‹ Essai de conférences sur l'emploi des manoeuvres d'infanterie devant l'ennemi rédigées par le colonel Le LouterelChapitre 4 sur 15 · TROISIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CONFÉRENCE

SIR LES DIFFÉRENTES MANIÈRES 1)E PASSER DE L’ORDRE EN BATAILLE A L’ORDRE EN CQLONNE.

Voici deux principes essentiels dont il ne faut s’écarter que le moins possible : le premier, c’est de manœuvrer devant l’ennemi hors portée des armes à feu, de calculer le temps nécessaire pour sa manœuvre, de manière à n’être point attaquée tandis qu’elle s’exécute; le deuxième, de n’offrir que des masses à la cavalerie et des lignes déployées à l’infanterie et à l’artillerie. C’est pour avoir méconnu le premier de ces principes, dit SI. le maréchal Bugcaud, sans citer les personnes ni les lieux, qu’une division d’infanterie en colonne par régiment, ayant commencé son déploiement à portée de fusil de l’ennemi, fut mise dans une déroute complète avant V achèvement de la manœuvre. C’est à la même cause que l’on dut la déroute de l’infanterie à la bataille de Vimeiro.en Portugal, le 2i août 1808 : deux bataillons de la réserve s’étant portés en colonne serrée, et au pas de charge, contre la gauche de la ligne anglaise, qui débordait la droite de la ligne française, furent chargés si impétueusement, au moment où ils se déployaient , qu'ils perdirent deux cents hommes en trois minutes ; enliu , c’est pour avoir manœuvré trop près de la cavalerie française que les grenadiers de Zach , à Marengo , qui , jusque-là s’étaient admirablement battus, furent mis dans une telle déroute que le succès de la journée lut acquis aux Français.

Quant au second principe , c’est également pour l’avoir méconnu que le corps d’armée du comte d’Erlon fut mis en déroute , comme je l’ai expliqué dans la première conférence, et qu’il aurait été entièrement détruit ou pris par les dragons anglais, si deux régiments de lanciers frauçais n’étaient venus le dégager.

Lorsqu’on est en bataille , plusieurs raisons peuvent obliger à se mettre en colonne et nécessiter des mouvements différents , soit par la présence de l’ennemi soit par la nature du terrain.

Premier cas ; Si l'on doit se porter en avant sur un terrain accidenté , pour enlever une position défendue par de l’infanterie ou de l’artillerie, chaque bataillon est formé en colonne double serrée en masse , afm que le déploiement soit plus prompt sur le nouveau terrain; si dans ce mouvement on avait à craindre la cavalerie, les colonnes seraient formées à demi-distance, afm de former les carrés échelonnés ou bien obliques. Dans cette marche, sur un terrain accidenté, les colonnes devraient se couvrir le plus longtemps et autant que possible , par les choses saillantes à la surface du sol, telles que maisons, murs, haies, bouquets de bois, arbres, etc. , etc. , qui pourraient se trouver entre elles et l’ennemi , se déployer aussitôt que le terrain le permettrait et n’aborder l’ennemi qu’en bataille.

Deuxième cas : Si l'on doit se porter en avant ou en retraite sur une roule ou une chaussée, et qu’on ait à redouter la présence d’infanterie ou d’artillerie sur ses flancs, la ligne rompt par peletons ou par divisions et marche dans cet ordre, afm de pouvoir se former promptement en bataille dans l’ordre naturel ou par inversion , s’il y avait nécessité.

Troisième cas ; Si l’on devait se porter en avant ou en retraite sur une seule colonne , à cause du rétrécissement du terrain , pour se former ensuite en bataille sur une position quelconque , l’on se formerait en colonne par divisions, serrée en masse, afm de pouvoir.déployer par bataillon en masse , puis les masses. Si dans ce mouvement on avait à craindre la cavalerie en arrivant sur la position, la colonne serait formée à demidistance , afm de pouvoir former les carrés obliques ou échelonnés ; mais dans ce cas, il faudrait , en débouchant sur le terrain du déploiement, que chaque colonne composée d’un bataillon s’isolât , c’est-à-dire que le premier bataillon , si la droite était en tête , changeât de direction à droite , que le second laissât, entre lui et le premier, distance de déploiement avant de changer de direction, et ainsi de suite des autres bataillons. Dans cette position , et si la cavalerie était encore éloignée, le premier balaillon pourrait se porter en avant et former un échelon avec le second, celui-ci avec le troisième, etc. , etc. Si au contraire la cavalerie était trop rapprochée, il faudrait rester en bataille par bataillon en masse, sur son terrain, et y former les carrés obliques, après avoir pris distance de peloton dans chaque éolonne.

Toute colonne, marchant à l’ennemi ou en retraite, doit être précédée ou suivie par une bonne ligne de tirailleurs, pour éviter les embuscades ou les attaques inopinées de l’ennemi. Ces tirailleurs, sur deux rangs avec réserve , devraient être à 200 mètres au moins en avant ou en arrière de la colonne. Il doit aussi y en avoir sur les lianes, 5 100 mètres au moins , que le pays soit ou non découvert, attendu qu’un trou , un fossé , un ravin ou autre excavation peuvent cacher une embuscade ou des tirailleurs ennemis.

