‹ Essai de conférences sur l'emploi des manoeuvres d'infanterie devant l'ennemi rédigées par le colonel Le LouterelChapitre 3 sur 15 · SUK LES FEUX EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

SUK LES FEUX EN GÉNÉRAL

Les feux sont un accessoire de la tactique, indispensable dans la défensive , plus nuisibles qu’utiles dans l’offensive , en ce que le succès dépend de la célérité des mouvements et de la vigueur avec laquelle ils sont menés; cette opinion était celle de Charles XII , roi de Suède, lequel disait à ses soldats : Mes amis, joignez l'ennemi, ne tirez point ; c’est aux poltrons à le faire.

Pour faire des feux, il faut s’arrêter et perdre un temps d’autant plus précieux que les troupes qui se défendent ont le temps de recharger , ce qui ajoute encore à l’avantage de leur position.

La bonne infanterie est avare de son feu, la mauvaise tire de loin et n’a plus de munitions lorsqu’il faultirer de près. Guibertadit : Hors les occasions défaussés attaques ou de stratagèmes, toute canonnade qui n’a pour objet que celui de tuer quelques hommes au hasard et aux dépens de beaucoup de munitions est ridicule et misérable. Ceci peut s’appliquer également à la fusillade à grande portée. Les Espagnols , au siège d’Hcsdin, qu’ils défendaient en 1637, avaient consumé inutilement tant de munitions, qu’ils n’en avaient plus au moment où elles leur auraient été nécessaires, celui de l’assaut ; leurs successeurs, en-faisant tirer un coup de canon sur un homme , au siège de Cuidad-Ilodrigo , en 1810 (chose dont j’ai été témoin), n’étaient pas plus sages. Au reste, il est assez rare de trouver des

chefs, qui, devant l’ennemi , ne font exécuter des feux qu'il la portée où ils commencent b être réellement meurtriers (40 b 50 mètres); b 100 mètres des expériences ont prouvé qu’un peloton de vingt files sur trois rangs, exécutant un feu de peloton sur One cible ayant la même étendue que lui en hauteur et longueur , huit b douze halles seulement portent, et si l’on déduit de ce nombre le tiers ou le quart qui passeraient dans les vides , si la cible était remplacée par un peloton de soldats, il en resterait de six b neuf. Ce résultat n’étonnera personne, si l’on veut bien remarquer que les soldats du premier rang abaissent tellement le bout du canon que les balles vont frapper la terre b quinze où vingt pas et ricochent ; que ceux du troisième rang au contraire tiennent le bout du canon tellement élevé qu’elles passent bien au-dessus du but. Aujourd'hui que les principes du tir sont développés et appliqués avec beaucoup de succès , cet exercice offrira des résultats beaucoup plus avantageux que ceux que j’ai signalés ; mais je puis avancer que, devant l’ennemi, l’émotion et le trouble intérieur , inséparables d’un combat réel , feraient toujours que le soldat ne tirerait pas aussi juste ; il n’y aurait que les vieux militaires qui, dans ces circonstances critiques, ne perdraient pas de vue les principes et qui tireraient le meilleur parti possible de leur feu. Les troupes de nouvelles levées de toutes les nations ont le défaut de tirer beaucoup pour rien ; ainsi, au combat de Biberach, le 9 mai 1800, Gouvion-Saint-Cyr, ayant envoyé des tirailleurs contre des corps autrichiens en position , ceux-ci , au lieu de leur opposer d'autres tirailleurs, se contentèrent de faire des décharges générales et inutiles sur des hommes éparpillés, comme une troupe effrayée, qui croitqu’eu faisant beaucoup de bruit, elle arrêtera l’ennemi.

Je répéterai ici ce que j’ai dit ailleurs, que, dans l’offensive, la véritable force de l’infanterie c’est la bayonuette ; il est bien préférable d’aborder l’ennemi au pas de course et la bayonnette en avant que de s’amuser b tirailler dans une position désavantageuse ; on arrive ainsi sur lui avec tout son feu , ses munitions et ses armes en bon état ; s’il est b découvert et qu’il vous attende sans tirer, la partie devient égale et lorsque la distance est tellement rapprochée qu’un coup de fusil ne puisse plus être perdu , se donner le premier feu est un coup de maître, puisque celui qui le reçoit

«loi l perdre la moitié de son monde. Si au contraire l’ennemi a commencé son feu trop tôt, il est perdu, parce qu'il n’aura pas le temps de recharger avant d’être abordé par vous ou de recevoir votre feu à une très petite portée; c’est ce qui arriva à uu bataillon autrichien, le 30 octobre 1805 , à la bataille de Caldiéro. Ce bataillon, après s’être maladroitement dégarni de tout son feu sur un bataillon du 20 m ' régiment de ligue français , auquel il fit peu de mal, ne put résister au choc de ce dernier qui avait tout son feu en réserve. Le bataillon autrichien fut entièrement pris ou tué , quoique numériquement plus fort que l’autre.

