SU» LE CHOIX DES POSITIONS DÉFENSIVES
On appelle position militaire toute hauteur d’un difficile accès , et ne pouvant être tournée facilement par sa droite ni par sa gauche ; tonte rivière ou fleuve non guéablc, ou marais impraticable , se trouvant entre les deux partis; les ponts, les défilés ainsi que les hameaux et les villages assis sur les communications par où l’ennemi est forcé de passer. Voici ce que dit Jomini , à propos des villages considérés comme position militaire : « Il importe assez générale ment de défendre les villages qui « sont sur le front des positions, ou de chercher à les enlever si l'on est « assaillant, mais il ne faut pas non plus y attacher une importance a déplacée, en oubliant la fameuse bataille de Hochstedt; Marlboroug et u Eugène, voyant le gros de l’armée française enterré dans les villages, « forcèrent le centre et prirent vingt-quatre bataillons sacrifiés pour u garder ces postes. »
Le choix d’une position militaire dépend aussi de la taeti<|ue , car s’il est bon d'approprier les manœuvres au terrain, il est bon aussi d’approprier le terrain aux manœuvres toutes les fois qu'il y a possibilité, en conséquence du nombre et de l’espèce des troupes qu’on a à sa disposition ; il est entendu qu’il n’est question ici que de celles qui peuvent être occupées par un bataillon d’infanterie ou tout au plus par un régiment.
Toute position militaire a trois points: la droite, le centre et la gauche, en faisant face à l’enneni , de même qu’elle présente un front en ligne droite , concave ou convexe, h peu près.
Le front en ligne droite n’oiïre aucun point positivement fort ou faible, lorsque ses deux ailes sont garanties ; le front concave offre l’avantage d’avoir son centre au fond de la concavité, lequel est protégé par ses deux ailes ; celui convexe a le centre en avant cl peut être facilement débordé à droite et à gauche sans que ses ailes, qui se trouvent en arrière, lui soient d’un grand secours ; ainsi , le front concave est le meilleur de tous et celui qu’il faut choisir si la position offre naturellement cette forme, comme le coude rentrant d’une rivière, par exemple, on bien la créer, par le placement des troupes lorsqu’elle n’existe pas naturellement. Toutefois, la bataille de Fleurus. le 26 juin 179/j, nous offre un exemple en grand d’une ligne convexe qui a triomphé; mais cela tint à ce que la ligne concave de l’ennemi avait 1 0 lieues d’étendue et que scs 80,000 hommes étaient disséminés sur celte ligne de manière à ne pouvoir se porter promptement secours en cas de besoin ; tandis que la ligne convexe des Français était beaucoup plus courte et que toutes «es parties se protégeaient. Les coalisés commirent en outre la faute d'attaquer la ligne française sur tous les points à la fois ; s'il n'eussent attaqué qu’un seul point, avec la plus grande partie de leurs forces, il est probable qu’ils auraient vaincu, mais la lactique non plus que la stratégie de Napoléon n’étaient pas encore nées.
Le centre d’une position doit recevoir plus de défenseurs que chacune des deux ailes, d’abord parce que, de ce point, il est facile de veuir au secours des autres points compromis, et ensuite parce que , en bonne tac-
tique, c’est ordinairement sur le centre que doivent être faits les plus grands efforts: ce principe est le même que pour les grandes opérations ; ainsi, Napoléon n’a remporté tant de victoires étonnantes sur les Autrichiens, que parce que ces derniers, malgré de nombreuses défaites, ont toujours commis la même faute, celle d’étendre et de trop diviser leurs lignes, tandis que leur adversaire, avec beaucoup moins de monde, concentrait ses forces sur leur centre , l’enfonçait et isolait ainsi les deux ailes qu’il battait l’une après l’autre. L’on ne citerait que très peu de batailles de la République , du Consulat et de l’Empire, où Napoléon n’ait pas employé ce moyen qui, du reste, lui a toujours réussi.
Lorsqu’une hauteur est couverte par une rivière non guéable et que le pont qui doit nécessairement conduire au pied de cette hauteur est détruit ou bien gardé, la position est excellente.
Si, à défaut de rivière sur le front , la hauteur est d’un accès difficile et qu’à droite et à gauche il y ait un bois, un ravin, un marais, etc. , etc. , qui empêchent de la tourner, c’est encore une bonne position.