Voici l’opinion de M. le maréchal Marmont 5 cet égard (De l'Esprit des Institutions Militaires, page 32): « De nombreux tirailleurs doivent précéder les colonnes et marcher dans une direction correspondant aux intervalles des bataillons , de manière à diviser le feu de l’ennemi et éi couvrir le déploiement , s’il devient nécessaire, sans masquer les têtes de colonnes qui peuvent commencer immédiatement leur feu. Les tirailleurs ainsi placés se trouvent appuyés ; ils ont des points de ralliement désignés et à portée , et ils ne peuvent jamais être comjn-omis. »

Sim LES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE PASSER l)E L’ORDRE EN COLONNE A L’ORDRE EN BATAILLE.

Je répéterai ici que l’ordre en bataille, déployé ou mince, doit être la formation habituelle de combat de l’infanterie ; l’ordre en colonne n’est applicable qu’aux marches et aux manœuvres , ou bien lorsqu'on a à redou- - ter la cavalerie.

Premier cas : Supposons urifc colonne par division , la droite en tête et 5 distance entière, attaquée dans sa marche, sur l'un de ses flancs, par de l’artillerie et de l'infanterie ; cette colonne serait arrêtée sur le champ et formée à gauche en bataille si elle devait faire face 5 gauche , et patinversion 5 droite en bataille si elle devait faire face à droite. Celte manœuvre n’aurait lieu , toutefois , que dans le cas où l’ennemi serait abordable et dans celui où la continuation de la marche sous son feu ne serait pas commandée par une impérieuse nécessité, telle que celle de protéger

et sauver un convoi quelconque ou bien de s’emparer d’un pont , d’un gué , d’un défilé , etc. , etc.

Deuxième cas : Si l’ennemi se présentait en avant, de manière que la tète de la colonne fut à peu près vis-à-vis son centre , elle serrerait en masse et serait déployée sur le bataillon du centre. Si cette colonne se trouvait vis-à-vis l’aile droite de l’ennemi , elle serrerait de môme en masse et serait déployée sur son dernier bataillon , et sur son premier, si elle se trouvait vis-à-vis l’aile gauche.

Troisième cas : Si l’ennemi , par une marche de flanc inaperçue, se présentait sur les derrières de la colonne , elle ferait aussitôt face par le troisième rang , serrerait en masse , et serait déployée comme il est dit ci-dessus, selon le cas.

Quatrième cas : Si la colonne , au lieu d’être à distance entière, était serrée en masse , et que l’ennemi (infanterie ou artillerie) se présentât de même sur l’un ou l’autre de ses flancs , elle prendrait ses distances pour déployer face à gauche , ou par inversion , face à droite , et serait ensuite déployée par bataillon en masse , puis les masses , ou bien elle serait arrêtée , changerait de direction de pied ferme , et serait ensuite déployée pour faire face à l’ennemi. Ces mouvements seraient longs, en raison du nombre de bataillons dont serait composée la colonne; mais ce sontles seuls qu’il serait possible d’exécuter dans la circonstance.

Tous les mouvements doivent être subordonnés , bien entendu , à la nature du terrain , car il pourrait se faire que des obstacles empêchassent que le déploiement complet pût avoir lieu sur tel bataillon désigné ; dans ce cas, il faudrait l’opérer sur un autre et laisser en réserve et en colonne ceux que le défaut d’espace empêcherait d’entrer en ligne ; celte réserve se tiendrait assez loin pour que le feu de l’ennemi ne puisse l’atteindre.

On pourrait encore , selon les circonstances , et dans le cas où la colonne serait à distance entière , se former en avant , face en arrière , sur la droite ou sur la gauche en bataille , mouvements plus prompts que les déploiements ; mais on est pas libre , sans danger , d’adopter telle ou telle manœuvre plutôt que telle autre : les circonstances et le terrain

commandent impérieusement ce qui doit être fait. Ainsi , dans la supposition d’une colonne à distance entière , et la droite en tête , arrivant en face de la gauche d’une ligne ennemie, le mouvement de se former en avant en bataille , si le terrain permettait aux bataillons de suivre la diagonale, serait plus prompt et moins dangereux qu’un déploiement , dans lequel les bataillons sont forcés de parcourir les deux côtés d'un angle droit opposés à l’hypoténus ; les bataillons se trouveraient d’ailleurs naturellement échelonnés s’ils étaient inopinément chargés par de la cavalerie pendant l’éxécution du mouvement. Si le terrain ne le permettait pas, il faudrait bien employer le déploiement (après avoir serré en masse) , qui demande plus de moitié moins de terrain en arrière , ou bien se former sur la droite en bataille , mouvement qui en demande encore moins que le déploiement , qui n’en a pas les inconvénients et qui est aussi plus prompt.

Page 1