M. le maréchal Bugeaud , dans ses aperçus sur quelques détails de la guerre, page 77, conseille aussi de se donner le premier feu, mais c’est là une grande difficulté, en ce que celui qui vous attend peut le faire les armes étant apprêtées , et qu’il ne lui reste à faire que les commandements de joue et de feu. Il faudrait, pour neutraliser cet avantage, que les soldats fussent exercés souvent à marcher la bayonnetle en avant, et au pas de course, sans se désunir, à s’arrêter et à mettre en joue au seul commandement de joue et à faire feu sans commandement dès qu’il y aurait un ennemi au bout de leur canon; bien entendu qu’en chargeant à la bayonnette les fusils devraient être armés. Après le feu, il faudrait se se porter rapidement en avant la bayonnette croisée et sans prendre le temps de recharger.

C’est avec la bayonnette et sans tirer, que Suvarow résista quelquefois aux bataillons français dans les campagnes d’Italie et des Grisons, en 1799. Cevainqueurdcs Turcs, qui ne manquait ni de coup d’œil, ni d’activité, ni d’originalité, disait: Des reconnaissances, je tien veux pas; elles ne servent qu’aux gens timides et pour avertir qu'on arrive ; on trouve toujours l’ennemi quand on veut. Des colonnes, la bayonnette, l’arme blanchcf attaquer, enfoncer, voilà mes reconnaissances. Il n’y a de bon dans cette jactance, que les attaques à la bayonnette, car les Français lui apprirent plus tard, que les reconnaissances étaient indispensables, que les colonnes pour le combat, avaient de graves inconvénients, et qu’il ne suffisait pas d’attaquer pour enfoncer, puisqu’il fut battu complètement par Massénact rappelé par son empereur, Paul l ,r . Du reste, le premier com-

bat des Russes avec les Français, fut, pour les premiers, d’un mauvais augure ; le 25 avril 1799, les Russes attaquèrent à la bayonnette les retranchements du pont de Lçcco ; les carabiniers de la 18' légère, jaloux de leur éviter la moitié du chemin et de se mesurer avec ces nouveaux soldats, qu’on disait invincibles, sortirent de leurs retranchements, croisèrent la bayonnette avec les Russes et les obligèrent à la retraite, après avoir laissé deux cents morts et blessés sur le terrain. A celte époque les Russes étaient fanatisés et imbus de l’idée que, s’ils succombaient en combattant vaillamment, le grand saint Nicolas les ferait revivre dans leur patrie. Les Français combattaient pour la liberté; il y avait deux grands principes en présence.

Au combat de Valmy, le 20 septembre 1792, Kcllermann empêcha de tirer et lit charger les Prussiens à la bayonnette ; cette charge eut un plein succès, et le général français perdit beaucoup moins de monde que s’il se fût amusé à faire exécuter des feux.

A la bataille de Monlenotte, le 10 avril 1796, le colonel R ampon, chargé de défendre la redoute de Monlélcgino, ayant épuisé toutes ses munitions sur les Autrichiens, la défendit à la bayonnette et les empêcha d’y pénétrer.

Le maréchal Soult, alors général de division, fit enlever la position de Lhermette, près de Gênes, le 22 germinal an vin, à la bayonuette ; l’affaire fut plus meurtrière pour l’ennemi que par le feu.

Les feux d’ensemble, c’est-à-dire de peloton, de demi-bataillon et de bataillon, ne doivent être employés que derrière un retranchement ou bien sur une troupe qui n’est pas à plus de 50 mètres, lorsqu’on est à découvert, encore faut-il après le feu, charger immédiatement à la bayonnette. A une plus grande distance, ils font plus de bruit que d’effet. M. le maréchal Bugeaud, dans les Alpes, en 1815, alors qu’il était colonel du IA' de ligne, est parvenu à battre et à détruire presqu’en entier, avec son régiment, une colonne de 10,000 Autrichiens, lesquels faisaient un feu continuel et à toute portée ; le colonel Bugeaud, au contraire, les attendait pour ainsi dire à bout portant, faisait une décharge, les chargeait à la bayonnette pendant cinq minutes et rentrait dans ses positions.

