont des faits inévitables dans une science qui en est encore K ses débuts. Mais ce qu’on est en droit d'exiger de ceux qui s’adonnent à ces études est un soin minutieux à contrôler sans ce.sse les résultats qu’ils produisent au public, une parfaite bonne foi à reconnaître et h proclamer leurs fautes, sans s’obstiner à les défendre par amour-propre d’auteur; enfin, en même temps qu’ils corrigent eux-mêmes leurs assertions antérieures, une attention jalouse à en prévenir le leeteur pour éviter la confusion que pourraient faire naître dans son esprit des indications contradictoires. C’est pour cela que nous tenons h rectifier immédiatement ce que nous avons dit plus baut (à la p. 105) des noms assyriens etchaUléens des planètes. Une nouvelle étude des documents astronomiques et •strologiques nous a révélé, en effet, des changements importants à y introduire,

1* Le nom gt-nérique des planètes est bien lubat, mais il n y a pas à y chercher une étymologie sémitique. Le mot est accadicn et a pour cur-

toujours en commençant par le bas : blanc (Vénus), noir (Saturne), vermillon (Mars), bleu (Mercure), pourpre (Jupiter), argent (la Lune), or (le Soleil). Nous ignorons l’idée qui avait présidé à cette ordonnance insolite: voy.

respondant assyrien bibbu {Vf. A. I. ii, 6, 1 . 4 ; 39, 5, J. 61 ; 49, 3, 1. 44). Lubat et bibbu sont, du reste, originairement deux noms d'un quadrupède qu’il est encore impossible de déterminer (W. A. I. ii, 6, 1. 4). Appliqué ensuite aux planètes, il est leur désignation générique, ainsi que l’établit formellement \V. A. I. ni, 57, 6, 1, 67. Mais il appartient [dus spécialement à celles de Saturne et do Jupiter, dont les noms accadiens, hibat s'ak-us' et Iu6at jullau, contiennent toujours le mot lubat, qui n’entre pas en composition de ceux des autres planètes. Enfin, dans un sens encore plus restreint, la double appellation dont il s’agit désigne quelquefois à elle seule Jupiter, appelé daus deux exemples 6i66u (\V. A. I. Il, 48, I. 53 ; 49, 3, 1. 44) et dans un lubat (W. A. I. n, 49, 3, 1. 44). L’idée de qualifier les planètes par le nom d’un animal quadrupède est fort curieuse, et nous ne connaissons rien d'analogue chez aucun autre peupla i c'est une manière de les caractériser comme les astres qui marchent constamment au milieu des constellations immobiles, une autre forme de l’idée qui a produit chez les Grecs le nom de riXaviiTiiî. Au reste, lulim, une des appellations de la planète Saturne (W. A. I. ii, 48, 1. 52), est également le nom d’un quadrupède encore indéterminé (W. A. I.ii, 6, 1. 8); un rapprochement est peut-être & établir entre limut, l’une des appellations de Mars (W. A. 1. ii, 48, 1. 54), et »imu!, donné comme synonyme de ailuo, < le bélier » (W. A. I. ii, 6, 1. 9). Une quatrième planète, dont la désignation plus habituelle est malheureusement effacée (W, A. I. Il, 49, 3, 1. 39) reçoit l'appellation denumma, qui est encore un nom accadien d’animal, correspondant à l’assyrien zibu, t le loup > (W, A. I. ii, 6, 1. 1). Au reste, dans les fameux bas-reliefs de Maalta'i (Place, A'inies tl l'Auyrie, pl. 45) les dieux des planètes sont portés chacun par un animal différent.

2* L'assimilation de as'bat=zihzik à Vénus est certaine. 11 suffit pour l'établir définitivement du passage où il est dit que a at'bat est à son > lever la dame d'Agani, b son coucher la dame d'Crrul:| à son lever I>‘(ar s des étoiles, à son coucher Belit, dame des dieux» (W. A. 1. lit, 53, 2, verso, I. 34-37). Son nom acc.adien as'bat est interprété dans une tablette grammaticale par l'assyrien nabu, c prophète.» C’est donc la planète qui annonce le lever du soleil, Lucifer. Nous verrons, du reste, dans un instant, que cette qualification lui est commune avec Mercure.

