DU MÉRITE MILITAIRE
Le mérite , pour la plupart des professions, est relatif, c’est-à-dire qu’il suffit , pour un médecin, un chirurgien, un professeur quelconque, un avocat, etc. , etc. , de joindre aux connaissances positives de son état des connaissances plus étendues pour en faire un homme de mérite ; mais pour le militaire appelé à commander d’autres hommes, et destiné à vivre au milieu de réunions plus ou moins nombreuses, régies par des règlements spéciaux , et dont tous les membres lui doivent obéissance, c’est autre chose, et peu de personnes savent quelles sont les qualités personnelles qui, avec les connaissances purement militaires, constituent ce qu’on appelle le mérite militaire. La diversité des opinions à cet égard et l’ignorance ont causé beaucoup d’erreurs, d’autant plus déplorables, surtout dans le commandement , que les subordonnés ont eu à en souffrir plus ou moins. Je ne m’occuperai ici que des qualités morales les plus essentielles et qui sont: 1° la bravoure; 2° le sang-froid ; 3° le tact; U° la facilité dans l’élocution; 5° l’instruction générale; 6° la fermeté; 7° enfin, la dignité.
La bravoure doit être innée chez le militaire, elle ne s’acquiert pas. Tout homme qui ne se sent pas le courage d’affronter un danger ne devrait pas choisir la carrière des armes lorsqu’il est en position d’opter.
La bravoure exclut la témérité dans le commandement; elle doit être câline, réfléchie pour veiller au salut de tous et tirer le meilleur parti possible des circonstances, comme le fit Le Courbe, enfermé dans Kell, en 1796, et assiégé par les Autrichiens. Dans une attaque sur l’île d’Erhen-Rhin, ses troupes ayant été repoussées, il arriva, coupa avec son sabre, le cable du pont, le fit pousser au large, et dit à ses soldats : Il faut vous battre ou vous noyer ; voilà le Rhin, voilà l’ennemi; puis saisissant un drapeau il s’élance au combat, suivi de tous ceux qui fuyaient et force l’ennemi d’abandonner l’artillerie qu’il avait prise. La témérité n’est permise qu’au
soldat, parce que s’il succombe clans son entreprise, il ne compromet personne. C’est être brave que de resier à son poste sous le feu de l’ennemi et de marcher contre le danger le plus imminent, lorsqu’il y a ordre et nécessité de le faire ; c’est être téméraire que d’affronter un danger sans ordres comme sans nécessité. En 1813, Dechambure , officier d’étatmajor , commaudait une compagnie franche renfermée dans la place de Dantzig, assiégée par le prince de Wurtemberg. Dans la nuit du 16 au 17 novembre une grêle de bombes tomba sur la caserne de cette compagnie, et l’une d’elles dans la chambre de son commandant ; celui-ci s’éveilla au bruit de l’explosion, et écrivit immédiatement ces lignes: « Prince,
« vos bombes ont troublé mon sommeil; j’ai résolu de faire une sortie « avec mes braves, pour encloucr les mortiers qui les ont lancées ; l’ éx- « périencc vous prouvera, prince , qu’il ne faut pas réveiller le lion qui « dort. » Peu d’instants après , la compagnie , munie d’échelles d’escalade, entrait pèle mêle, avec les Russes , dans la redoute aux mortiers qui en effet furent encloués, et la lettre en question déposée sur l’un d’eux. Plus de 150 ennemis furent tués ou blessés par cette compagnie. C’est un trait de témérité et d'audace peu communes , mais qui avait son excuse dans le mal que les bombes ennemies faisaient aux assiégés et dans la mission même de la compagnie franche , qui était d’affronter tous les dangers.
Le sang-froid est aussi un don de la nature, une vertu qui rend l’homme maître de lui-même dans toutes les circonstances et qui inspire la confiance aux subordonnés, et quoique j’en aie déjà dit un mot dans la neuvième conférence, à propos du moral des troupes, je trouverai encore quelque chose à en dire dans celle-ci ; eu effet, le militaire pourvu d’un commandement quelconque a l’occasion de reconnaître combien le calme et le sang-froid sont nécessaires, à chaque instant, puisqu’il est juge, presque suprême, des fautes et des différends de ses subordonnés ; s’il s’emporte il se met lui-même dans son tort; colère n’est pas raison, et le nombre des victimes de l'emportement et de la colère des chefs est incalculable.
