SEPTIÈME CONFÉRENCE
sru l’emploi des tirailleurs devant l’ennemi.
L’utililé des bons tirailleurs devant l’ennemi est incontestable, et on peut hardiment avancer qu’ils sont indispensables dans tous les cas.
Dans les mouvements offensifs, ils éclairent la marche des colonnes et celle des lignes déployées, font évacuer par l’ennemi le terrain à parcourir, en même temps qu’ils lui font éprouver des pertes considérables. Dans les mouvements défensifs et de retraite, ils ne cèdent le terrain que pied à pied, et donnent le temps aux colonnes ou aux lignes de s’éloigner sans être inquiétées : ils protègent également les flancs des colonnes.
L’ordonnance du k mars 1831 , sur les manœuvres, fixe à 50 pas la distance qu’il doit y avoir entre un carré et ses tirailleurs, lorsqu’il en fait sortir. Cette distance est évidemment trop petite, et des tirailleurs placés ainsi seraient plus nuisibles qu’utiles, en ce que la cavalerie ennemie pourrait s’approcher plus facilement des facesdu carré, qui, ayant des tirailleurs en avant d’elles, ne pourraient rien faire jusqu’à ce qu’ils soient rentrés. Cet inconvénient aurait de la gravité en présence de cavaliers armés de fusils, comme les Arabes, qui pourraient impunément venir faire des décharges, ou bien contre des lanciers, qu’il est bon de ne pas laisser approcher trop près, comme je l’ai dit dans la 6 1 "' conférence. Je crois, au contraire, que, dans tous les cas, il faut que les tirailleurs soient assez nombreux pour être constamment à 200 ou 300 mètres en avant, en arrière ou sur les flancs de la troupe qu’ils protègent, pour empêcher les projectiles de l’ennemi d’arriver jusqu’à cette troupe, et pour se défendre contre la cavalerie, s’ils étaient chargés inopinément. C’est ainsi qu’une compagnie de grenadiers du 22 me régiment de ligne, commandée par le capitaine Gouache, fut enveloppée par deux escadrons de cavalerie Anglaise, le 30 juin 1810, à Marialva (frontière de Portugal) ; cette compagnie, qui avait à peu près 80 hommes, se réunit en un cercle, et soutint pendant deux heures un combat inégal, dans lequel les Anglais, après trois
charges successives, laissèrent 20 hommes et 20 chevaux sur le champ de bataille, sans compter les blessés, qni disparurent, tandis que la compagnie ne perdit pas un seul homme. Si, au lieu d’une compagnie, l’on se fut contenté d’envoyer une section en tirailleurs, cette section aurait probablement été enlevée.
Il faut, pour les tirailleurs, beaucoup plus de discernement que pour les autres soldats, car il s’agit bien moins pour eux de montrer leur valeur que de se garantir des coups de l’ennemi, tout en lui faisant le plus de mal possible. Les bons tirailleurs ne tirent qu’à coup sûr; ils choisissent de préférence les réunions d’hommes, si petites qu’elles soient, parce qu’il y a plus de chances de toucher ; ils profitent de tous les accidents du terrain et des choses qui le couvrent pour se mettre à couvert ; ils se mettent dans un trou, dans un fossé, derrière une haie, un buisson, un arbre, un mur, une maison, sur la lisière d’un bois, et même ils se couchent lorsque le terrain est trop découvert, et s’habituent à charger et à tirer dans celle position.
Les officiers qui commandent les tirailleurs ont deux choses essentielles à observer : 1° de faire le plus de mal possible à l’ennemi ; 2° de couvrir constamment la troupe qu’ils protègent ou qu’ils éclairent, quels que soient les mouvements de celte troupe. Ainsi, lorsqu’un peloton protège un bataillon, il doit se déployer à la distance convenable et en raison de l’étendue de ce bataillon ; s’il appuie à droite, les tirailleurs doivent appuyer à droite, à gauche s’il appuie à gauche, avancer s’il avance, et se mettre en retraite s’il marche en arrière.
