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FORMES DIVERSES DE LA CONCURRENCE VITALE

La concurrence vitale existe dès l'origine entre les divers groupes humains et, dans chaque groupe, entre les individus qui le constituent. La civilisation, née de cette concurrence, ne la fait pas cesser et n'en amortit même pas l'ardeur : elle lui donne seulement des formes nouvelles.

Les groupes appelés nations n'ont jamais connu d'autre concurrence que la guerre, qui s'inspire de la haine, travaille par la violence et parla ruse à la destruction de l'ennemi. 11 en est de même encore aujourd'hui. Toutefois, entre les nations qui ont hérité de la civilisation gréco-romaine, l'état de guerre devient de plus en plus rare et la guerre elle-même reconnaît des règles qui l'adoucissent considérablement. D'après ces règles, c'est l'Etat seul qui fait la guerre; elle n'a pour but avoué que la soumission de l'Etat ennemi et ne doit troubler que le moins possible les individus qui y restent étrangers. Telle est la lègle devant laquelle la vieille sauvagerie no désarme pas toujours, mais qu'elle fait profession de respecter.

En temps de paix, c'est-à-dire presque toujours, les individus composant les nations ont des rapports commerciaux et des

communications scientifiques ou industrielles qui en font comme un seul peuple. Quant aux groupes restés en dehors de la civilisation gréco-romaine et devenus les plus faibles, ils sont traités dans la guerre avec une sévérité excessive; mais dans la paix, qui est considérée comme l'état normal, ils coopèrent avec le reste du genre humain, par le commerce. Le commerce, fils de la paix, a été peut-être le facteur principal de la civilisation. C'est par lui que les contrats ont été introduits dans le monde peu à peu, grâce à des contre-coups inaperçus ; c'est par lui que la liberté du travail et l'échange sont devenus les moyens de répartition des richesses acquises par la collaboration de tous. Par l'échange et les contrats, tous les services que les hommes peuvent se rendre les uns aux autres ont été mis au concours, non pas entre les nations, mais entre les individus ou plutôt entre les familles, de manière à assurer l'avantage à celui qui rend chaque service au prix du moindre travail.

A mesure que cette forme de la concurrence vitale a pris plus de place dans les sociétés, on s'est aperçu que, sous la seule condition d'exclure des rapports individuels la violence et la fraude, l'activité industrielle des hommes, abandonnée aux instincts primitifs, se réglait et se coordonnait d'elle-même, de manière à utiliser les aptitudes les plus diverses et les plus inégales et à développer les forces intellectuelles et morales de tous par la pratique et l'habitude d'efforts soutenus. On comprenait, d'une part, que tous les individus dont le genre humain se compose étaient liés par des intérêts communs dans une même coopération; d'autre part, que la concurrence vitale, agissant par l'échange elles contrats, sans fraude ni violence entre les individus, était préférable à la concurrence exercée avec fraude et violence entre les groupes, par la guerre.

Yoilà donc deux formes de concurrence vitale : l'une agissant de groupe à groupe, par la guerre; l'autre agissant d'individu à individu, par la paix, avec échange et contrats.

La concurrence vitale est sévère pour les faibles dans l'échange comme dans la guerre : elle impose de rudes travaux et frappe souvent la vie elle-même. Aussi la plupart des hommes aiment à ne pas la voir : un grand nombre prétend l'adoucir ou

]a supprimer en faisant intervenir le gouvernement au profit des faibles dans la distribution des richesses. Mais par là on ne peut détruire ni même atténuer la concurrence vitale; on ne fait qu'en changer la forme et les conditions. Car dès qu'on fait dépendre la part de richesses attribuée à un individu du bon vouloir d'un autre individu, investi du pouvoir social, la concurrence vitale pousse le premier à chercher de toutes ses forces la faveur du second, ou, comme on dit, pousse les particuliers à chercher la faveur du gouvernement. Les efforts suscités par la concurrence commerciale ou d'échange tendent à Futilité commune; ceux que suscite la concurrence de sollicitation, comme ceux que suscite la guerre, sont stériles, tout au moins, pour le genre humain. La concurrence commerciale offre le prix au plus industrieux; la concurrence de sollicitation offre le prix au plus intrigant.

Lorsque les individus qui composent un groupe se sont habitués à la sollicitation, cette forme artificielle de concurrence vitale, et qu'ils entrent en concurrence commerciale avec les individus des autres groupes, les premiers se trouvent naturellement et fatalement inférieurs aux seconds; ils succombent dans la lutte, quelque aiguës que soient les plaintes qu'ils peuvent pousser.

Les causes permanentes de guerre sont le désir qu'éprouvent les peuples pauvres de s'approprier par la force les richesses des peuples plus riches et le désir des peuples dont la population surabonde de s'approprier les terres dont la population est moins dense. Ces causes ont pris souvent pour forme le désir d'un gouvernement d'étendre le territoire et d'augmenter le nombre des hommes soumis à ses lois, afin d'augmenter sa puissance militaire, de pouvoir avec plus d'avantage attaquer et se défendre. Cette ambition pousse les peuples à constituer des empires de plus en plus considérables, ce qui tend à diminuer les chances de guerre, en même temps qu'à rendre les guerres moins destructives. On peut mieux obtenir ces derniers résultats par des confédérations.

En dehors des trois formes de concurrence vitale que nous venons de définir, nous n'en connaissons et ne pouvons en imaginer aucune autre. Nous ne connaissons non plus, ni ne pouvons

imaginer, une combinaison sociale quelconque susceptible de supprimer cette concurrence, ou même d'en diminuer l'énergie. Quoi que l'on puisse dire ou faire, les faibles, selon les conditions de Tune ou l'autre des trois formes de la concurrence, succomberont devant les plus forts et leur abandonneront, quoi qu'ils fassent, le champ de la vie.

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