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L'ART SOCIAL

Laissons là les considérations nombreuses et fort intéressantes auxquelles nous conduirait l'étude des phénomènes produits par la concurrence vitale. Constatons seulement encore une fois qu'elle est indestructible. On ne peut en affaiblir les effets sans diminuer en même temps les forces qui poussent les individus à l'action en élevant devant eux des obstacles artificiels. La nation qui procéderait ainsi se rendrait moins capable de supporter la concurrence des autres et, si elle persistait, elle finirait par disparaître.

De cette vérité reconnue par la science, on peut tirer un principe de direction pour les arts dont l'objet est la conduite de la vie. Ces arts doivent tendre à développer l'activité dans le plus grand nombre d'hommes possible et à rendre le groupe auquel ils s'appliquent aussi capable qu'il se peut de soutenir avec succès la concurrence vitale.

Il n'y a qu'un art social, divisé en quatre branches qui sont considérées comme autant d'arts distincts. On reconnaît leur identité à cela : qu'ils ont une même fin, s'exercent sur le même objet et sont rattachés les uns aux autres par les liens les plus étroits. La politique est l'art central, ou plutôt les trois autres arts ne sont que des démembrements de la politique. Celle-ci, en effet, est chargée de la direction supérieure de la nation, de ses rapports avec les autres nations, des soins à donner à sa puissance militaire, de la défense contre les attaques du dehors et du maintien de la paix au dedans. C'est la direction politique qui établit les alliances, au besoin les confédérations, et conduit

les guerres, s'il y a lieu, de façon à mettre en jeu toutes les forces du groupe : elle doit en tout temps conserver, entretenir et développer ces forces.

Le meilleur moyen d'y parvenir est le maintien de la justice dans les rapports que les citoyens ont les uns avec les autres : constater la justice et la faire respecter est la fonction essentielle du gouvernement ; car la justice est l'intérêt public par excellence.

Pour que la politique soit bonne, il faut que les hommes investis du gouvernement aient un sentiment net et distinct de l'intérêt de la nation et le mettent au-dessus de tous les intérêts privés. Quant aux formes diverses de gouvernement, sur lesquelles on a tant discuté depuis Hérodote, elles tiennent à des conditions changeantes. Chacune d'elles a pu êlre préférable à son heure, dans un état social donné; chacune d'elles aussi a pu être détestable à son heure et dans un état social différent, selon qu'elles ont produit un gouvernement animé de l'intérêt public ou un gouvernement abandonné aux intérêts particuliers. Là où ceux-ci dominent à un certain degré, il n'y a plus ni gouvernement, ni nation possible : il faut tomber dans l'orbite d'un groupe mieux conduit et plus fort.

La fin normale de la politique est d'entretenir, par l'observation de la justice, la concorde entre les citoyens, de réaliser peu à peu, à l'heure convenable, les changements devenus nécessaires dans les arrangements sociaux et, par conséquent, d'éviter les révolutions. En cas de révolution, le gouvernement qui succombe est toujours blâmable. Il était chargé de maintenir la paix, et il s'est conduit de telle sorte que les individus, réduits au désespoir, se sont décidés à le renverser ou plutôt à le laisser tomber, à tout hasard. Toutes les révolutions ont eu lieu parce que le gouvernement, perdant de vue l'intérêt collectif, s'abandonnait à des intérêts privés, soit à dessein, soit par ignorance et pour n'avoir pas su s'élever à l'intelligence de ses devoirs. Ce n'est jamais pour des fautes légères ou en petit nombre qu'un gouvernement établi peut être renversé : c'est pour des fautes nombreuses et énormes.

La science nous enseigne encore qu'en matière d'arrangé-

ments sociaux, tout ce qui est renversé est mort : on ne restaure pas plus une forme sociale qu'on ne ressuscite un cadavre. Si certaines institutions périssent, c'est parce que les hommes changent d'opinions, d'idées, de sentiments. Ce n'est pas une restauration des institutions qui peut les ramener sur leurs pas. Ils ont pu ne pas savoir ce qu'ils voulaient; mais ils savaient ce qu'ils ne voulaientpas, et c'était les institutions qu'ils ont renversées.

La politique dirige les trois autres branches de l'art social et règne encore dans chacune d'elles.

La pédagogie élève les hommes et doit les préparer à soutenir la lutte pour l'existence, entre eux-mêmes comme entre eux et les hommes des autres groupes, soit pendant la paix par l'industrie et le commerce, soit pendant la guerre par les vertus militaires. La pédagogie ajoute aussi à la force vitale des individus et du groupe, en préparant les hommes à bien vivre en société, de façon à éviter les chocs qui blessent, à fomenter les sentiments de bienveillance et d'assistance éclairée qui unissent les citoyens les uns aux autres.

C'est de la morale surtout que s'inspire la pédagogie. C'est la morale, en effet, qui donne aux individus leur règle de conduite, soit dans les relations de la vie privée, soit dans celles de la vie publique. Ces règles déterminent les devoirs de chacun ; elles tendent au maintien et au développement de la force du groupe, en entretenant l'union de tous dans le sentiment net d'un intérêt commun bien connu et bien compris. En s'inspirant des lois constatées par la science sociale, le moraliste montrera que, si les hommes sont toujours en état de lutte pour l'existence, ils sont en même temps en état de collaboration, afin de rendre cette existence aussi bonne que possible; il dira dans quelles limites les suggestions de l'intérêt privé sont légitimes et dans quelles limites elles ne le sont pas. Il posera des règles à l'emploi des richesses et des limites à l'ostentation. Il se gardera soigneusement de faire consister la perfection dans l'effacement des désirs permanents et de l'intérêt privé, dans l'affaiblissement de l'action. Il cherchera la sanction des préceptes de la morale dans l'assentiment énergique de tous.

Pendant que la morale conseille et exerce l'autorité par la

persuasion, le droit commande; il définit, après la morale, les règles auxquelles chacun doit obéir volontairement ou être contraint d'obéir par la force publique. Les prescriptions du droit sont celles dont l'observation semble tellement nécessaire qu'elle est la condition de la vie sociale : elle est imposée à ceux mêmes qui négligent les préceptes moraux. Le droit, inspiré parla science sociale, évitera de susciter des intérêts privés contraires à la fin de la société et de combattre des intérêts privés conformes à cette fin. Il n'hésitera jamais à frapper les criminels, non pour les punir, mais pour conserver l'ordre social.

L'art social actuel, dans toutes ses branches, est encore à l'état empirique et traditionnel : ses divers préceptes ne sont rattachés les uns aux autres par aucun lien que l'intelligence puisse apercevoir; lors même qu'ils sont excellents, on a peine à comprendre pourquoi ils sont tels. Aussi voit-on que plusieurs d'entre eux sont attaqués avec beaucoup de force et médiocrement défendus. Le jour où toutes les branches de l'art social auront pris un caractère scientifique, ses préceptes auront infiniment plus de force et seront mieux observés qu'aujourd'hui. La vie sociale deviendra plus intense et moins douloureuse.

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