Monsieur le Ministre de la Guerre, par une circulaire en date du 2 octobre 18û5, s’est plaint de ce que les officiers et sous-officiers des régiments comprennent mal l’école des tirailleurs, cl semblent agir, dans les manœuvres, comme s’ils opéraient isolément, et sans se rendre compte des mouvements de la troupe qu’ils sont appelés à couvrir. Cela est aussi rigoureusement vrai, que l’application des manœuvres à la guerre est généralement peu étudiée ; il faut dire aussi qu'aucune instruction spéciale n’existe à cet égard; tout cela est traité plus ou moins bien dans des conférences
expliquées parle colonel ou par le lieutenant-colonel , d’où il résulte que ces matières ne sont pas bien comprises partout, et que, dans les trois quarts des corps, les conférences ordonnées sont tout bonnement les théories ordinaires. D’un autre côté, il y a peu de terrains libres, en France, qui permettent de faire manœuvrer seulement trois bataillons à la fois, et de faire exécuter aux tirailleurs ce qu’ils seraient appelés à faire devant l’ennemi. Les manœuvres ne peuvent pas être consécutives par l’exiguité du terrain : supposons les trois bataillons d’un régiment en bataille, sur la place du Champ de Mars de Rouen (1), laquelle forme un quadrilatère irrégulier ayant 300 mètres d’un côté, 330 d’un autre, 205 d’un troisième et 128 seulement d’un quatrième, et ces bataillons, couverts par chacun un peloton en tirailleurs, pour un mouvement offensif ; dès que les bataillons ont parcouru la moitié du terrain, c’est-à-dire lorsqu’ils ont fait 150 pas, les tirailleurs, n’en ayant plus pour avancer, se trouvent beaucoup trop rapprochés de la ligue, si l’on fait exécuter aux bataillons un changement de direction, à droite ou à gauche, en supposant que l’ennemi se présente dans l’une ou l’autre de ces directions, il manque de la place pour la moitié des bataillons et pour la moitié des tirailleurs ; de plus, les tirailleurs suivant le mouvement (par une marche de flanc ils ne pourraient le faire autrement), n’ont aucune place pour se porter en avant dans la nouvelle direction, et restent collés au l ,r rang des bataillons. 11 en est de même pour toutes les manœuvres où l’on doit faire sortir les tirailleurs ; ils ne prennent qu’une idée bien imparfaite de ce qu’ils devraient faire devant l’ennemi, et pourtant, la place du Champ-de-Mars de Rouen est l’un des plus beaux terrains dont un régiment puisse disposer en France. Il y a bien, pour les officiers, les démonstrations au tableau de mathématiques; mais combien y a-t-il d’officiers d’infanterie, même parmi les colonels et les lieutenants-colonels, capables de bien démontrer? Et combien y en a-t-il, parmi les autres, capables de bien concevoir de cette manière? Très peu assurément.
Tous les soldats, c’est-à-dire toutes les compagnies indistinctement, peuvent aujourd’hui être appelés au métier de tirailleurs; ce serait un in-
(tj Cette conférence a été écrite <t Rouen, en 1846.
convénicnt si l’application de nouveaux principes de tir n’était générale dans l’armée, et si les progrès n’étaient pas réels ; néanmoins, je crois qu’il serait bonde ne composer les compagnies de voltigeurs que d’hommes mettant habituellement cinq balles sur six, dans la cible, à cent mètres. Chaque bataillon aurait ainsi une compagnie, habituellement appelée à aller en tirailleurs, sur laquelle il pourrait comptera Je dis habituellement appelée, parce que c’est la destination des voltigeurs, comme étant placés à la gauche du bataillon. Dans les grands carrés de régiment, ces compagnies faisant partie des é* divisions, se trouvent en réserve (deux sur trois), et sont envoyées en tirailleurs lorsqu’il y a nécessité. Le placement aux voltigeurs devrait avoir lieu pour les bons tireurs, nageurs, agiles et forts, quelle que soit leur taille et leur ancienneté de service, pour éviter de laisser dans les autres compagnies, destinées à faire des feux d’ensemble et de deux rangs, des hommes qui rendraient les plus grands services en tirailleurs. Il ne faut pas croire que tous sont susceptibles d’acquérir la même justesse dans le tir, l’expérience nous démontre chaque année que les différences peuvent être très grandes ; ainsi des compagnies ont atteint un pour 0/0 de 70, tandis que d’autres, dans les mêmes conditions et exercées absolument de même, n’ont pu arrriver qu’à 20 pour 0/0, à cent mètres.