En présence d’un danger imminent, l’homme armé de sang-froid en mesure toute l’étendue et trouve le moyen, s’il y en a un, de l’éviter ou de
le rendre moins désastreux qu'il le serait par le trouble de sa raison : si le général Bonaparte n’eùt possédé cette vertu au suprême degré, il était prisonnier des Autrichiens le h août 1796, à Lonato. Cette ville, où il se trouvait avec 1,200 hommes seulement, fut tout-à-coup cernée par un corps autrichien de A, 000 hommes dinfanterie, 500 de cavalerie et deux pièces de canon. Sommé de se rendre, il feignit d’être irrité, en disant qu’il était étonnant que des gens qui étaient prisonniers eux-mêmes voulussent le prendre; par son aplomb et ses démonstrations d’attaque, non seulement il se sauva , mais encore le corps autrichien se rendit à discrétion. Cette circonstance prouve encore la fragilité de la destinée des empires, car ce que la captivité du général Bonaparte eût amené de changements dans la politique de l’Europe est inappréciable.
’ L’empire que l’homme calme et toujours maître de lui-même exerce sur les autres hommes est incontestable ; il leur semble qu’il est infaillible et que tous ses jugements sont sans appel, aussi lorsqu’il commande ou qu’il parle chacun s’empresse d’obéir ou de se ranger de son avis ; il n’es 1 point de bon commandant de troupes sans calme.ni sang-froid, et pour tan 1 il n’est point de qualité plus rare. Feu M. le lieutenant-général Fririon, qui a inspecté l’un des régiments dont j’ai fait partie, en 1819, et dont Al. le lieutenant-général Aupick était l’aide-de-camp, me disait un jour:
« Je considère le calme et le sang-froid , dans un chef, comme la première « vertu, et je juge jusqu’à quel degré un officier la possède à la manière dotn il tire son épée ou son sabre lorsque je le fais commander ; celui u qui la lire nonchalamment, qui tourne le dos à sa troupe , qui va et « vient, en ayant l’air de chercher ce qu’il va dire et faire, n’est pas « mon homme; j’aime qu’il la tire avec assurance et qu’il reste en place, o la tête haute, persuadé que tout ira à l’avenant. »
Le tact est presque synonyme de sens droit, discernement, et n’est pas non plus une qualité ordinaire ni indispensable au commandement ; eu effet, c’est par elle qu’un colonel, par exemple, fait un tout homogène du régiment dont le commandement lui est confie, qu’il le tient dans la main et qu’il est sûr d’en être obéi ; c’est par le tact qu’il n’accorde de préférence apparente à qui que ce soit, et qu’il évite les ressentiments et
les jalousies ; c’est par le tact qu’il apaise, au lieu d'envenimer, les différends qui surgissent entre les individus, qu’il évite les réclamations aux autorités, les plaintes des subordonnés et les déchirements intérieurs ; c’est par le tact , le sens droit et le discernement réunis qu’il exige l’exécution des réglements, aussi impérieuse pour lui-même que pour les autres, qu'il examine et pèse les fautes comme les punitions ; qu’il étudie, gouverne et dirige le caractère d’un chacun, et qu'il fait la plus utile application de ses connaissances, de ses facultés et de ses moyens.
Le manque de tact est la chose la plus déplorable pour le commandant d’un corps et surtout pour ses subordonnés; j’ai connu un colonel, qui ayant mal accueilli une réclamation fondée en droit, que lui firent quelques officiers, trouva moyen de les diviser tous, au point qu’il y eut quelques duels entre eux et de supérieur avec inférieur.
La facilité dans l’élocution n’est pas non plus d’une mince importance pour le commandement d’une troupe, car les occasions de parler en public, c’est-à-dire aux officiers et aux soldats réunis, sont encore assez fréquentes et ceux qui vous écoutent sont des juges impitoyables qui vous admirent ou vous ridiculisent selon que vous y donnez lieu; je n’entends par facilité dans l’élocution que la faculté de dire les choses dans le moins de mots possibles, sans bégayer, sans chercher, d'une manière claire, nette, précise et d’un ton qui aille à l’intelligence de tous. Le verbiage, en délayant les idées dans beaucoup de mots, et les phrases sans suite, comme sans ordre, produisent l’effet contraire, et chacun s’en va de là en demandant ce qu’on a dit. J’ai connu un chef de corps, dont le rapport durait tous les jours une heure ; les sergents-majors appelaient cela le sermon, parce qu’on leur disait tous les jours la même chose d’une manière grotesque, c’est-à-dire en gesticulant; j'en ai connu un autre qui n’était.pas moins diffus dans scs explications, qui les commençait piano, mais qui allait toujours crescendo, et qui finissait par uue colère rouge au point de ne plus savoir ce qu’il voulait dire.
