‹ Essai de conférences sur l'emploi des manoeuvres d'infanterie devant l'ennemi rédigées par le colonel Le LouterelChapitre 6 sur 15 · OFFENSIFS · texte numérisé non relu

OFFENSIFS

Cinq manœuvres sont indiquées pour se porter en avant contre l’ennemi , savoir : 1° la ligne de bataillons déployés; 2° la ligne de bataillons ployés en colonnes simples ou doubles ; 3° les échelons en avançant, soit en ba-

taille, soit eu colonne; ti le passage des ligues en avançant ; 5° enfin, les colonnes serrées en masse.

Sur un terrain très uni, en présence d’infanterie et d’artillerie occupant une ligne parallèle à la vôtre, c’est la marche en bataille, en ligne déployée qu’il faut adopter, parce qu’on 11 e présente à l’ennemi que l’épaisseur de scs deux ou trois rangs, selon qu’on adopte l’une ou l’autre de ces formations; bien entendu qu’il 11 'cst ici question que d’un régiment ou tout au plus d’une brigade, car pour des corps plus étendus, tels qu’une division ou un corps d’armée, il y a diversité de mouvements toujours appropriés au- terrain et aux circonstances ; ainsi, tel régiment reçoit l'ordre d’attaquer en bataille, tel autre en colonnes doubles, telle brigade reçoit celui de former les échelons afin de refuser une aile, pour se placer parallèlement à l’ennemi, ou bien pour éviter de marcher sur uii point trop inaccessible ou trop bien défendu, etc., etc.

Sur un terrain présentant par-ci par-là des obstacles, tels que : bouquets de bois, enclos, mares, étangs, ravins, fondrières, etc. , etc. , c’est le cas de faire former chaque bataillon en colonne double, parce que le déploiement s’opérant par les deux ailes à la fois, il y a plus de promptitude, d’ordre et de régularité.

Lorsque la ligne de bataille de l’ennemi est oblique relativement à celle qu’on occupe, l’on peut former les échelons en avançant pour se placer parallèlement à lui; mais selon moi, la manœuvre en échelons, parfaite lorsqu’on est en colonne par bataillon et que l’on craint la cavalerie, est une manœuvre décousue lorsque chaque bataillon est en bataille devant de l’infanterie et de l’artillerie, à moins d’avoir une très forte ligne de tirailleurs sur les lianes des bataillons, en ce que, si l’ennemi parvient à glisser quelques troupes légères dans les intervalles et à isoler les bataillons entre eux, en même temps qu’ils sont pris en liane, chacun d’eux ne sait plus dans quel sens agir, et une ligne de bataille sans direction unique est perdue, le désordre doit s’y introduire très promptement; et qu’on ne dise pas que ces attaques rapides sur les flancs d’une ligne sont impraticables, car il yen a beaucoup d’exemples: le 15 novembre 1812, au passage de la Huebra, près Salamanque, le maréchal Soult, ayant fait poursuivre l’arrière-garde

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de l’armée anglaise, un peloton de troupes légères se glissa dans un intervalle et y fit plusieurs prisonniers, entre autres le lieutenant-général sir Edward Paget, qui commandait en second l’armée anglaise. A la bataille d’Auerstaedt, le là octobre 1806, le colonel d’artillerie Séruzier contribua puissamment au gain de la bataille par un trait d’audace : tandis que ses pièces paires continuaient à tirer en ligne sur l’ennemi, il se porta avec ses pièces impaires sur son flanc gauche, et détruisit presque toute son artillerie sur ce point; la fumée des pièces restées en position cacha le mouvement, dont l’ennemi ne s’aperçut qu’au moment où il était écrasé par la mitraille des pièces impaires.

C’est donc un principe des plus rigoureux, de maintenir sa ligne de bataille intacte, car c’est pour rompre cet ordre, que les efforts les plus énergiques se font ordinairement sur les centres, et c’est aussi pour le conserver que les réserves sont convenablement placées et forcées d’agir avec vigueur; or, les lignes brisées ou rompues sont les moins favorables.

Si, étant en bataille, l’on se trouvait dans la nécessité de refuser une aile, il vaudrait mieux exécuter un changement de direction, bien préférable au changement de front lorsqu’on est en présence de l’ennemi, et surtout un changement de front en arrière.