I/imporlance que l’on doit attacher aux bons tirailleurs est tellement grande, qu’eux seuls parviennent souvent à décider, sans perte de monde pour leur parti, des affaires qui seraient très-meurtrières s’il fallait les décider avec des troupes en ligne ; c’est surtout dans les petits combats, si fréquents à la guerre, pour la défense ou l’enlèvement d’un pont, d’un gué, d’un défdé, d’un village, etc., etc. .qu’ils rendent les plus grands services. Ainsi, le 19 juin 1800, au passage du Danube, un adjudant, nommé Guenot, se jeta à la nage, sous une grêle de balles, pour aller de l'autre côté détacher deux nacelles, qu’il amena, et qui servirent à mettre les habits, les armes et les munitions d’une troupe de nageurs de la brigade Gudin, lesquels traversèrent le Danube à la nage, suivis par les deux nacelles. Arrivés sur la rive ennemie, ils s’emparèrent seulement de leurs armes, fondirent sur les Autrichiens qui défendaient le passage et leur cn-
levèrent deux pièces de canon ; ensuite ils se portèrent rapidement aux ponts de Bleindheim et de Greneheim, qui n’étaient qu’imparfaitement détruits, aidèrent à placer des madriers sur les coupures, et facilitèrent ainsi le passage de l’armée de Moreau, sans aucune perte du côté des Français.
Le 29 octobre 1812, le pont de Tordesillas, sur le Duero, fut forcé : l’armée anglaise, dans sa retraite sur le Portugal, avait rompu ce pont de manière qu’une tour bâtie dessus était restée de leur côté et mettait à couvert un détachement de trente hommes, qui s’opposaient efficacemcut au rétablissement du pont. Le capitaine Guingret (1), onze officiers et quarante sous-officiers et soldats, dont les armes, les munitions et les vêtements furent mis sur une espèce de radeau, traversèrent le fleuve h la nage, tout en essuyant une vive fusillade, combattirent nus, s'emparèrent de la tour, et y firent onze prisonniers.
Les défilés de la Brenta furent franchis, le 6 septembre 1796, par le seul emploi des tirailleurs, quoiqu’ils fussent défendus par une division autrichienne, ainsi que je l’ai expliqué dans la 5 e Conférence.
A la bataille de Pozzolo, le 25 décembre 1800, le chef de brigade Mâcon, avec un certain nombre de tirailleurs, passa le Mincio â la nage, débusqua les postes autrichiens qui se trouvaient sur la rive gauche dp cette rivière, et facilita ainsi l’établissement d’un pont.
Enfin, et pour terminer les citations, qui pourraient être très nombreuses, le 20 mai 1813, au combat de Bautzen, les voltigeurs de la division Compans firent irruption en tirailleurs par les rochers qui se trouvaient au pied des retranchements dont la ville était couverte, s’emparèrent d’une batterie avancée , escaladèrent les remparts et entrèrent dans la place. Cette action contribua puissamment au gain de la bataille de Bautzen , qui eut lieu le lendemain , en permettant à Napoléon de prendre de meilleures disp ositions que s’il n’eût pas été maître de la ville.
(I) Mort à Paris, maréchal-de-camp,
en 1 8 A5.
Aujourd'hui, toutes les armées de l’Europe ont leurs tirailleurs exercés et instruits d’une manière spéciale. Nous avons, nous, les chasseurs d’Orléans; mais les dix bataillons existants seraient bien insuffisants, dans le cas d’une guerre européenne ou seulement contre une puissance du premier ordre. Une compagnie de tirailleurs choisis, par bataillon, compléterait celte lacune dans l'organisation de notre armée.
Les écoles de tir nouvellement créées, et les soins que l’on donne à cette partie dans les corps, font espérer d'immenses résultats, en ce que tous les soldats, bons tireurs, rentreront dans la population et y propageront les principes du tir; mais il faudrait qu’à l'instar des Tyroliens, des Suisses, etc , etc., chaque canton fit les frais de quelques prix qui seraient gagnés à certaines époques de l’année, telles qu’à la fête du Roi, aux journées de Juillet et aux fêtes patronales, par les meilleurs tireurs à la cible, jusqu’à vingt-cinq ans seulement. Cette mesure étant ordonnée et générale, amènerait nécessairement dans les corps des recrues déjà familiarisées avec Je tir; c’est au reste un amusement qui a de l’aurait pour la jeunesse, peu dispendieux, et qui pourrait, dans l’avenir, contribuer puissamment au succès de nos armes.