Une bonne instruction et quelque érudition sont indispensables à celui appelé à commander à d'autres hommes, alin d’avoir, sur la plupart, celte
supériorité. Par instruction, je n’entends pas seulement savoir lire et écrire et connaître les règles de la langue française, j’entends encore connaître le métier à fond et les règlements qui le régissent pour en surveiller l’exécution; malheureusement commecettedcrnièrepartieest la moins attrayante etlaplus aride, c’est aussi la plus négligée; cependant, c’est la parfaite connaissance du métier qui donne l’aplomb devant la troupe. Combien de fois n’a-t-on pas vu les soldats rire de l’embarras de leur chef ou des fautes qu’il commettait dans les exercices et manœuvres ? Cela me rappelle une petite anecdote assez risible; à la suite d’un déjeuner, donné par un prince, dans l’un des camps formés chaque année, l’on exécuta des manœuvres ; l’un des régiments d’infanterie manqua complètement une marche en bataille ; le maréchal de camp irrité demanda au colonel : Colonel, est-cc que votre régiment manœuvre toujours ainsi? — Oui mon général, toujours. Le colonel qui n’était rien moins que fort sur le métier, qui avait deux ivrognes pour chefs de bataillon, et qui avait lui-même sablé quelques verres de vin généreux, prit la question pour un compliment, tandis que les officiers et la troupe qui avaient tout entendu, furent pris d’un rire inextinguible.
La partie des manœuvres est encore la moins ignorée, c’est l’administration qui l'est et presque complètement, et pourtant, aujourd’hui, point de commandement (le corps ou de portion de corps sans administration; il est vrai qu’il y a des officiers comptables, à la merci desquels se trouve placé le conseil d’administration ; s’ils sont probes et capables, la chose marche à peu près bien ; dans le cas contraire il arrive des catastrophes, car à force de nager dans le Pactole l’on finit par s’y noyer. Cependant un haut personnage a plusieurs fois été absurde au point de repousser des officiers h la candidature de certains grades, uniquement parce qu’ils étaient dans la partie administrative, et sans se donner la peine de s’enquérir des précédents de ces officiers pour savoir si la partie militaire leur était aussi familière que l’autre, et il s’est trouvé que ce qui était un mérite de plus pour ceux qui connaissaient parfaitement les deux parties, leur a été défavorable en ajournant leur avancement. Ainsi donc, selon moi, le mérite mililaired’un officier n’est pas complet, si son instruction laisse à désirer sous les deux rapports.
La fermeté, renfermée dans ses justes limites, et appliquée avec discernement, est aussi une qualité assez rare ; les erreurs commises à cet égard sont innombrables autant que déplorables; en effet, on a trop souvent pris la dureté et le grand nombre de punitions infligées dans un corps pour de la fermeté : j’ai connu plusieurs colonels, prônés par des inspecteurs généraux comme très fermes, et qui, à ce seul titre, ont obtenu de l'avancement, qui ont fait le malheur de leurs subordonnés, en oubliant les principes remarquables que l’on trouve en tête et à l'art. 267 de l’ordonnance du 2 novembre 1833 (Infanterie), sur le service intérieur et que je vais rapporter :
« Si l'intérêt du service veut que la discipline soit ferme, il veut et» « même temps qu’elle soit paternelle : toute rigueur qui n’est pas de néces- « sité , toute punition qui n’est pas déterminée par le règlement, ou que » ferait prononcer un sentiment autre que celui du devoir; tout acte, tout « geste, tout propos outrageant d’un supérieur envers son subordonné, sont « sévèrement interdits. Les membres delà hiérarchie militaire, à quelque « degré qu’ils y soient placés, doivent traiter leurs inférieurs avec bonté, « être pour eux des guides bienveillants, leur porter tout l’intérêt et avoir « envers eux tous les égards dus à des hommes dont la valeur et le « dévouement procurent leurs succès et préparent leur gloire. »
Article 267. Les punitions doivent être proportionnées, non seulement « aux fautes, mais encore à la conduite habituelle de chaque homme, au « temps de service qu’il a accompli et à la connaissance qu’il a des règles « de la discipline ; elles doivent être infligées avec justice et impartialité, « et jamais par uu sentiment de haine ni de passion. »
« Le supérieur doit s’attacher à prévenir les fautes ; lorsqu’il est dans » l’obligation de punir, il recherche avec soin toutes les circonstances atté- « nuantes. En infligeant une punition, il ne se permet jamais de propos « outrageants; le calme du supérieur fait connaître qu’eu punissant il n’est « animé que par le bien du service et le sentiment de son devoir. »
Y a-t-il beaucoup de chefs qui se pénètrent de l’importance de cette phrase : Le supérieur doit s’attacher à prévenir les fautes; lorsqu’il est
dans L'obligation de punir, il recherche avec soin toutes tes circonstances atténuantes? Non, assurément, et c’est cependant l’une des causes qui font qu’il y a du malaise dans un corps ; punir les fautes commises par inadvcrtance ou par ignorance, par exemple, c'est de la dureté et non de la fermeté; l’homme ainsi puni est mécontent, parce qu’il reconnaît qu’on n’approfondit pas assez les motifs. Quelle que soit la gravité d’une faute commise sciemment, infliger la même peine au bon sujet qu’au mauvais, c’est encore de la dureté envers le premier. Un homme qui commet une faute par inadvertance ou par ignorance, celui dont la conduite est habituellement bonne, celui qui a été entraîné par d’autres, celui qui a été puni ou commandé d’un service quelconque injustement, etc., etc, sont autant de circonstances atténuantes qui doivent militer en faveur de ceux qui ont commis les fautes et même les absoudre à moins qu’il y ait récidive ou uue gravité portant atteinte à la discipline.
