SUR LE PASSAGE DES DÉFILÉS EN AVANÇANT ET EN RETRAITE
Les passages de défilés sont fréquents h la guerre, attendu que les terrains les plus accidentés sont, aujourd’hui que l’infanterie forme la principale force des armées, les plus recherchés pour les combats. Nous ne sommes plus au temps où l’on choisissait une plaine pour combattre, et où chaque armée faisait tranquillement ses dispositions, puis on convenait du jour et de l’heure où le combat commencerait; on poussait même
alors la courtoisie jusqu’à ne pas vouloir tirer le premier, comme à la bataille de Fontenoy, où la maison du roi, en présence de la cavalerie anglaise, dit : A vous, messieurs les Anglais.
Les passages de défdé de l’ordonnance sont de bonnes manœuvres, toutes les fois que le terrain et les circonstances permettent de les exécuter, mais cela arrive si rarement, et elles demandent tant de précision pour éviter le désordre, que je crois utile d’indiquer quelques mouvements autres que ceux prescrits.
Il y a des défdés de plusieurs espèces : 1° les ponts sur une rivière non guéablc ; 2“ les chaussées au milieu de marais impraticables ; 3° les roules traversant les forêts ou les bois ; U° les roules traversant les villages ; 5° enfin , celles traversant les gorges et les montagnes.
Quelle que soit l’espèce de défilé qu’on ait à traverser, en avançant, il est indispensable de se faire précéder par de nombreux tirailleurs, soutenus par une avant-garde quelconque, et de ne s’y engager que lorsque l’ennemi a été repoussé au-delà de la sortie, et assez loin pour n’v être pas refoulé. Napoléon, pour forcer les défilés delà Brenta, le 6 septembre 1796, n’employa pas d’autre moyen : voulant marcher de Trente, capitale du Tyrol italien, sur Bassauo, en poursuivant l’armée de Wurmser, ayant à passer d’affreux défilés au fond desquels coule la Brenta et défendus par une division autrichienne, il envoya la 5° demi-brigade légère tout entière en tirailleurs sur les hauteurs de chaque côté et le long des deux bords de la rivière, tandis que la 4 e de ligne, formant avant-garde, forçait le passage sur la route : les feux de front et de flanc, en se croisant, obligèrent les Autrichiens à la retraite, et ces défilés, considérés comme infranchissables, furent cependant franchis sans perle de monde pour les Français.
Par la raison que c’est une faute grave de se mettre un défilé ou une rivière à dos, il faut éviter, dans le passage du défilé, en avançant, de se former en bataille immédiatement après la sortie, il faut, au contraire, se porter en avant le plus loin possible, pour éviter d’y être acculé, dans le cas où c’eût été une ruse de l’ennemi de vous y laisser engager ; il
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est toujours bon, avant de passer un défilé, autre qu’un pont dont les alentours sont découverts, de supposer le cas d’une retraite forcée, et alors le meilleur parti à prendre serait d’employer le moyen du maréchal Ney dans la retraite de Portugal, en 1811, et que j’ai détaillé dans la 6' Conférence, car il est toujours désavantageux de combattre sur un terrain resserré et où l’on est obligé de rester en masse, à moins qu’on n’ait affaire qu’à de la cavalerie. C’est pour avoir commis cette faute, que 30,000 Russes, saisis d’une terreur panique, furent mis en déroute par une division française de 6,000 hommes, au combat de Diernstern, le 11 novembre 1805 (voir la 9 e Conférence pour les détails de cette importante affaire). Si les Russes eussent franchi promptement ce défilé, ou bien s'ils eussent attendu la division française à sa sortie, celle-ci n'aurait eu d’autre ressource que de mettre bas les armes.
Lorsque le défilé est un pont, ayant un terrain environnant suffisamment étendu et découvert, ces précautions ne sont pas nécessaires, parce que l’on découvre l’ennemi auquel on a affaire, cl les dispositions qu’il prend, soit pour continuer sa retraite, soit pour s’opposer au passage, ce qui détermine suffisamment celles que l’on doit prendre pour le forcer. Si l’ennemi continue sa retraite, poursuivi par l’avant-garde et de nombreux tirailleurs, le passage du pont s’effectue sans obstacles, de même que la formation en bataille pour marcher en avant. Si, au contraire, l’ennemi s’est formé de manière à disputer le passage, il faut, comme je l’ai déjà dit, lancer une nuée de bons tirailleurs soutenus par une avantgarde, et faire passer le tout au pas de course et par fractions éparpillées, comme le fit le général llugot, au pont de Trilio, sur le Tagc, le 31 août 1810 : ce général voulant forcer le pont, défendu des hauteurs en face par des détachements nombreux d'Espagnols, ordonna qu'un sous-officier et dix hommes à la fois le franchiraient au pas de course et divisés. Tout le régiment d’Irlande passa ainsi, malgré le feu de l’ennemi, sans perdre un seul homme, gravit ensuite les hauteurs en tirailleurs et força l’ennemi à s’éloigner.
Quelle que soit la manière dont on franchit un défilé en retraite , il faut se reformer le plus promptement possible à une assez bonne distance en
arrière, pour donner à l'ennemi la facilité de faire déboucher une petite partie de son monde ; alors on reprend l’offensive pour écraser cette fraction, sur laquelle on a d’autant plus d’avantage qu’elle peut être attaquée avant d’être formée ; puis on s’éloigne de nouveau pour laisser déboucher une autre fraction qu’on écrase de même.