Dans tous les mouvements offensifs, les lignes déployées, ou bien ployées en colonnes doubles, ou serrées en masse par division, doivent toujours être précédées d’une ligne de tirailleurs, à raison d’une compagnie par bataillon ; c’est pour avoir négligé cette précaution élémentaire du métier, que le général Girard fut entièrement défait à la bataille d’Albucra, ainsi que je l’ai expliqué dans la 1" Conférence. C’est aussi pour avoir négligé de se faire éclairer par des tirailleurs, qu’un convoi considérable, parti de Vittoria dans les derniers jours de 1812, fut pris dans le défilé de Salinas, par les guérillas de Mina, et entièrement pillé. L’escorte fut massacrée.
Dans tous les mouvements de retraite, quel qu’eu soit l’ordre, l’on doit également faire couvrir sa marche par une ligne de tirailleurs.
Dans l’un connue dans l’autre cas, offensive ou défensive, les tirailleurs doivent être pris de préférence aux extrémités des bataillons déployés ou^
à la queue des colonnes, ce qui revient presque toujours aux voltigeurs, pour éviter de laisser des vides qui causent ordinairement du désordre ; l'on doit aussi les faire rentrer, par les batteries ou sonneries adoptées, toutes les fois que l’ennemi s’est tellement rapproché, qu’il est urgent de faire usage de son feu sur lui. De leur côté, les tirailleurs doivent se retirer par les intervalles des bataillons, et démasquer, le plus promptement possible, le front des troupes, afin de ne pas paralyser leurs feux. Les plus prés de la droite de leur bataillon se retirent par la droite ; les plus près de la gauche, par la gauche, et tous, par une marche parallèle au front, comme étant la plus prompte; car une fois les tirailleurs placés vis-à-vis un intervalle, ils peuvent continuer leur feu, tout en se retirant, et garder ainsi ces ouvertures, par lesquelles l’ennemi pourrrait faire entrer quelques troupes légères. Les bataillons tirant perpendiculairement devant eux, ne sont point expo'sés à atteindre leurs tirailleurs dès qu’ils sont devant les intervalles qui les séparent.
Les bons tirailleurs ne sont pas seulement utiles dans les mouvements offensifs et de retraite, on en tire encore un très bon parti en dehors des carrés et dans les sièges. Dans le premier cas , ils ne doivent pas être à plus de 300 mètres du carré, et, lorsqu’ils sont forcés de se retirer, ils doivent se placer de préférence vis-à-vis les angles , qui , étant dégarnis de feux , se trouvent ainsi renforcés. Par ce moyen , les tirailleurs peuvent rester en dehors jusqu’à ce que la cavalerie ennemie les force à rentrer dans le carré ; alors seulement c’est par les angles qu’ils y rentrent et un à un , tout en faisant face à l’ennemi dans l’angle mort ; cette face diminue progressivement, au fur et à mesure que les hommes rentrent, et suit la décroissance de l’angle. Ce mouvement me paraît bien préférable à leur rentrée daus la colonne avant la formation du carré ; mais il faut pour cela que les tirailleurs soient bien exercés à se placer promptement dans l’angle, entre les deux lignes de feux, à une batterie ou sonnerie quelconque. Dans le second cas, ils peuvent rendre les services les plus éminents étant placés dans les monuments qui dominent les batteries des assiégeants, ou bien dans des trous de loup, sur le bord de la contrescarpe, s’ils sont assiégeants. Dans l’une comme dans l’autre position, ils tuent ou
blessent les canonniers ennemis. C’est ainsi qu’au siège dcCuidad-Kodrigo, en juin 1810, «les tirailleurs choisis furent placés pour tirer sur les canonniers espagnols dans les embrasures et parvinrent à faire taire leur feu , qui était très meurtrier, les canonniers n’osant plusse montrer après qu’il y en eût eu nu grand nombre de frappés; ces tirailleurs placés dans des trous de loup, n’avaient qu’une très petite partie de la tête à découvert, tandis «pie leurs fusils appuyés sur le bord du trou, et constamment dans la direction des embrasures, y portaient les balles avec une justesse désespérante pour l’ennemi, la distance n’étant que de 100 mètres à peu près. Par réciprocité, un Espagnol, placé au haut d’un clocher de la place, tuait ou blessait aussi un canonnier français chaque fois qu’il lirait ; mais un de nos tirailleurs ayant saisi le moment où il était forcé de se montrer pour ajuster, lui envoya une balle en pleine poitrine et débarrassa notre artillerie de ce dangereux ennemi
HUITIÈME CONFÉR ENCE.