Un pont, comme un défilé formé par une gorge dont les deux côtés sont impraticables, sont aussi de très bonnes positions ; mais il faut éviter de se placer en avant pour en défendre l’entrée, parce que l’ennemi saisirait l’avantage que l’on peut se procurer soi-même en prenant position de manière à ce qu’il se présente sur le pont ou dans le défilé sur le front le plus rétréci posssible et en masse compacte; c’est une faute capitale de se mettre à dos une rivière, un pont ou bien un défilé quelconque, parce que si l’on est forcé à la. retraite l’on risque d’être détruit. ou pris. A la bataille de Waterloo , qui , malgré nos revers nous offre pins d’un enseignement, l’armée anglaise s’était adossée à la forêt de Soignes, et n’avait pour tout débouché en arrière, en cas de retraite, que la route de Bruxelles , vers son centre, et au milieu de cette forêt. Déjà cette route était encombrée d’équipages, de bagages, de blessés et d’employés qui fuyaieat vers Bruxelles, lorsque 30,000 Prussiens , débouchant sur le flanc droit des Français, changèrent la face du combat et sauvèrent probablement les deux ailes de l’année anglaise, gravement compromises par le vice de la position.
A la bataille de Hanau, le 30 octobre 1813, le général Devvrede, qui commandait û0,0üü Bavarois, qui, d’alliés étaient devenus d’implacables ennemis, s’était établi entre la lisièr.c d'une forêt et la Kinlzig, ayant celte rivière à dos, et, pour tout débouché en arrière , le pont de La m boy ; si les corps d’armée de Bertrand et de Raguse fussent arrivés assez tôt pour entrer en ligne, le |>ont de Lamboy aurait été enlevé, et l’armée bavaroise réduite à mettre bas les armes.
l’n autre exemple, sur une échelle moins grande, et qui rentre plus encore dans mon sujet, fut la défaite du général Tribout, dans les environs de l’ontorson, le 17 novembre 1793 ; ce général, qui aurait pu faire mettre bas les armes aux Vendéens, se mil à dos un défdé qu’ils étaient obligés» de franchir pour se tirer du mauvais pas où ils étaient tombés ; il fut forcé dans sa position et défait dans ce défilé. S’il se fût établi à la sortie, de manière à réunir une masse de feux sur tout ce qui aurait tenté de déboucher, les Vendéens n’auraient pu sortir du défilé sans être détruits ou pris, et si d’ailleurs il eût été forcé dans cette position, sa retraite n’éprouvait aucun obstacle en arrière.
Voici encore un autre exemple de l’avantage qu’il y a à attendre l’ennemi à la sortie d’un défilé, lorsqu’il est forcé de s’y engager. Le 5 mai 1800, à la bataille de Mœrsskirch, le corps d’armée commandé par Le Courbe , s'engagea dans un défilé formé par un bois , en avant de la position de Mœrsskirch, au débouché duquel cinq pièces de canon autrichiennes l’attendaient de front et vingt autres pièces le prenaient en flanc. La tentative de déboucher par là fut inutile; on y renonça après avoir perdu beaucoup de monde, et si la position des Autrichiens n’eût été tournée à droite par le corps de Vendammc, et à gauche parla division Lorges, qui fut d’abord repoussée avec pertes, mais que l’ennemi commit la fautede poursuivre dans la plaine, l’armée française échouait complètement au pied de celte position.
11 n’en est pas de même des positions formées par les villages ou les hameaux, dont il faut absolument défendre l’entrée, en occupant et crénelant toutes les maisons qui se trouvent sur le front, en crénelant également les murs, ou en se plaçant derrière les haies, les levées de terre, dans les fossés , etc , etc.
Il est du reste de règle invariable, quelle que soit la position choisie et à défendre, d’avoir en arrière des communications sûres et faciles, en cas de retraite forcée.
Les troupes sur la défensive doivent toujours être déployées et placées de manière à ce que les points faibles ou importants, c’est-à-dire ceux par lesquels l’ennemi est forcé de passer, soient couverts par le plus de feux possibles, et croisés, si faire se peut. Le quart ou le tiers des défenseurs doit être tenu en réserve et en colonne, à l’abri de quelque pli de terrain, mur, haie ou maison ; celte réserve se tient prête à se porter, en toutou en partie, sur les points prêts à être forcés.