Les chefs de corps ont, en général, dans leurs subordonnés, des juges inexorables, souvent éclairés et consciencieux. Aussi, lorsque l’opinion publique militaire condamne un chef, le jugement est presque toujours sans appel, parce qu’il y a quelque chose de vrai, comme il n’y a point de fumée sans feu, et dès lors ce chef n’a pas toutes les qualités qui constituent le mérite militaire. Un colonel, par exemple, peut n’être pas aimé de tous ses subordonnés, parce que l’amitié ne se commande pas, et que d’ailleurs il y a trop d’intérêts opposés en jeu : mais il peut et doit être estimé, parce que l’estime se commande par une conduite et une manière d’être loyales et dignes.
Lorsqu’une corde est trop tendue, elle casse; c'est l’équivalent qui arrive au chef de corps qui remplace la fermeté bien entendue par la dureté. Il en résulte du malaise, du frottement intérieur, du mécontelenlement général, du dégoût et des plaintes, directes ou par lettres anonymes, à l’autorité, qui, soit dit en passant, a souvent donné tort aux opprimés, selon qu’elle apprécierait bien ou mal la fermeté du chef incriminé.
Il y a deux moyens pour obtenir l'exécution des règlements militaires ; la persuasion et la force brutale; par la persuasion exempte de faiblesse,
(le la bienveillance cl du tact, on conserve le bien-être intérieur, l’union, la paix et la tranquillité ; par la force brutale, c’est-à-dire par la dureté, on perd tous ces avantages Donc, le premier système l’emporte de beaucoup sur le second, et d’ailleurs, la mission d’un colonel est de contribuer, par tous les moyens possibles, au bien-être et au bonheur de ses subordonnés, tout en faisant exécuter rigoureusement les règlements militaires, qui sont la sauvegarde de tous : le commandement de 15 à 1,600 hommes ne lui a pas été donné pour satisfaire ses caprices ni pour agir sur eux en despote.
Enfin, la dignité est aussi une vertu inséparable du commandement, et tout homme qui ne la possède pas au plus haut degré ne devrait pas en être investi, car elle résume presque toutes les autres; aussi est-elle rare dans toute l’acception du mot : l’un est dissolu ;un autre est prodigue et contracte des dettes, môme enverÿses inférieurs; un autre est parcimonieux et peu honorable ; un autre est intempérant ; un autre pousse la fausseté jusqu’à nier les ordres donnés verbalement par lui et compromet ceux qui les ont exécutés; un autre promet ce qu’il n’est pas dans l’intention de tenir ; un autre se livre à un vice honteux que la nature et la morale repoussent, et l’amour de l’argent porte un autre à faire des choses répréhensibles, etc., etc. Malheureusement, tous ces vices et d’autres encore sont assez communs, et, qui plus est, dénoncés ordinairement dans l’opinion publique militaire.
Le vulgaire, en général, croit que l’état militaire est le plus facile à exercer ; aussi, dès qu’un jeune homme a échoué pour une autre carrière on lui conseille celle-là, par la facilité avec laquelle on y entre. Mais qu’arrive-t-il ? Que tous ces apprentis maréchaux de France, qui en ont le bâton dans la giberne, ne tardent pas à s’apercevoir qu’il faut avoir toutes les vertus pour y réussir et s’en, dégoûtent promptement : les uns quittent le métier dès qu’ils le peuvent, d’autres persistent, et très peu réussissent à y devenir quelque chose. Dans les quarante années que j’ai passées sous les drapeaux, je n’ai connu qu’un très petit nombre d’hommes possédant le mérite militaire comme je l’entends et comme tout le monde devrait l’entendre : en revanche, j’en ai connu un bien grand nombre qui y avaient des prétentions, tout en ignorant même quels sont les éléments qui le composent.
ONZIÈME CONFÈRENCE.
sur l’instruction et l’éducation des troupes