3* Les identifications pour Mercure et Mars, que nous avions admises d’après les savants de l'école anglaise, doivent être échangées; le nom que nous prenions pour celui de Mars est le nom de Mercure, et «ic» vtrtd, La synonymie doit être ainsi rétablie :

dunpa uddu — dapinu — Mercure, ntèsanu = simut — Mars.

Les preuves de cette correction sont les suivantes. Lu nom assyrien du

cependant les ingénieuses remarques de M. Obry, dans son dernier ouvrage {Jéhovah et Agni, p. ISl et suiv. ).

« Dans la tour supérieure, dit encore Hérodote, il y » a une chapelle, dans cette chapelle un grand lit bien

dapinu signifiant, comme noos l’avons montré plus haut (p. 251) < le pro- > tecteur, » ne peut pas avoir été appliqué à Mars, dont on tenait Tinfluence pour funeste : Apul. Florid.^ p. 348; voy^. Gesenius, Commtntar übtr d«n luaia, t. II, p. 344. Il peut, au contraire, s’étre appliqué à Mercure, dont on tenait l'action pour intermédiaire entre le bien et le mal : ▼oy. Geseniua, Commentar uber den Ie$aia, t. 11, p. 342. D'ailleurs le nom accadien correspondant, dunpa uddu, paraît avoir eu le sens de « celui t qui accompagne le lever du soleil, » désignation tout a fait caractéristiquo de Mercure. A ces preuves philologiques, qu’on pourrait encore ne pas trouver suffisantes, se joignent des démonstrations plus décisives. Le recto de la tablette W. A. I. m, 53, 2, enregistre douze noms ditTérents donnés k la même planète dans chacun des mois do Tannée quand Marduk, c’est-à-dire la planète Jupiter, domine sur le ciel. Or, parmi ces noms, à côté de ceux de dunpa~uddu et de dapinu, nous lisons celui de a'akvsx'a, qui remplace également dunpa uddu dans la première colonne de W. A. I. Il, 39, 5. Or, ce nom de s’akvet'a correspond de la manière la plus remarquable au renseignement d'Hésycbius : leyè;, toO *Ep(xoî» &<rrr,p, Ba6uXu)viot. En général, il faut le noter en passant, les quelques données que fournit CO lexicographe sur les appellations astronomiques des Babyloniens sont très-exactes, car c'est lui aussi qui dit: Xw, vnv aeXrjvr,v (au lieu de aepvyjv que portent les éditions) BaêuXûvtoi. De plus, dans un texte eDCore*inédit copié par M. Oppert et dans une des tablettes astrologiques publiées (W. A. I. iii, 59, ô, 1. 5) il est dit que i'akves'a et os'6at sont les deux kakkabi nabi> c'est-à-dire les doux astres qui annoncent le lever du soleil. Ceci ne peut s’appliquer qu'à Mercure et à Vénus, et at'hat nous étant bien connu comme Vénus, il en résulte nécessairement que t'akvet'a est Mercure. Enfin cet astre est donné commedaos une relation étroite avec le soleil dans le rapport d'observations W. A . I. iii, 51, 9, et dans la tablette astrologique W. A. I . iii, 59, 14, où les savants anglais Tont pris à tort pour Jupiter, ainsi que dans W. A. I. ht, 59, 3, sans doute parce que le dieu Marduk était mentionné dans celte dernière tablette. Dunpa-uddu, synonyme de dapinu et de s'aàves'a, étant ainsi Mercure, nièranu est forcément Mars, car toutes les autres planètes ont des noms certains. Et U est assez frappant de voir dans la tablette W. A. 1. III, 59, 1, les augures de cette planète réunis à ceux de t'ak~xu\ que nous allons montrer être Saturne, car ce sont précisément les deux astres que les auteurs arabes désignent comme c la petite et la grande i infortune, > de même que Vénus et Jupiter sont c la petite et la grande » fortune. » L’importante rectification que nous venons d’énoncer est due à M. Oppert, qui a bien voulu nous la communiquer et nous permettre de la publier sous son nom ; mais nous y avons joint, pour Tappuyer, plusieurs arguments qui nous sont personnels.