Voici encore un irait de noire histoire qui prouve la puissance du feu à petite portée et bien dirigé, ainsi que celle de la bayonnette après le feu : Le 27 novembre 1795, le chef de bataillon Vialat, faisant partie d’une brigade qui se portait sur Rivoli et qui était repoussée, soutint le choc avec quinze grenadiers. Après avoir fait feu sur la tête de la colonne autrichienne et y avoir fait tout le mal que peuvent faire quinze coups de fusil bien dirigés, ils marchèrent intrépidement sur les Autrichiens la bayonnette en avant, et furent suivis par la brigade, honteuse de ne pas imiter leur exemple; le retour offensif, dû à seize hommes déterminés, mit les Autrichiens en déroute et leur coûta huit cents prisonniers.

Le feu de deux rangs doit être employé de préférence toutes les fois qu’on est forcé de rester en position, ou derrière un retranchement lorsque l’ennemi en est b cent ou cent cinquante mètres, parce que le soldat a plus de liberté d’action, qu’il peut mieux ajuster et ne tirer que lorsqu’il a la presque certitude que son coup portera. Si, malgré ce feu bien dirigé, l’ennemi vous aborde, il y a toujours à peu près la moitié des coups en réserve ; avantage que n’offrent pas les feux d’ensemble. J’examinerai à l’article Dispositions contre la cavalerie, jiourquoi ou a peut-être eu tort de ne pas adopter le feu par rang, né et essayé au camp de Boulogne, et

dont on a fait un usage avantageux b la fin des guerres de l’empire.

Il faut que tous les officiers se mettent bien dans la tête qu’il ne suffit pas de faire du bruit pour arrêter un ennemi brave et entreprenant, il faut encore le toucher, l’écraser : or, le moyen d’atteindre ce but, c’est de ne tirer qu’à coup sûr dans toutes les circonstances; on évite par Ib deux inconvénients graves, la perte des munitions, qu’on n’est pas toujours b même de remplacer, et l’encrassement des fusils au moment où il faudrait qu’ils fussent en bon état. Les troupes anglaises ont parfaitement compris ces principes, et en ont fait la plus heureuse application dans toutes leurs positions défensives.

Le manque de munitions produit un effet désastreux sur le moral des troupes, surtout celles de nouvelles levées; il semble au soldat qu’il ne peut plus rester à son poste, et il est enchanté de se retirer du combat sous le prétexte d’aller en chercher. La quantité de cartouches brûlées

dans les batailles de la république et de l’empire était immense ; le soir, toutes les gibernes et beaucoup de caissons étaient \ ides. On a calculé qn’une seule balle avait porté sur trois cents. Guibcrt a dit que sur cinq cent mille coups de fusil, il n’y en avait que deux mille qui portent, ou une balle sur cinq cents ; Lloyd a dit une balle sur deux cents. Quoi qu’il en soit de ces résultats, ils font suffisamment voir combien de coups sont tirés inutilement, car on aurait pu tuer ou blesser autant de monde avec la dixième partie, sans pour cela être plus exposé ni maltraité soi-même.

I/exéculion des feux, quels qu’ils soient, demande du calme, du sangfroid, et surtout du silence, puisque c’est à celui qui commande à juger de leur opportunité, et il importe beaucoup que ses commandements soient entendus et ponctuellement exécutés; c’est par l’observance de ces principes, que le 9 avril 1799, au combat de Nazareth, Junot, avec trois cents grenadiers et cent dragons, résista en plaine, à quatre ou cinq mille hommes de cavalerie : lorsque l’ennemi fut à portée de pistolet, une première décharge faite avec à-plomb, et chaque homme visant bien, mit trois cents ennemis hors de combat. Cette cavalerie, croyant prendre facilement une si petite troupe, s’était approchée avec coufiancc ; la réception qu’on lui fit la fit reculer, ce qui donna le temps aux grenadiers de recharger; mais, revenu de sa première surprise, l’ennemi s’avança de nouveau et reçut une deuxième décharge, qui mit encore deux cents hommes hors de combat et le décida à s’éloigner. Si les grenadiers eussent tiré trop tôt, et n’eussent pas écouté les commandements, tout porte à croire qu’ils auraient été sabrés. Ainsi, dans le cas où une troupe en attaque une autre, et où celle qui a le premier feu a tout l’avantage, l’ordre et le silence contribueront puissamment à le lui faire obtenir, si celui qui commande est d’ailleurs doué du sang-froid et de l’intelligence nécessaires ; mais je ne puis assez le répéter, en terminant cette conférence, l’infanterie doit être extrêmement avarede son feu, à cause detoutee que j’ai dit, et encore parce que l’ennemi prenant souvent le change sur les dispositions d’une troupe qui l'attend ou l’aborde sans tirer, prend aussi confiance et s’expose à son feu, à la portée la plus meurtrière.

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