Le passage des lignes en avançant est une bonne manœuvre, lorsque le nombre des bataillons est tel qu’on ne puisse en déployer que la moitié sur le terrain du combat; l’autre moitié forme une deuxième ligne assez éloignée pour n’être pas atteinte par le feu de l’ennemi, et assez rapprochée néanmoins, pour la remplacer au besoin. Si au contraire le terrain était plus étendu qu’une ligne, cette manœuvre serait sans objet, et il serait peut-être même dangereux de l’employer contre un ennemi intelligent, puisqu’il pourrait vous tourner ou bien ouvrir son centre pour vous laisser passer, et tomber ensuite sur les flancs d’une ligne. Dans ce cas, celle qui se trouve en arrière pourrait venir au secours de l’autre ; mais il serait à # craindre que celle-ci ne fût déjà rompue, et que la position des combattants fut telle, que la seconde ligne ne pût faire feu saus atteindre amis et ennemis. Les exemples de troupes ainsi enveloppées ne sont pas rares dans nos annales militaires; ainsi, à la bataille de Nerwcindcn, le 18 mars

1793, le général Thotivenot fit ouvrir les rangs à son infanterie par deuv changements de front en arrière de quelques bataillons du centre de sa ligue; les cuirassiers de Nassau se précipitèrent dans celte ouverture, et y furent accueillis par la mitraille et par la mousqueterie des deux faces, presque à bout pourtant; ils y furent détruits, en grande partie, en un instant.

A Waterloo, les dragons anglais traversèrent successivement trois lignes d’infanterie française qui les laissèrent passer; mais ils trouvèrent deux régiments de lanciers qui les ramenèrent, et tout passage fermé, ils furent aussi presque entièrement détruits. C’est depuis cette époque mémorable que les Anglais ont introduit des lanciers dans leur cavalerie.

Il y a cependant un moyen d’éviter que les lignes soient prises en flanc, c’est de placer un bataillon en potence à chaque extrémité, lesquéls suivent la première ligne, rompus en colonne par pelotons, s’arrêtent en même temps que cette ligne, et sont formés promptement à droite et à gauche en bataille, lorsqu’il y a nécessité.

Les colonnes serrées s’emploient lorsque le terrain à franchir est étroit ; alors il faut bien en passer par là, quels que soient les moyens de l’ennemi [tour s’y opposer ; dans ce cas, il est indispensable de les faire précéder patune bonne ligue de tirailleurs, qui facilitent le débouché sur le terrain où il est nécessaire de se déployer. Du reste, les colonnes serrées étant très faciles à manier, on peut, par des changements de direction qui s’exécutent asez promptement, se mettre en mesure de se déployer dans toutes les directions.

SUR LES MANOEUVRES A EMPLOYER DANS LES MOUVEMENTS DÉFENSIFS ET DE RETRAITE.

Pour les retraites comme pour les mouvements offensifs, le terrain doit déterminer les manœuvres 5 employer, conjointement avec les circonstances ; ainsi, il est des cas où il faut disputer le terrain pied à pied : c’est, patexemple, lorsqu’un corps a été battu, et qu’il doit, dans sa retraite, protéger la marche toujours lente d’un parc d’artillerie ou d’équipages considérables. Si le terrain n’était pas disputé, le convoi tomberait infailliblement

au pouvoir de i ennemi, uans presque tous les autres cas, ta retraite esi de même motivée par une infériorité de position ou de force, et par un échec dans le combat ; or, le parti le plus sage, c’est de se soustraire le plus promptement possible aux coups de l’ennemi, soit pour prendre une position plus avantageuse, soit pour continuer sa marche rétrograde ; il y a encore les retraites et les déroutes simulées, dans lesquelles on n’observe, à dessein, aucun ordre, et qui doivent s’opérer au pas de course pour augmenter la confiance de l’ennemi.

Pour celles où il faut disputer le terrain pied à pied, il n’est pas indifférent d’y appliquer telle manœuvre plutôt que telle autre; ainsi, en supposant que le terrain permette de rester constamment déployé, la retraite en échiquier offre le faible avantage de faire rester sur une position la moitié des bataillons, tandis que l’autre moitié s’éloigne pour prendre position à son tour; mais à côté de cet avantage, il y a des inconvénients tellement graves, qu’ils doivent engager à oublier cette manœuvre; en effet, pour se décider h l’employer, il faut, ou ignorer les conséquences, ou supposer l’ennemi peu entreprenant, puisqu’il peut lancer dans les intervalles des bataillons qui se portent en arrière, quelques pièces de canon ou quelques pelotons de troupes légères, qui prendraient en flanc les bataillons restés en avant ; l’ennemi pourrait le faire avec d’autant moins de danger, que les bataillons ne peuvent tirer obliquement que sous un angle de ù5° avec la ligne que forme leur alignement ; or, entre deux bataillons, il y a un angle de 90°, dont les côtés sont égaux à la longueur du bataillon qui se trouve en arrière, plus ce que donnent deux intervalles ordinaires de bataillon, à peu près 15 mètres, entièrement dégarnis de feux : soit un bataillon de huit pelotons à vingt files=85 mètres de front-(-15 mètres pour les deux intervalles de bataillon, celui de droite et celui de gauche— 100 mètres; et remarquons bien (|uc la troupe ennemie qui se porterait dans ces intervalles ne recevrait qu’un feu, qui, à 1 00 mètres au moins, serait peu à redouter. Le temps de recharger suffirait à la troupe assaillante, pour se mettre à l’abri dans l’angle mort. D’un autre côté, les bataillons en avant ne pourraient faire aucun mouvement pour se protéger réciproquement, sans donner prise à la ligne ennemie; il serait d’ailleurs impossible qu’il y eût accord et simultanéité de manœuvres, de là du désordre. Au reste, voici