4* Une interversion semblable, également constatée par M. Oppert,

» garni, et près de ce lit une table d’or. On n’y voit point » de statue, et personne n’y passe la nuit, si ce n’est une » femme du pays que le dieu choisit entre toutes, à ce » que rapportent les Chaldéens, qui sont les prêtres du

doit être opérée entre les planètes que nous avons désignées d'après les Anglais comme Jupiter et Saturne. La s^’nonymie est à en restituer :

(ubat guttav bihbu zz Jupiter, lubat s*ak-u$' — îulim ~ Saturne.

Le nom que nous lisions comme composé de deux idéogrammes, alap^ s*ama$\ se compose en réalité de deux phonétiques et doit être lu guttav; c’est ce qu’établit la variante gutte (W. A. I. ii, 49, 3, 1, 441. La valeur phonétique du signe qui veut dire idéographiquement c taureau » n’a encore été relevée par aucun assyriologue; mais elle est donnée formellement comme gut par la glose de W. A. I. ii, 54, 5, 1. 71. Une autre glose, de W. A. I. nr, 69, 4. 1. 63, semblerait indiquer pour le même caractère une seconde valeur syllabique, celle de yâr. Le mot accadien guttav est interprété dans une tablette (W, A. T.ti, 96, 1, 1.26)par l'assyrien pitnu i'a s*ami, « le sillon du ciel, «c'est-à-dire l’écliptique. Lubat guttav •st donc la planète qui suit le plus exactement l’écliptique, désignation qui ne peut s'appliquer qu’à Jupiter et à Mars; et ici on ne saurait penser à la planète Mars. D’ailleurs noua trouvons indiqué comme synonyme de ce nom un mot écrit phonétiquement mus’tanlu (W. A. 1. ii, 47, col. 1. 21), qui est à comparer au nom arabe de Jupiter, mus'fdri. En6n il est formellement dit que lubat guttav est kakkah Marduk, «l'astre 9 du dieu Marduk* (W. A. I. ii, 57, 1. 4; iii, 59. 2, 1. Il), dieu auquel l’attribution de la planète Jupiter est certaine.

L’identiHcation de Jupiter sufhraU pour entraîner celle de Saturne. Mais celle-ci est encore corroborée par des preuves frappantes. Le nom que nous avons lu à tort rut‘, en le regardant comme formé d’un idéogramme avec son complément phonétique, est accadien et doit se pro* noDCer s'ak-u%*. Cette expression est interprétée une fois en assyrien par s‘açu s'a ris'i, ce le sommet de la tête » (W.A. I. ii, 30, 1, 1. 1\ et une autre fois par riafuu, « élevé» (W. A. I. ii, 30. 1, verso, 1. 15). Lubat s'ak~Hs* est par conséquent la planète la plus haute dans les cieuz, ce qui caractérise Saturne iela manière la plus positive. Cependant encore plus décisif est le témoignage de 1a tablette qui explique t*ak-us* par èoiuanu (W. A. I. ii, 32. 3, I. 25). Elle nous met en effet en présence du nom bien connu que la Bible (Amos, V, 27). saint Epbrem, les livres des Mendaïtes et les lexicographes arabes nous disent tous avoir été celui de la planète Saturne dans une grande partie de l'Asie antérieure : voy. Gesenius, Commentar ueber den lesaia, t. Il, p. 334. et ce que nou avons dit plus haut. p. 124. Seulement l’existence de la forme assyrienne èatvanu détruit notre explication étymologique de kivan par kayan.