- Si le défilé est un pont, dit M. le maréchal Bugeaud dans ses Aper- « eus sur quelques détails de la guerre, page 105, gardons-nous de nous « former, après l’avoir passé i n retraite, sur te bord de la rivière, « comme on le voit dans la théorie. Les combats avec une rivière entre « n’aboutissent à rien, si ce n’est à faire tuer beaucoup de monde de « part et d’autre ; et la plus mauvaise manière de défendre un pont ou « un gué est de se placer tout pris. L’ennemi réunirait certainement a toute son artillerie sur la rive opposée, et ne tenterait le passage a gu’après avoir écrasé, de scs projectiles, les défenseurs du pont ou du « gue. »
Pour les passag’es de défilé en retraite, comme pour ceux en avançant, il est indispensable de faire soutenir la retraite par de nombreux tirailleurs, soutenus eux-mêmes pa r une bonne arrière-garde pour contenir l’ennemi, et donner ainsi le temps aux autres troupes de s’éloigner et de se reformer lorsqu’elles s’arrêtent en prenant position.
Au reste, quel que soit le passage d’un défilé, en avançant ou en retraite, il est toujours utile de le franchir le plus promptement possible, par la raison bien simple que les troupes ne s’y trouvent pas en position de pouvoir combattre, et qu’il faut sortir de cette gêne au plus tôt ; il faudrait que le défilé fût bien large et peu accidenté pour permettre de le passer sur deux colonnes, comme le prescrit l’ordonnance, et sans désordre. II vaudrait mieux, je crois, le passer en colonne simple, par la droite ou par la gauche, et au pas de course, d’autant mieux que les ponts et les routes ne donnent jamais passage h plus d’un peloton de front et souvent moins.
Si, par exemple, une colonne simple, par pelotons, de 8 bataillons, en retraite, avait à passer un défilé formé par un pont, la tête de la colonne arrivant au-delà, au point où le commandant en chef voudrait la reformer
en bataille face au défilé, changerait de direction à gauche et marcherait jusqu’à ce que les quatre premiers bataillons soient entrés dans cette direction , alors ils seraient arrêtés et formés à gauche en bataille ; les quatre derniers bataillons se formeraient face en arrière en bataille, au fur et à mesure qu’ils arriveraient. Si la gauche passait la première, elle changerait de direction 5 droite pour être formée ensuite à droite en bataille ; les quatre premiers bataillons se formeraient de mémo face en arrière en bataille. Il n’y a pas de mouvements plus prompts que cela, ni plus sûrs, lorsque la largeur du défilé ne donne passage qu’à un peloton de front.
Si c’est en avançant, et que la tête de la colonne passe la première, les quatre bataillons de droite changent de direction à droite pour être formés à gauche en bataille ; ceux de gauche se forment eu avant ou sur la droite en bataille au fur et à mesure qu’ils arrivent ; si la gauche passe la première, les mouvements sont inverses.
Les mouvements prescrits par l'ordonnance sont beaux, bien entendus, et faciles à comprendre sur le papier; cependant, on a toutes les peines du monde à les obtenir sur le terrain d’exercice, où les défilés sont marqués par des jalonneurs et où le temps et la réfléxion ne manquent pas ; que serait-ce donc devant l’ennemi et sur des terrains plus ou moins accidentés, et plus ou moins propres à ces manœuvres? Il y aurait nécessairement beaucoup de désordre et aussi beaucoup de lenteur, tandis que, dans une colonne simple, marchant au pas de course par pelotons ou par sections, il y aurait célérité et ordre dans les mouvements, car jamais ces subdivisions ne peuvent se confondre comme lorsque les sections sont obligées de former les pelotons dans un ordre inaccoutumé : la promptitude du pas de course compenserait, dans les colonnes simples, le raccourci des colonnes doubles.
La supposition que l’ennemi occupe une ligne parallèle à la rivière, si le défilé est un pont, ou que le terrain permet toujours de prendre une ligne perpendiculaire au défilé serait au moins hasardée, car il peut se faire qu’en sortant d’un défilé en avançant, on soit obligé de faire face à droite ou à gauche; dans ce cas, la colonne simple aurait un grand avantage,
celui de se former sur la droite en bataille, ou, par inversion, sur la gauche en bataille, en supposant la colonne la droite en tête; or, les formations sur la droite et sur la gauche en bataille sont les plus promptes et les meilleures, en ce que chaque peloton, arrivant sur la ligne, peut commencer son feu dès qu’il est à peu près aligné. Cela vaudrait mieux que de se prolonger en colonne sous le feu de l’ennemi, pour se former ensuite à droite en bataille par inversion, ou bien à gauche en bataille, selon le cas. Toutefois, si l’ennemi n’opposait à la colonne débouchant que de l’artillerie, il vaudrait mieux rester en colonne et se prolonger pour se former ensuite à droite ou à gauche en bataille, parce que les pelotons n’offriraient que le flanc et que la plus grande partie des projectiles passeraient dans les intervalles; tandis que dans les formations sur la droite ou sur la gauche en bataille, il y aurait des troupes en bataille, et derrière elles des colonnes, jusqu’à ce que le mouvement fût achevé, sur lesquelles l’artillerie aurait nécessairement plus de prise. Quand un boulet prend un peloton en flanc, il y fait beaucoup plus de mal que dans une ligne de bataille, cela est vrai ; mais dans une colonne en marche, à distance entière, c’est presque un hasard quand un boulet touche ainsi à cause de la mobilité des pelotons. Si l’artillerie est très-rapprochée, elle tire à mitraille de préférence, et c’est dans ce cas surtout que les pelotons par le flanc ont moins à redouter, parce que la mitraille s’écarte beaucoup, frappe dans les intervalles, et que, si un biscayen touche un homme, il ne va pas plus loin ou rarement ; le boulet, au contraire, peut tuer ou blesser quatre ou cinq hommes.