cc que dit Jommi sur la retraite en échiquier : « L’ordre déployé en icut- (juier parait trop morcelle et trop dangereux , si la cavalerie venait à pénétrer et à prendre les bataillons en flanc. » Il faudrait, pour défendre les intervalles laissés par les bataillons qui sc portent en arrière, des lignes de tirailleurs en avant presque aussi fortes que les bataillons eux-mêmes, ou bien que ces intervalles fussent occupés par de l’artillerie.

Le passage des lignes, en retraite, obligerait à former deux lignes; mais il présenterait autant de monde de front que la retraite en échiquier, et n'en aurait pas les inconvénients, puisque chaque ligne reste pleine et qu’elle peut obéir à un seul commandement, ccqui est très important à la guerre. On serait peut-être exposé à se voir déborder sur les flancs, si la ligne n’avait pas assez d’étendue pour couvrir tout le terrain ; dans cc cas, il vaudrait mieux battre en retraite sur une seule ligne pleine, ou bien mettre des bataillons en potence pour défendre les flancs, comme je l’ai dit à propos des mouvements offensifs.

Il se présente ici naturellement à l’esprit une observation qui a plus ou moins de portée, c’est que les terrains sur lesquels douze bataillons seulement pourraient marcher longtemps en bataille, et exécuter la retraite en échiquier ou le passage des lignes, sont excessivement rares; les progrès de l’agriculture, la division des propriétés et l’augmentation de la population, ont couvert tous les terrains d’obstacles plus ou moins rapprochés ; d’ailleurs, lorsqu’une bataille se livre dans une plaine, c’est parce qu’il y a beaucoup de cavalerie de part et d’autre, ce qui force à serrer les mouvements, c’esl-à-dire à n’emplover que des manœuvres propres à résister à celte arme, et je dirai plus loin que la retraite en échiquier et le passage des lignes offriraient de graves inconvénients dans ce cas. Sur les terrains accidentés où elles n’auraient pas à craindre la cavalerie, elles seraient impraticables.

I.es échelons en retraite sont une bonne manœuvre, toutes les fois qu’il faut couvrir le terrain en entier, qu’on a à redouter la cavalerie, et qu’il faut refuser une aile ; avantages que n’offrent ni la retraite en échiquier, ni le passage des lignes.

Les échelons obliques sont impraticables devant l’ennemi, à moins qu’on ne soit certain de pouvoir achever cette manœuvre avant d’étre attaqué, car il faut quatre mouvements préparatoires avaut de les obtenir : 1° former les échelons directs; 2° changer de front dans chaque échelon pour prendre l’obliquité, d’après un angle déterminé par le commandant en chef; 3" rompre en colonne par pelotons et marcher en avant pour décroiser les échelons; U” former ensuite chaque bataillon à droite ou à gauche en bataille. Il me semble qu’il serait plus simple, plus prompt et moins dangereux de faire exécuter un changement de direction à la ligne, et de former ensuite les échelons directs qui se trouveraient obliques relativement à la position première.

Au reste, quelle que soit celle des quatre manœuvres indiquées qu’on emploierait, il serait toujours facile de former les carrés obliques, si la cavalerie se présentait inopinément ; tous les bataillons étant déployés, les .avantages seraient les mêmes , quant à la formation des carrés seulement, car en les supposant tous dans la nécessité de former le carré étaut sur deux lignes, dans la retraite en échiquier comme dans le passage des lignes, et obligés de faire feu tous à la fois, beaucoup de carrés tireraient les uns sur les autres, par le parallélisme de la plupart de leurs faces.