5* Les noms des planètes donnés dans la deuxième colonne de W. A. I*. II. 48, et que nous avons crus accadiens. sont les noms assyriens, tels qu'oD les prononçait dans la lecture; ceux qui sont enregistrés dans la

') dieu. Ceux-ci racontent, ce qui me semble peu croyable, -) que le dieu lui-même vient dans le temple et se repose » sur son lit. Pourtant à Thèbes d’Egypte la même chose » a lieu, suivant le dire des Égyptiens ; là aussi dort l’é- » pouse du Jupiter thébain (Amun). Toutes les deux » femmes, on le j)rétend, ne se donnent jamais à aucun » homme. C’est comme la prophétesse du dieu à Patara, » en Lycie, quand il y en a, car l’oracle n’y est pas en « permanence. Alors on l’enferme seule avec le dieu dans » le sanctuaire. »

Mon père (dans le Catalogue général des camées et pierres

première colonne du même document et reproduits dans W. A. I. iii, 57, 6, noms d’un usage beaucoup plus habituel, sont les noms accadiens, admis ensuite dans les textes assyriens comme idéographiques ou allo* phones. Nous avons corrigé dans ce qui précède les lectures que nous avions proposées d'abord pour plusieurs d'entre eux. La double liste des appellations des planètes dans les deux langues de Babyloue et de la Chaldée est donc à dresser de la manière suivante :

MOUS ACCADIBNS.

NOMS ASSTRIBNK.

PLANBT8S.

^ Lubat i*ak-us\ Lubat giUiav, At'hai.

Niheanu.

Dunpa-uddu,

Xulim.

Zibsik,

Simut.

Dapinu.

Saturne.

Jupiter.

Vénus.

Mars.

Mercure.

Ces noms sont les plus habituels, ceux que fournissent les catalogues énumérant les planètes; mais il y en avait encore de différents, et en assez grand nombre. W. A. I. iii, 5î. 2 nous fait connaître les douze nomade Mercure. Un fragment de tablette (W. A. !• ir, 49, 3) enregistre trois autres manières de désigner Saturne et onze manières de désigner une planète dont le nom habituel a malheureusement disparu. Dans la grande table des mouvements de Vénus (W. A. I. iii, 63), celte planète est constamment désignée par un nom idéographique différent de ceux que noos venons d’étudier, nin-stanno, mais dont le sens no peut pas être douteux, puisqu'un document l’explique par kakkab It'tar < l'étoile d'Js'tar > (W. A. I. ii, 59, verso, 1. 20). Dans un autre document (W. A. I. Il, 39, 5, 1. 69) îakudu est donné comme synonyme de Jupiter; d'où l’on pourrait conjecturer que le dieu élamite Laguda, adoré à Aiiiil (Fastes de S*ar^ukin, 1. 9, et dans plusieurs autres inscriptions de Khorsabad), présidait k la planète Jupiter. Mais il faut aussi se méBer de ce fait que plusieurs des noms qu'on pourrait au premier abord entendre ainsi ne ■ont pas des appellations réellement individuelles, mais des épithètes

— :nr. —

gravées de la Bibliothèque Impériale par M. Ohabouillet, p. 118) a reconnu une scène ayant trait à cet usage de présenter chaque nuit une épouse au dieu dans la Tour de Borsippa, sur le cylindre n* 374 de notre Cabinet des médailles. On y voit, en efiFet, « un dieu assis sur un thalamus que supporte une pyramide à degrés. Une femme en adoration semble lui amener une jeune fille, la tête et le sein nus, à laquelle il offre une fleur. » Le même sujet, avec quelques variantes, est retracé sur deux cylindres du Musée Britannique (Cullimore, Oriental cylinders, n"71 et 109) et sur un de la collection Landseer i Cullimore, n° 76). Yoy. encore Lajard, Culte de Mithra^ pl. XXVII, n”8etpl. liv, n° i (1).

qui s’appliquent K plusieurs planètes à la fois ; tel est at'kar, qui correspond dans un cas à Mars, niheanu (W. A. I. II, 39, 5, 1. 60), et dans un autre k Saturne, lu6al s'akus' fW. A. I. ii, 57, 1, 4t>); en outre, at'kar babildni est un des noms de Mercure dans W. A. I. iii, 53, 2, et aussi dans W. A. I. m, 53, 1.

Les observations qui précèdent nous obligent à corriger ainsi les indications données plus haut, p. 38 et 30, sur les tablettes astrologiques jusqu'à présent publiées relatives aux planètes ;

Fragments du grand ouvrage astrologique.

7. Influences des étoiles 6xes et des planètes (W. A. I. ni, 53, 1, 57,3 et 3).

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