Si les troupes en position sont à découvert, c'est-à-dire si rien ne les met à l’abri de l’artillerie ennemie, elles peuvent, dit Guibcrt *setnettr ■„ ventre « à terre, ayant en avant d’elles quelques hommes intelligents pour les « avertir de ce qui se passe; elles ne regarderont pas , ainsi qu’on l’a fait « dans un siècle de préjugés et d’ignorance , ces précautions comme « déshonorantes ; car la première loi de la guerre est de ne pas exposer « le soldat quand cela n’est pas nécessaire, pour l’exposer ensuite sans « ménagement, quand la nécessité l'exige. » Si le 28' régiment de ligne qui, à la bataille d’Austerlitz, soutint longtemps une batterie, s’était mis ventre à terre derrière cette batterie, au lieu de rester en bataille et l’arme au bras, il aurait perdu infiniment moins de monde II aurait pu encore rompre par division en arrière et à droite et ne présenter à l’ennemi que le flanc des divisions ; la majeure parties des boulets auraient passé dans les intervalles, et la formation en bataille aurait été aussi prompte que possible dans le cas où elle serait devenue nécessaire. Ces moyens peuvent être employés tant que les deux artilleries opposées se canonncnt et cherchent à se démonter, car dès que des pièces sont chargées par de l’infanterie ou par de la cavalerie, l’infanterie qui les soutient est obligée de se montrer.
Si la position est une hauteur, les troupes doivent la couronner, c’est-àdire sc tenir en ordre de bataille à 80 ou 100 mètres en arrière de la crête, et lancer en avant, jusqu’au bas, une ligne de tirailleurs qui s’embusquent et tirent sur les assaillants dans une position plus ou moins horizontale ;
elles doivent éviter de faire feu tant que l’ennemi n’a pas gravi la pente et ne se présente pas sur la crête, d’abord parce que les coups tirés de haut en bas seraient fichants, les plus mauvais de tous, puisque la balle s’enfonce dans la terre et ne ricoche pas, et ensuite parce que les décharges faites à petite portée et horizontalement sont les plus meurtrières; elles forcent toujours son ennemi h rétrograder, tandis que celles faites h grande portée ne l’empêchent pas d’avancer. 11 faut ici rendre justice aux Anglais; personne ne sait, mieux qu’eux, défendre une position et se servir de son feu plus à propos. Au combat de Bussaco, en Portugal, le 27 septembre 1810, des divisions des 2 e et 6 r corps français gravirent la montagne, l’une à gauche et l’autre à droite, avec la plus grande intrépidité, et sans autres pertes que celles occasionnées par les tirailleurs ennemis disséminés en avant de la position ; mais arrivées sur le point culminant, elles eurent à essuyer des décharges épouvantables, faites avec à-plomb, discernement et à une portée tellement rapprochée, que pas un coup n'était perdu ; aussi les troupes assaillantes furent-elles obligées de s’éloigner pour éviter une ruine totale; elles y perdirent considérablement de monde, relativement à leur force.
Si la position est un pont, détruit ou non, les défenseurs doivent être posés sur la rive opposée à l’ennemi, autant que possible derrière un retranchement quelconque , et répartis de manière à avoir la plus grande masse de feux sur l’autre extrémité du pont et sur le pont même, afin d’empêcher l’ennemi de le franchir ou de le rétablir s’il était coupé.
Les ponts sont des positions de la plus grande importance à la guerre, et dont la défense a été bien souvent confiée à des hommes d’une valeur éprouvée, parce que le succès d’une armée ou son salut en ont dépendu ; c’est ainsi que Chevardin, chef de bataillon des chasseurs de Saône-et- I.oire, sauva l’avant-garde commandée par Kleber, au pont de Boussay (Vendée), le 19 septembre 1793. Cette avant-garde, d’abord victorieuse, fut ensuite forcée à la retraite par une de ces terreurs paniques qu’il est quelquefois impossible de prévenir et d’empêcher à la guerre : l’armée vendéenne, huit fois plus nombreuse, la poursuivit avec acharnement jusqu’au pont de Boussay. Là, Kleber fit placer deux pièces de canon, et dit
au commandant Chevardiu : « Tu vas rester ici et défendre ce passage.
« Tu y seras tué ; mais tu sauveras tes camarades. — Oui, général, » répondit Chevardin. Il combattit et mourut en effet au poste qui lui avait été confié, mais le passage ne fut point forcé. L’histoire n’offre pas de dédévouement plus héroïque !!
Si les Autrichiens, au pontde Lodi, le 10 mai 1796, au lieu d’entasser de l’artillerie en face de ce pont, se fussent d’abord assurés si l’Adda était ou non guéable, et si, dans le premier cas, ils eussent placé des troupes et de l’artillerie en face des gués, le passage de la rivière n’aurait probablement pas eu lieu, et l’armée de Beaulieu n'aurait pas été acculée dans les marais de Mantouc. Voici ce qui arriva : tandis que des colonnes serrées étaient sur le pont de Lodi, et mitraillées par l’artillerie autrichienne, des grenadiers, vers le milieu du pont, remarquèrent qu’en aval la rivière était peu profonde ; aussitôt, et sans ordre, un grand nombre d’entre eux se laissèrent glisser le long des piles en bois, jusqu’au bas, traversèrent ainsi promptement la rivière, et, prenant l’artillerie autrichienne, à revers l'obligèrent à s’éloigner; l’intelligence du soldat français fil tout dans cette circonstance, car, faire marcher des colonnes serrées sur un pont, contre une artillerie formidable, était un moyen destructeur, et où les grenadiers français pouvaient être anéantis ; il fallait se porter sur les pièces sur deux rangs ouverts, un de chaque côté du pont, par le flanc, sans interruption et au pas de course. Les premières décharges auraient tué quelques hommes, mais la [dus grande partie des projectiles auraient frappé dans le vide cl nos soldats seraient arrivés sur les pièces en nombre toujours croissant. 1) en est de cela comme de l’enlèvement des barricades, dont j’ai parlé dans la première Conférence.