Sur les terrains resserrés où l’on est obligé détenir tète à l’ennemi pendant que la colonne marche, il faut lui présenter un front égal h la largeur de ce terrain, et assez éloigné du reste de la colonne pour que ses coups n’atteignent que les rangs de l’extrême arrière-garde, et continuer à marcher. Lorsque l’ennemi serre de trop près, il faut s’arrêter, faire demi-tour à droite, lui envoyer un feu d’ensemble bien dirigé, et le charger ensuite à labayonnette, au pas de course. Lorsque son avant-garde est ainsi repoussée et rompue, l’on reprend sa marche en retraite, l’on charge en marchant, puis on se disperse en tirailleurs. Pendant la charge, les subdivisions qui marchaient par le flanc ou en tirailleurs se réunissent de front pour remplacer celles qui se sont portées contre l’ennemi, et ainsi de suite alternativement. Si l’ennemi avait de l’artillerie et qu’il n’approchât qu’à portée de canon , toute l’arrière-garde se disperserait en tirail-

leurs, assez rapprochés pour sc reformer promptement en ligne si besoin était.

Lorsque les troupes en retraite u’out point de défilés à franchir, et qu’elles ne sont embarrassées d’aucun convoi de matériel , elles peuvent employer les mêmes manœuvres, mais marcher avec plus de vitesse, soit pour prendre une nouvelle position, soit pour mettre entre elles et l’ennemi la plus grande distance possible, car s’amuser à faire des feux lorsqu’on est beaucoup moins fort ou qu’on est dans une position désavantageuse est du temps perdu, et qui expose à se faire prendre ou à se faire écraser. 11 faut bien se mettre dans la tête qu’il n’y a aucun déshonneur à se mettre «^retraite lorsqu’on ne peut résister à son ennemi ; il faut donc le faire de manière à lui échapper promptement et à perdre le moins de monde possible.

. Il est des cas où l’on peut battre en retraite au pas de course et même en déroute ; c'est lorsqu’on a peu de chemin à faire pour atteindre une bonue position ou pour traverser un défilé ; mais il faut pour cela que les troupes soient exercées à se rallier promptement, face à l’ennemi, derrière des jalonneurs envoyés d’avance par celui qui commande, disposition, au reste, dont il faut prévenir tout le monde avant l’exécution, qui doit avoir lieu à un signal convenu et connu. Cette manœuvre fut employée le 12 mars 1811, dans la retraite de Portugal, par le maréchal Nev : les troupes françaises, vigoureusement poursuivies par les Anglo-Portugais, dix fois plus nombreux, et ne pouvant résister, avaient à passer un défilé de près d’une lieue, partant des hauteurs de Redinha. Le maréchal fit passer le drapeau de chaque bataillon, avec les adjudants et des guides généraux, sous la direction d’un aide-de-camp, qui établit une ligne de bataille h la sortie du ravin. Au signal convenu, ce défilé fut franchi au pas de course, et les troupes se trouvèrent en mesure d’empêcher l’ennemi de déboucher ; elles prirent ainsi l’avantage que l’ennemi avait à l’entrée du défilé. Ces sortes de retraites simulées et même de déroutes ont servi bien souvent à amener l’ennemi sur des terrains désavantageux, où il était battu par un prompt retour offensif qu’il ne prévoyait pas ; la célèbre bataille de Hohenlinden, le 3 décembre 1800, en est un exemple comme

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il y en a peu, pour les résultats : le 1" décembre, l'archiduc Jean , qui commandait l’armée autrichienne, forte de 120,000 combattants, ayant repoussé l’armée française au combat d’Ampfing, se crut invincible ; mais Moreau, qui commandait l’armée française, voulant neutraliser la nombreuse cavalerie de son adversaire, feignit de le craindre, en battant en retraite. L’archiduc Jean donna dans le piège, et fut contraiut d’accepter la bataille sur un terrain couvert et où sa cavalerie était nulle ; il y perdit, outre un très grand nombre de tués et de blessés, 11,000 prisonniers et 100 pièces de canon. Ce fut aussi par une retraite simulée, et par des dispositions qui annonçaient la crainte, que l'empereur Napoléon inspira une confiance tellement aveugle aux Russes, qu’il les amena sur le terrain d’Austerlitz, le 2 décembre 1805 ; les Russes, dont l’armée comptait 90,000 hommes, tandis que Napoléon n’en avait que 60,000, étaient tellement certains du succès, que toute la crainte du général en chef Kutusow était que l’armée française ne lui échappât par une prompte retraite ; aussi se hâta-t-il de tomber également dans le piège de son adversaire, en faisant faire, à deux portées de canon seulement, un mouvement de flanc pour tourner la droite de l’armée française, ce qui fit dire à Napoléon, placé sur une hauteur : « Avant demain soir, cette année est à moi. •> Ce lendemain arriva, en effet, les Russes perdirent ù5, 000 hommes, tués, blessés ou prisonniers, et 200 pièces de canon.

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