Quoique les retranchements ne soient pas précisément du ressort des manœuvres, je vais en dire un mot, parce qu’ils sont un accessoire de la tactique; ils ajoutent, dans la défensive, au bon emploi et à la conservation des troupes. Voici, au reste, ce qu’en dit Guibert :
« Autant je pense que les retranchements doivent être rarement employés par une année, autant je crois, au reste, que tous les postes.
« ou corps détachés , doivent en faire usage, surtout si ces postes ou « corps détachés occupent des points où il soit nécessaire qu’ils résis- « lent, s'ils couvrent une opération , s’ils gardent un entrepôt, un " magasin, un débouché ; car, dans ces occasions, il s’agit de tenir « ferme.
« Par une conséquence du raisonnement ci-dessus posé, il ne faut pas « que les pestes ou corps détachés, s’occupent de se retrancher lors- « qu’ils sont simplement destinés à servir de masque, à couvrir une plus « grande étendue de pays que celle qu'ils doivent occuper : dans le premier cas, leur but n’est pas de combattre, mais d’avertir ; cLms le « second, il est inutile de retrancher quelques points, puisqu’ils ne pourraient tout défendre, et qu’ils ne serviraient qu’à indiquer à l’en- « nemi où il faut qu’il cherche à opérer, n La manière de retrancher les troupes, en position défensive et promptemeut, est facile, pour peu qu’elles puissent se procurer quelques pelles et pioches : je suppose que le troisième rang est mis en réserve ; l’on creuse un fossé d’uu mètre de largeur, dont on jette les terres du côté de l’ennemi, et qui forment une espèce de parapet. En creusant ce fossé, de cinquante centimètres seulement, on obtient, avec les terres de déblai qui s’élèvent h une hauteur au moins équivalente, un retranchement qui met au moins les deux tiers du corps des défenseurs à couvert, ce qui est beaucoup, donne une très grande confiance aux soldats et leur permet d’attendre que l’ennemi soit à une assez petite portée pour être écrasé par leur feu ; il faut moins de temps pour ce retranchement que pour celui où le fossé est en avant, parce qu’il faut moitié moins de terre de déblai pour former le parapet.
Toutes les fois que les Anglais ont été sur la défensive, ils n’ont négligé de placer leur monde déployé derrière de petits retranchements en terre ou en pierre sèche que lorsqu’ils n’ont pu faire autrement; ainsi, à Talavera de la Rcina, en Espagne, et à Bussaco, en Portugal, toutes leurs lignes étaient retranchées, et ne purent être forcées, malgré nos efforts inouïs et des pertes énormes. Ces faits parlent plus haut que l’opinion de ceux qui pensent qu’il ne faut pas habituer les troupes à se retrancher, dans la crainte qu’elles ne puissent plus combattre à découvert : erreur
déplorable ! en même temps qu’oubli do, l’un des princi |>es les plus essentiels de l’art de la guerre, celui de la conservation des hommes !... C’est, au contraire, un impérieux devoir de les faire combattre à couvert, lorsque cela est possible, comme de savoir les sacrifier lorsqu’il le faut. Les Français ont prouvé, et les Anglais aussi (il faut encore leur rendre cette justice) , qu’ils se battent avec bravoure et opiniâtreté dans toutes les positions. Au iége de Badajoz et de Burgos, aux batailles des Arapillés, de Vittoria et de Toulouse, les Anglais étaient à découvert; quant aux Français ils ont presque toujours dédaigné la précaution de se retrancher.
Lorsqu’on établit des retranchements, il faut qu’ils soient à ligues brisées, c’est-à-dire que si le terrain oblige à tracer une ligne droite, il faut un crochet, formant un angle rentrant à chaque extrémité, qui permet de croiser les feux de cette ligne ; en un mot, il faut que les retranchements soient disposés de manière qu’il y ait le plus de feux croisés possibles sur tous les points accessibles